Viet Thanh Nguyen : Le livre des retournements


D’un Vietnamien ayant quitté son pays avec ses parents au moment de la libération de Saïgon par les forces communistes et alors qu’il n’avait que quatre ans, réfugié aux États-Unis depuis, parfaitement intégré au point de devenir aujourd’hui professeur d’université, on ne s’attendait guère à ce qu’il se mette à faire une critique en règle de la société ultra-libérale (capitaliste dit-il clairement) de son pays d’accueil. Viet Thanh Nguyen avec son premier roman, Le Sympathisant, prend tout le monde à contre-pied, et mène son lecteur de surprise en surprise. Chaque épisode développant dans un style particulier, mais toujours puissant, une thématique qui semble sinon contredire, du moins fortement relativiser la pensée, et pour ainsi l’esthétique, de la précédente. Le roman au fil de ses cinq cents pages nous mène donc d’un monde – presque toujours apocalyptique – à l’autre. Une belle et efficace manière de déstabiliser le lecteur, l’empêchant ainsi de s’installer dans un certain confort, de le laisser dans un constant état d’intranquillité. Bien joué de la part de quelqu’un qui se dit à la fois américain et vietnamien, qui ne cesse d’ailleurs de passer d’un état mental à un autre, comme pris entre des modes de vie et de pensée contradictoires.

Situation inconfortable s’il en est qu’incarne à merveille son « héros », le Capitaine, ainsi nommé, homme de confiance d’un général, engagé auprès d’autres militaires sud-vietnamiens ayant réussi à fuir leur pays pour se retrouver d’abord dans des camps de réfugiés puis dans des villes des États-Unis, et ne rêvant que d’une chose, reconquérir leur pays et commençant de manière presque dérisoire à mener des expéditions vouées à l’échec. Sauf que ce Capitaine est en réalité, depuis le début, c’est-à-dire depuis la guerre du Vietnam, un agent double, une taupe, un espion à la solde des communistes auprès desquels (par l’intermédiaire d’un de ses meilleurs amis) il communique tous les détails des faits et gestes de son général et de ses compagnons. Sauf que, lui-même, bâtard né du viol de sa mère qu’il adore (admirable portrait de cette femme du peuple) par un prêtre catholique français, vit les affres de sa bâtardise, de sa double identité, tire néanmoins profit de cette situation et possède en fin de compte cette rare capacité d’appréhender et de vivre les choses de la vie, de voir « n’importe quel problème des deux côtés à la fois », comme il est dit dès les premières lignes du livre.

C’est un homme à l’ « esprit double », oscillant sans cesse entre deux pôles de pensées antagonistes. Lui aussi est totalement américanisé : il possède la langue de manière parfaite, ne vit pas sans une certaine fascination pour ce qu’il exècre. Car les communistes lui enjoignent de rester avec les vietnamiens exilés aux Etats-Unis, vivant pour une bonne partie désormais comme des sous-prolétaires et bien sûr victimes, comme lui, de racisme… Tout cela raconté avec une rare lucidité par le principal protagoniste lui-même, élément d’un trio d’amis, à la vie à la mort depuis leur adolescence, l’un pur communiste, on l’a vu, l’autre viscéralement anticommuniste… Ce qui, en revanche, demeure constant chez lui, fait d’un bloc inaltérable, c’est l’affirmation (et peu importe après tout dans quel camp il se trouve) de son identité vietnamienne. Preuve à l’appui, tout au long du livre et des vingt-trois chapitres, mais tout particulièrement ceux où il se trouve embarqué dans le tournage d’une superproduction hollywoodienne sur la guerre du Vietnam, vu du côté américain il va de soi, et dont le tournage se passe quelque part aux Philippines.

On ne peut que songer à Apocalypse now de Coppola, un film que Viet Thanh Nguyen avec son premier roman, Le Sympathisant, prend tout le monde à contre-pied, et mène son lecteur de surprise en surprise. affirme avoir découvert et en avoir été bouleversé alors qu’il n’avait que dix ans. Un choc. Si son « héros » a accepté de « collaborer » à ce qu’il considère comme un film de propagande (et là il jouera à nouveau le rôle de taupe, d’espion, lui le communiste) c’est qu’il entend faire respecter la réalité vietnamienne interprétée par les figurants, remettre les chose dans leur vérité quotidienne. Cet épisode est proprement hallucinant et tout le talent littéraire de l’auteur s’exprime de manière brillantissime tout comme il s’était déjà exprimé lors de la description de la fuite de Saïgon avec ces milliers d’autochtones affolés tentant de trouver place dans les derniers avions en partance vers les États-Unis.

Ce sont là des épisodes marquants, mais il en est bien d’autres à la tonalité plus discrète, mais néanmoins d’une force tout aussi forte. Et là, Viet Thanh Nguyen s’en donne à cœur-joie littérairement parlant, passant allègrement d’un style à un autre, jouant du romanesque (et même du polar) à merveille, faisant référence quasiment clairement à ses auteurs de prédilections, Ralph Ellison tout particulièrement, ou encore Dostoievski dont on trouve de fortes tonalités dans la dernière partie du livre qui se passe dans un camp de rééducation communiste où est enfermé le Capitaine. Un camp dirigé par son meilleur ami… Car Le Sympathisant est aussi un livre des retournements qui se garde de renvoyer tout le monde dos à dos. L’auteur affirmant ainsi être marxiste sans être communiste…

Pour un premier roman, Viet Thanh Nguyen a fait très fort avec une œuvre d’une haute ambition ayant nécessité un travail de documentation énorme. Il a reçu le Prix Pulitzer en 2016, lui qui n’avait jusqu’à présent écrit qu’un recueil de nouvelles sur les réfugiés, Refugees, alors que son travail d’universitaire le mène à s’interroger avec ses étudiants sur la mémoire de la guerre du Vietnam encore et toujours, une véritable obsession pour ce pays qu’il a quitté à l’âge de quatre ans…

Jean-Pierre Han

Le Sympathisant, par Viet Thanh Nguyen. 

Éditions Belfond, 488 pages, 23,50 euros.

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