Cheminer avec Walter Benjamin

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La popularité posthume de Walter Benjamin a aussi ses contreparties. Inséré dans le cadre des si prisées « Cultural Studies », Benjamin se retrouve cité ou commenté abondamment jusqu’à risquer une « complète banalisation », selon le constat que fait une des meilleures connaisseuses du philosophe, Beatriz Sarlo, dans ses « Sept essais sur Walter Benjamin » qui viennent d’être traduit en français aux Éditions Delga… Par Baptiste Eychart Lire la suite

Walter Benjamin, l’épuisé

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Walter Benjamin est mort à Port-Bou, en 1940, « fuyant mon pays qui collaborait à son assassinat », comme le dit aujourd’hui Sébastien Rongier dans un très beau récit qu’il a intitulé « Les désordres du monde », où il est allé sur les traces du philosophe et critique allemand, dans ses dernières heures, juste avant son suicide ; un récit entre livres, lieux, Histoire et intimité, qu’il publie aux éditions Pauvert… Par Didier Pinaud. Lire la suite

Un philosophe de la Renaissance

Un philosophe de la Renaissance

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«Dans René, il y a renaît », dit-il volontiers. On ne saurait le classer dans les Anciens ni dans les Modernes, ou plutôt il a sa place chez les uns et chez les autres : des premiers, il a les moeurs, où la fidélité a pour voisins le sérieux (son séminaire à Paris- VIII est un des plus « tenus » du département de philosophie) et le courage ; des seconds il a la témérité et le caractère presque fantasque de la mode, mais d’une mode qu’il faudrait masculiniser et écrire « un mode », tout en lui gardant sa charge de « caprice », un mode qui ne serait d’ailleurs qu’à lui, ce qui exclut tout conformisme de l’anticonformisme, toute grégarité.

Nous étions quelques-uns à avoir vingt ans en 1971, à une époque où l’on rencontrait les maîtres en toute simplicité au Quartier latin, au 69, rue Saint-Jacques, par exemple, un café arabe. René Schérer souffrait depuis son jeune âge d’une surdité (qui a progressivement régressé au fur et à mesure que les prothèses auditives se perfectionnaient), qui lui faisait magnanimement répondre des choses ô combien intelligentes à nos questions bêtasses qu’il transformait en un sens qui nous remplissait d’orgueil.

Il était pour nous l’impeccable philosophe universitaire (c’était l’époque où l’Université existait encore) avec une magnifique diction un peu sentencieuse, qui avait voulu s’émanciper d’une discipline sclérosée, la philo, par la phénoménologie, et par une réflexion sur la communication (Structure et fondement de la communication humaine). Mais il avait commis depuis un pas de côté pour tomber nez à nez avec un étrange personnage, certes pas un inconnu qui, fou au Palais-Royal, attendait quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un mécène capable de réaliser son phalanstère, un homme capable de le penser : Charles Fourier.

Deux âmes habitent en son corps, celle du philosophe rigoureux qui déploie l’idée au rythme d’une prose progressant avec une logique imperturbable sans les afféteries dont ses confrères étaient à l’époque prodigues, et aussi celle d’un artiste, qui ne transparaît peut-être nulle part mieux que dans les pages de l’Âme atomique, hélas depuis longtemps épuisé. Écrit en collaboration avec son ami Guy Hocquenghem, c’est sans doute son plus beau livre avec Zeus hospitalier (d’une actualité si brûlante à l’heure où l’inhospitalité la plus revêche donne le ton). Il est consacré à la couleur chez l’enfant selon Benjamin. L’enfant colore le monde avant de le dessiner.

Walter Benjamin que nous venons d’évoquer parlait des idées en émettant cette réserve : « Si tant est qu’“idée” ait un pluriel. » Dans un texte, ou une conférence de René Schérer, il y a toujours une idée qui surgit unique à chaque fois en son apparition. Ainsi l’ai-je entendu faire cinq conférences « différentes » en Algérie sur l’hospitalité, sans un papier, sans l’ombre d’une hésitation, en un laps de temps très court, sans jamais qu’on entende de répétition.

