Jacques Derrida (1930-2004) est souvent présenté comme un philosophe difficile, réservé aux spécialistes. Pourtant une grande partie de son œuvre est faite de lectures d'écrivains. Comprendre ce qu'il cherchait dans les textes littéraires aide à aborder la déconstruction sans jargon.
Trois livres en 1967
Né à El Biar, en Algérie, Derrida publie en 1967 trois ouvrages qui le font connaître : De la grammatologie, L'Écriture et la différence et La Voix et le phénomène. Il y interroge une habitude ancienne de la philosophie occidentale : considérer l'écriture comme une simple copie de la parole, secondaire et un peu suspecte.
La formule la plus citée, « il n'y a pas de hors-texte », a souvent été mal comprise. Elle ne signifie pas que le monde n'existe pas, mais qu'on n'accède jamais au sens sans passer par un tissu de signes, de contextes et de renvois.
Lire au plus près
Concrètement, la déconstruction est d'abord une manière de lire lentement. Derrida s'arrête sur un mot qui a deux sens opposés, sur une note de bas de page, sur ce que le texte dit malgré lui. Dans « La pharmacie de Platon », il montre que le mot grec pharmakon désigne à la fois le remède et le poison, et que cette ambivalence fragilise tout le raisonnement qui condamne l'écriture.
Appliquée à la littérature, cette attention change notre rapport aux œuvres. On ne cherche plus un sens caché unique, que l'auteur aurait mis là pour qu'on le trouve ; on observe comment le texte travaille, hésite et se contredit, et ce que ces tensions produisent.
Les écrivains de Derrida
Les lectures littéraires de Derrida forment une bibliothèque à part entière. Mallarmé dans « La double séance », recueilli dans La Dissémination (1972). Jean Genet dans Glas (1974), livre composé de deux colonnes parallèles, l'une sur Hegel, l'autre sur Genet. Francis Ponge dans Signéponge, Maurice Blanchot dans Parages, Paul Celan dans Schibboleth, James Joyce dans Ulysse gramophone. Chaque fois, l'écrivain n'est pas un prétexte : c'est lui qui pose les questions.
Par où commencer
Plutôt que d'attaquer De la grammatologie, mieux vaut entrer par la voix. Sur parole, recueil d'entretiens radiophoniques publié en 1999, présente les grands thèmes de Derrida dans une langue accessible. On peut ensuite lire une étude consacrée à un écrivain qu'on connaît déjà : la lecture de Ponge ou de Blanchot devient alors une façon de relire ces auteurs, plus qu'un exercice de philosophie.