Guyotat, naissance d’un écrivain


Guyotat IdiotieIdiotie de Pierre Guyotat (une idiotie assumée et revendiquée) illumine d’un sombre éclat la rentrée littéraire. Mieux, le livre offre les clés d’une œuvre majeure, essentielle, de notre temps. Guyotat revient en effet sur ses années d’apprentissage et le passage de l’adolescence à l’âge adulte, entre 1958 – il a alors 18 ans – et 1962 – à la fin de ses trois années de plomb en Algérie – qui coïncide avec la l’arrêt de la guerre. Mieux encore, il a l’élégance et le talent de nous les offrir dans une langue superbe, surpassant encore ce que l’auteur avait produit dans ses textes biographiques précédents, Coma, Formation ou encore Arrière-fond. C’est un chant profond qui s’élève ici, une langue renouvelée, réinventée et à nulle autre pareille dans sa construction même, dans son déroulé et sa musique ; une langue orale, et l’on a forcément en tête l’image de Guyotat la disant, la rythmant de tout son corps, l’expulsant de son propre corps…

Au vrai, on pourrait reprendre le titre de Formation s’il n’avait déjà été formulé, tant il est bien question de cela, de « formation sensorielle, affective, intellectuelle et métaphysique » dans Idiotie. À un autre âge que celui de la prime enfance. Celui de la transformation de l’enfant en adulte. Et quels nouveaux et douloureux rites de passage si l’on peut les nommer ainsi ! Celui d’abord de la fugue : à 18 ans, après neuf ans de pensionnat, Pierre Guyotat s’échappe de sa famille en compagnie de son frère, monte à Paris, un Paris qui est encore celui de Balzac, et se retrouve sous sa tente sous le pont de l’Alma. Ainsi débute Idiotie : dans la description de l’expérience du sale, « l’approcher, le toucher, le traiter ». L’œuvre future se dessine déjà là.

Puis vient l’expérience des petits boulots, de la faim surtout (superbes descriptions des errements du personnage, la faim au ventre que le pain à l’huile au sel ne parvient pas à apaiser)… Retour enfin vers le père, médecin fervent catholique, avec lequel la relation est pour le moins complexe, contrairement à celle nouée avec la mère disparue trop tôt. Mais ce n’est certes pas un hasard si le livre s’achève tout de même sur cet aveu de Pierre Guyotat, démobilisé et filant « vers Paris, vers la faim, vers mon père : humilié – plus de moi que de mes juges – mais décidé à en découdre ; tout à y reconquérir. Mais avec quelle force de chair renouvelée ». Ces pages-là concernant cette relation paradoxale, sont admirables. S’y mêlera un épisode qui en dit long sur l’état d’esprit du jeune Guyotat encore tout imprégné (il ne cessera de l’être) de l’esprit de religion inculqué par sa mère, fervente croyante elle aussi (« de la bouche de ma mère […] j’apprends les dogmes et les mystères chrétiens »…), et de désir de « sainteté et de martyre » comme il est écrit dans Formation : le vol nocturne d’un peu d’argent dans la chambre de la défunte et la manière dramatique du jeune homme d’en vivre les conséquences morales fantasmées.

Ce que raconte Guyotat, comme presque toujours au présent de l’indicatif, avec une précision inouïe qui vient peut-être de sa pratique de la peinture et surtout du dessin par quoi, enfant, il a commencé avant de s’adonner à la poésie quotidiennement (il fut donc « enfant poète » comme il le consigne, un enfant à qui la mère offre pour l’anniversaire de ses quatorze ans les Œuvres d’Arthur Rimbaud dans une édition numérotée), n’est réalisé que pour nourrir l’œuvre fictionnelle future. Chaque trait, chaque détail renvoie à cette œuvre en gestation. C’est dit et répété. Tout y est déjà, jusqu’aux odeurs. Ce qui est étonnant aussi, c’est l’extrême lucidité et capacité d’analyse de ses faits et gestes, de ses sensations qui nourriront effectivement ses futures fictions.

Ces moments de tourments physiques et spirituels vont bientôt s’ouvrir sur une autre épreuve qui forme l’essentiel du livre. De la description du retour de son frère aîné qui vient d’effectuer son service militaire de trente-deux mois en Algérie – « pour la première fois depuis près de deux mois, je peux embrasser et me laisser embrasser »… – nous passons immédiatement au cauchemar « dont, sortant de l’enchantement de la sottise, il faut se réveiller et rire », de Guyotat à son tour envoyé en Algérie. Du retour du frère et de l’annotation finale du chapitre : « abattre mon je, vivre sans. Sans retenue, les seuls sens, animal. Exister sans être », nous passons sans transition à une séquence intitulée « Prisons ». L’armée et bientôt l’Algérie où il sera arrêté, interrogé par la Sécurité militaire, inculpé et jeté dans un cachot pendant trois mois avant de se retrouver dans une unité disciplinaire.

Guyotat ne cesse d’écrire, de prendre des notes sur ce qu’il voit, ce qu’il vit, sur ce qu’il sent et ressent, sur ses camarades… On se doute de la réaction des autorités militaires à la lecture de ce qu’elle aura pu découvrir dans ses papiers. Car l’écriture est là. C’est en Algérie qu’il reçoit son premier livre, Sur un cheval, publié par Jean Cayrol aux Éditions du Seuil, – « un éditeur complice de la décolonisation » – sous le pseudonyme de Donalbain, un personnage de Macbeth. Son père n’a pas voulu qu’il publie sous son nom patronymique… Au cœur du bourbier de l’armée, de ce mauvais rêve, voilà toutefois ce que Guyotat note au moment d’un interrogatoire : « … le questionnement reprend, alterné, mes notes, dites par le lieutenant, je me les corrige, les augmente, les amplifie intérieurement – j’y redécouvre le plaisir, l’assurance qu’on ne peut rien contre la pensée, fût-elle, celle fragile, d’un tout jeune homme ».

Idiotie est inscrit dans le temps de l’Histoire, et ce que raconte Guyotat de la guerre, de la décolonisation, de la tentative de l’OAS de prendre le pouvoir, de la lutte des Algériens pour libérer leur pays, tout comme des jours et des nuits passés presque fraternellement auprès de ses compagnons est dessiné comme peut-être jamais il ne l’a jamais été, en toute lucidité, sans aucun pathos. C’est en tout cas dans ce contexte que la vie de la chair se développe d’instant en instant, et le livre dans les émois que le narrateur éprouve s’avère d’une sensualité inouïe.

En 1967 paraît Tombeau pour cinq cent mille soldats aux éditions Gallimard. Cinq ans seulement après le retour d’Algérie. Mais le temps de maturation avait duré bien plus longtemps.

 

Jean-Pierre Han

 

Idiotie, de Pierre Guyotat. 
Éditions Grasset (Coll. Figures)
272 pages, 19 euros.
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