Un homme parfait ? Non point ! « Grincheux » comme il n’est pas possible, pour reprendre l’adjectif par lequel il aime à se désigner. Il est certain que pour un esprit aussi méthodique lié à une imagination aussi vive, le monde n’est qu’une perpétuelle imperfection qui fait fuser les propositions d’améliorations de toutes sortes, un jaillissement qui ne permet naturellement pas, sous peine d’être immédiatement tari, de tolérer la contrariété que procurent d’autres initiatives divergentes d’amendement. Car la moindre insistance en ce sens déclenche alors, chez lui, une juvénile colère. C’est bien de ce tyrannique attachement à la passion de perfection que René Schérer tire une puissance d’indignation aussi forte. Et quand fut venu, pour beaucoup, le temps de passer du « col Mao au Rotary club», pour reprendre le titre d’un livre de son cher Guy Hocquenghem, il sut toujours se tenir sur l’Aventin des non-réconciliés. À côté de trois colonnes hideuses parues dans le quotidien Libération qui appelaient à « une guerre requise » contre l’Iraq, une frêle colonne cosignée par Gilles Deleuze et René Schérer dénonçait « une guerre immonde ». Conservant le même encrier où la plume trempée dans le savoir ne tresse jamais de guirlandes pédantes, René Schérer parle, en conclusion de l’article « Autosatisfaction » qu’il a donné au Dictionnaire critique du “sarkozysme” qui constitue le numéro 33 (octobre 2010) de la revue Lignes, de la parfaite conformité du président avec les trois règles, déjà relevée par Kant, les plus ternes du pouvoir quand il se fait cynique : « Si fac excusa (trouver toujours une excuse aux bévues ou aux impairs ; ne jamais omettre de justifier ses bavures) ; Si fecisti nega (mieux encore : autant que possible nier tout simplement ses erreurs ou ses crimes lorsqu’ils sont trop patents) ; Divide et impera (diviser pour régner ; créer des conflits entre les sujets pour se donner les gants d’arbitrer. [Cette règle d’or] est l’aboutissement des autres qu’elle couronne.).»

Jean-François Poirier

Novembre 2010 – N°76

La revanche d’un outsider


La revanche d’un outsider

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Un outsider attire l’attention : tel est le titre qu’avait choisi Walter Benjamin pour rendre compte de l’enquête sur le monde des employés publiée par Siegfried Kracauer au lendemain de la crise de 1929. Dès 1933, Gallimard publiait une traduction (certes partielle) du roman Genêt, due à Clara Malraux et suivie quelques années plus tard, chez Grasset, de l’étude Jacques Offenbach ou le secret du Second Empire. Malgré ces traductions précoces datant de l’époque où Kracauer avait pris, avec Benjamin et tant d’autres, le chemin de l’exil et survivait à Paris dans de conditions matérielles des plus précaires, il a fallu l’opiniâtreté d’un petit nombre de spécialistes et l’abnégation d’un ensemble de traducteurs pour que l’auteur des Employés finisse par attirer durablement l’attention des éditeurs français. Après l’Ornement de la masse, recueil d’essais publiés avant 1933, et l’Histoire des avant-dernières choses, dernier livre inachevé à la mort de Kracauer en 1966, c’est au tour de la Théorie du film de bénéficier d’une traduction qui paraît cinquante ans exactement après l’original.

La juxtaposition des ces quelques titres emblématiques donne en même temps les coordonnées du territoire arpenté par Kracauer. D’un bout à l’autre de cet itinéraire qu’Enzo Traverso, auteur d’un travail pionnier publié il y a quinze ans, plaçait sous le signe de « l’exterritorialité », le cinéma est l’objet d’un intérêt croissant. Auteur de près de huit cents critiques de film, publiées pour l’essentiel pendant les années de Weimar, Kracauer entreprend, à son arrivée aux Etats-Unis, une « histoire psychologique du cinéma allemand » publiée en 1947 sous le titre provocateur De Caligari à Hitler. Mais avant même de quiter la France en 1940, il avait consigné à Marseille l’esquisse de sa future Théorie du film. Cet enchevêtrement de registres de discours, souvent tenus pour incompatibles, donne à son avant-dernier livre une tonalité singulière, irréductible aux partages institués et à la division du travail  à laquelle se plient d’ordinaire critiques, historiens et théoriciens. Pas plus qu’elle ne suit le fil de la chronologie, la Théorie du film ne prétend édifier un système théorique, au point qu’elle semble bien plutôt composée, comme le remarque Jean-Louis Leutrat dans sa préface, à la façon d’une « mosaïque » faite de la juxtaposition de textes brefs, pour ne pas dire des « fiches » accumulées par le critiques professionnel au fil des séances de travail dand les cinémathèques.

