La bande dessinée est-elle de la littérature ?

Lire, relire et découvrir la littérature de langue française

La question revient à chaque fois qu'une bande dessinée entre dans un programme scolaire ou remporte un prix littéraire. Elle est mal posée, mais elle a le mérite de faire parler de ce qui rapproche et distingue les deux arts.

Une invention d'écrivain

La bande dessinée moderne a été théorisée par un homme de lettres. Le Genevois Rodolphe Töpffer, professeur et écrivain, publie dans les années 1830 des « histoires en estampes » comme l'Histoire de M. Vieux Bois, puis un Essai de physiognomonie (1845) où il réfléchit au récit par l'image. Dès l'origine, le texte et le dessin avancent ensemble.

Au XXe siècle, la bande dessinée devient un art populaire, porté par la presse : Hergé lance Tintin en 1929 dans Le Petit Vingtième, Goscinny et Uderzo créent Astérix en 1959 dans Pilote. L'expression « neuvième art » se diffuse au milieu des années 1960, et le festival d'Angoulême, créé en 1974, donne au genre sa vitrine.

Le roman graphique

À partir de la fin des années 1970, des auteurs revendiquent des récits longs, intimes ou historiques, publiés en volumes plutôt qu'en séries. Maus, d'Art Spiegelman, reçoit un prix Pulitzer spécial en 1992. En France, Persepolis de Marjane Satrapi, paru à L'Association au début des années 2000, puis L'Arabe du futur de Riad Sattouf, touchent des lecteurs qui n'ouvraient jamais de bandes dessinées. Ces livres se lisent comme des récits autobiographiques et sont étudiés comme tels.

Quand la bande dessinée adapte les classiques

Les adaptations littéraires montrent ce que le dessin apporte au texte. Jacques Tardi a donné une version saisissante du Voyage au bout de la nuit de Céline, et mis en images les enquêtes de Nestor Burma de Léo Malet. Stéphane Heuet adapte depuis la fin des années 1990 À la recherche du temps perdu, pari audacieux pour une œuvre dont la phrase semble impossible à découper en cases. Ces adaptations ne remplacent pas les originaux, mais elles y conduisent souvent.

Une question de lecture

Plutôt que de demander si la bande dessinée est de la littérature, on peut observer ce qu'elle fait que le roman ne fait pas : jouer sur l'ellipse entre deux cases, faire dialoguer un texte et une image qui ne disent pas la même chose, imposer un rythme par la mise en page. Lire une bande dessinée, c'est lire deux langages à la fois. C'est peut-être pour cela qu'elle a tant à apprendre aux lecteurs de romans, et l'inverse.