« Le film est un médium visuel ». De ce principe cardinal, qui n’est qu’en apparence une évidence, découle toute la Théorie du film, son parti pris inébranlable en faveur d’un réalisme qui n’est jamais compris simplement comme la reproduction servile de la réalité extérieure, mais comme la mise au jour d’aspects du « flux de la vie » que seule la caméra est capable de nous faire découvrir, comme l’avait compris Griffith lorsqu’il déclarait : « La tâche que je me suis donnée, c’est avant tout de vous amener à voir ». En écho à cette devise, Kracauer conclut la Théorie du film sur l’affirmation d’une « inspiration matérialiste » propre au cinéma, ce médium épris de la réalité matérielle dans ce qu’elle a de plus éphémère, et doté du pouvoir de « rendre visible ce que nous n’avions pas vu, et que peut-être nous ne pouvions pas voir avant qu’il ne soit là ».

Cette passion pour le cinéma est la forme la plus aiguë d’une attention à la réalité qui n’a jamais failli, au risque d’attirer au brillant essayiste que fut Kracauer le reproche de s’en tenir au mirage des apparences sans cercher à percer à jour leurs fondements. Assurément, Kracauer a pratiqué en virtuose la philosphie dans la forme du feuilleton, pour varier la formule d’Ernst Bloch à propos de Benjamin. Ce foisonnement, qui exprime l’inlassable curiosité d’un intellectuel toujours à l’affût d’observations nouvelles, n’est pourtant pas synonyme de dispersion pure et simple , comme entreprend de le montrer Olivier Agard. Cette synthèse, qui était attendue, offre une biographie intellectuelle d’une grande richesse en même temps qu’elle situe Kracauer dans le contexte des débats où son oeuvre a pris forme. Plus que le rapprochement avec Benjamin et Adorno, qui a souvent desservi Kracauer, l’auteur privilégie d’autres confrontations non moins déterminantes, notamment avec la tradition de la « critique de la culture » et la pensée de Simmel. Fil conducteur de tout le livre, dont il ne fait aucun doute qu’il est appelé à s’imposer comme l’ouvrage de référence, l’interrogation sur les « ambivalences de la modernité » permet de donner tout son relief à la réflexion polymorphe de Kracauer, que l’auteur situe « à égale distance du progressisme moderniste et du pessimisme culturel ». Dans cet entre-deux qui est tout sauf une confortable posture de compromis, Kracauer nous devient brusquement contemporain et nous indique, à défaut d’une solution prête à l’emploi, les coordonnées de problèmes que nous n’avons pas fini de ressasser.

Jacques-Olivier Bégot

Kracauer, le chiffonnier mélancolique, d’Olivier Agard, CNRS éditions, 392 pages, 28 euros.
Théorie du film. La rédemption de la réalité matérielle, de Siegfried Kracauer, traduit de l’anglais par D.Blanchard et C.Orsoni, édité et présenté par Philippe Despoix et Nia Perivolaropoulou, Flammarion, 392 pages, 28 euros.

Novembre 2010 – N°76.


Zweig ou l’espoir refusé


Zweig ou l’espoir refusé

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« Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. » Les derniers mots de Stefan Zweig, rédigés dans un message d’adieu, le 22 février 1942 à Petropolis, sont encore trop teintés de sa pudeur coutumière pour être tout à fait honnêtes. Non, le plus grand nouvelliste du XXème siècle n’attendait plus aucune aurore, et était encore moins impatient de la voir. C’est que le désespoir, lorsqu’il est une nature et non un état passager, transitoire avant le retour de la lumière, emporte avec lui même les plus grandes idées, les plus justes idéaux. Les derniers jours de Stefan Zweig, qui retrace les six derniers mois de la vie de l’auteur alors en exil au Brésil, plonge au cœur de ce désespoir en phase terminale par le roman. Roman ou récit ? On ne sait quoi en penser tant la précision des faits, des mots, des situations inscrit la petite histoire dans la grande.
Septembre 1941. Stefan Zweig et sa seconde épouse posent une dernière fois leurs valises à Petropolis, au Brésil, après avoir fui, quelques années auparavant, l’Allemagne nazie pour gagner l’Angleterre, puis les Etats-Unis. L’Angleterre lui offre un refuge de fortune, non pas matériel mais moral. En tant qu’ennemi potentiel de la patrie britannique puisque Autrichien, il n’y est pas le bienvenu. A New-York, l’asthme de sa femme, la quiétude et la liberté artificielles de la ville l’incommodent. Il ne sent pas bien, il peine à trouver ses repères. Ce sera le Brésil, comme pour Bernanos qu’il rencontrera chez lui, au fond de quelque jungle inaccessible aux atrocités du Vieux Continent. Sur cette ultime terre d’accueil, l’Autrichien songe à sa vie perdue, à cette Vienne envolée, à la Mitteleuropa disparue à jamais. Pour lui, le monde est en train de sombrer, emportant dans sa chute ses espoirs de voir une Europe unie, forte et soudée. Il ne sera pas du naufrage, il se noiera avant mais libre, comme le souligne Laurent Seksik, « lui ne se sentait coupable de rien, n’avait à se défendre de rien. Il ne se souciait que d’une chose : préserver sa propre liberté. Hélas, aujourd’hui, son monde intérieur était un tas de ruines. » Longtemps, ses amis l’encouragèrent à prendre part à la lutte en se servant de son nom, de sa renommée, de son aura de dimension mondiale. Tout le monde l’aurait écouté, lui, le grand auteur germanophone de son temps, comme ces écrivains en exil : Jules Romains, Roger Caillois, Bertolt Brecht, Alfred Döblin, Ernst Bloch, Heinrich Mann, Klaus Mann, Thomas Mann, Erich Maria Remarque, Walter Benjamin, Georges Bernanos. Ce dernier le conjure de sortir de son mutisme et lui propose même une tribune dans Les Lettres françaises. Le monde des lettres n’attend que lui, la résistance intellectuelle ne comprend pas sa léthargie. Mais c’est trop tard, Zweig est épuisé. Où qu’il fuie, son désespoir l’accompagne plus fidèlement que sa chère Lotte qui, elle, reste désarmée devant l’inertie du monument qu’elle adore. Dans une lettre à Max Brod, Zweig avait écrit : « Un peuple qui a donné au monde le livre le plus sacré et le plus précieux de tous les temps n’a pas besoin de se défendre quand on le décrète inférieur et n’a pas besoin de se vanter de tout ce qu’il a produit inlassablement dans tous les domaines de l’art, de la science, des actes de la pensée : tout cela est inscrit, on ne peut l’effacer de l’histoire de ce pays dans lequel nous étions chez nous. » Zweig vit désormais au passé, « le cœur des hommes s’était arrêté. Son esprit était à l’image du monde des juifs. Une terre sous la cendre. » Il est temps de songer à la fin et c’est son ami Ernst Feder, ancien rédacteur en chef du Berliner Tageblatt, qui en devine les plans. Zweig suivra les traces de son auteur de prédilection, Kleist, jusqu’au seuil du tombeau. Même destinée, même fin. Il quitte ce monde où il n’a plus sa place avec sa jeune épouse, prête à n’importe quoi pour l’amour d’un homme, par nature inadapté au bonheur.
Seksik donne à voir la déchéance morale d’un esprit habité par la douleur… Une douleur que vient confirmer la barbarie des hommes, comme la révélation d’un drame pressenti. Les derniers mois de Zweig illustrent tragiquement un parcours guidé entièrement par un pessimisme profond, une mélancolie consubstantielle. « Son œuvre allumait une succession d’incendies dans les cœurs, ses héros se jetaient dans les flammes – tandis que lui brûlait de l’intérieur. » Zweig a décrit comme personne le cœur des hommes, et mieux encore celui des femmes qui l’admiraient, l’aimaient à en perdre la raison. Seksik saisit avec une extrême justesse le rapport de l’auteur à son œuvre, donc à sa vie et par voie de conséquence, au choix de sa fin. Plus fort encore ce parallèle établi entre la romance vécue par Lotte, au soleil, sur une terre libre, avec la chute de son mari, irrémédiable, inéluctable où chaque geste est illusoire, chaque élan contrarié. Seksik promène l’ombre d’un géant vaincu par un cœur d’argile.

Matthieu Lévy-Hardy

Les derniers jours de Stefan Zweig, de Laurent Seksik, Flammarion, 186 pages, 17€
Les Lettres françaises, février 2010

Éloge de la flânerie


Éloge de la flânerie

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À la différence du manuel, à vocation plus technique et volontiers scolaire, le bréviaire, tout aussi maniable, garde de ses origines religieuses l’ambition de dispenser un enseignement qui touche aux questions ultimes. Au moment d’aborder les quinze chapitres qui composent la première moitié de cet ensemble appelé à compter trente textes suivis d’un finale, le lecteur fera bien de garder en tête cette distinction, de peur de prendre ce volume pour ce qu’il n’est pas. Bien qu’il emprunte régulièrement les chemins de la mémoire et remonte à loisir le cours des générations, ce recueil n’est ni un livre de souvenirs ni une autobiographie. Pas plus qu’il n’est à situer dans la tradition proustienne, puisqu’il exclut résolument le recours à la fiction et ne se propose pas de raconter la naissance d’une vocation. À moins que la filiation avec l’auteur d’À la recherche du temps perdu, indépen­damment de toute référence au contenu, ne doive s’établir sur la base d’un même penchant invétéré pour la digression, qui constitue ici un authentique principe d’engendrement dont la fécondité n’a d’égale que l’absolue liberté. Manifestation typographique de cette prédilection, les parenthèses, parfois entrecoupées de tirets, voire enchâssées dans une première parenthèse, prolifèrent à la surface de la page, interrompant le cours de la phrase et entraînant le lecteur sur des chemins de traverse où il est rare que sa docilité ne soit pas récompensée par la découverte d’une observation perspicace ou d’une maxime expertement ciselée. Ces parenthèses, incises et autres détours matérialisent aussi l’épaisseur du temps écoulé depuis le début de cette exploration entamée il y a plus de quinze ans. Sur sa méthode, l’auteur n’entretient du reste aucun mystère : tout commence par un titre, que les premières lignes de chacune de ces proses courtes ont à peine le temps de déplier que surgit une remarque incidente qui fait bifurquer la plume. À la manière de ces fusées traçantes qui ne laissent sur le sol qu’une traînée de poudre, l’écriture semble être à la recherche de ce point d’incandescence toujours fuyant et qui ne laisse sur son passage que ce que Walter Benjamin appelait « la cendre légère du vécu ». Il n’y a sans doute rien de fortuit à ce que l’auteur de ce Bréviaire soit venu à l’écriture par le détour de la traduction et que l’auteur d’Enfance berlinoise (autre recueil composé de trente proses courtes) fasse partie de ceux auxquels le lie une affinité élective. Dans un essai consacré à la figure du narrateur dont il constatait l’irréversible déclin, Benjamin identifiait avec sa justesse coutumière le but véritable de tout récit : contribuer à la construction d’une « expérience » qui nous enseignerait à échapper aux périls qui menacent. Il n’en va pas autrement de ce Bréviaire, dont le deuxième tome est attendu avec impatience.

Jacques-Olivier Bégot

Bréviaire de la vie chez soi et non loin de chez soi (tome I),
de Jean-François Poirier, Fage Éditions, 180 pages, 18 euros.

N° 70 – Les Lettres Françaises du 3 avril 2010

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N° 70 de la nouvelle série – Les Lettres Françaises du 3 avril 2010 en téléchargement au format Pdf.
Au sommaire : Un inédit de Calos Liscano ; Nouveautés de Walter Benjamin ; Le théâtre de l’amour selon Badiou (III), par Jean Ristat… Lire la suite