Eloge de la folie à la Maison de Victor Hugo

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Sous le titre « La Folie en tête », une exposition en cours à la Maison de Victor Hugo, présente quatre collections, certaines célèbres et déjà explorées, que les commissaires considèrent comme étant « aux origines de l’art brut », ce qui ouvre la voie à une discussion qu’aurait animée Dubuffet, concepteur exigeant de la notion d’Art Brut… Par Philippe Reliquet. Continuer la lecture

L’homme qui fit condamner Baudelaire


L’homme qui fit condamner Baudelaire

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Charles Baudelaire

Le 20 août 1857 débute le procès intenté à Charles Baudelaire, à son éditeur et im- primeur. Les Fleurs du mal avaient paru au moins de juin et déjà, au mois de juillet, le poète est prévenu d’éventuelles poursuites. Il bat le rappel de ses maigres relations ; Jules Barbey d’Aurevilly écrit un article en sa faveur, mais il ne paraît pas. Baudelaire décide alors de faire sortir un opuscule avec quatre auteurs, dont le connétable des Lettres Barbey et Asselineau. Le redoutable Pierre-Ernest Pinard requiert contre les accusés. Il s’était déjà emporté au début de la même année contre Gustave Flaubert, qui avait donné les premiers chapitres de Madame Bovary à la Revue de Paris, lesquels avaient déchaîné les foudres des bien-pensants. Mais face à un avocat aussi habile que Me Senard, qui a plaidé pendant quatre heures, le procureur a perdu la partie. Il faut dire que Flaubert est de bonne famille et qu’il a su tisser un solide réseau de relations pour venir à son aide. Baudelaire, lui, n’a que peu d’entregent. Son jeune avocat, inexpert, n’a pas fait le poids devant l’homme de loi bigot et intransigeant: il est condamné à 500 francs d’amende et à retirer six poèmes de son recueil. Il aura pour seule consolation un message de Victor Hugo, écrit de Guernesey: « Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles… »

Les méfaits du procureur ne s’arrêtent pas là: il s’en prend à Henri Rochefort et à Eugène Sue, pourtant décédé, et à ses Mystères du peuple. Cela n’est pas pour le desservir: il devient ministre de l’Intérieur en 1867! Pinard ne s’est pas contenté de s’en prendre à des hommes de plume. Il a aussi attaqué, bille en tête, des hommes politiques. Et c’est Léon Gambetta, qu’il avait fait condamner, qui le jette en prison en 1870.
Flaubert a conservé une haine farouche pour cet homme qui n’a pas pu le mettre à terre au nom des bonnes mœurs (il reste à jamais son « ennemi »), alors que Baudelaire, condamné, a pris le soin de lui envoyer un exemplaire des Épaves ! Quoi qu’il en soit, il a écrit un article sur l’œuvre de Flaubert dans l’Artiste, en octobre 1857, où il remercie « la magistrature française de l’éclatant exemple d’impartialité et de bon goût qu’elle a donné dans cette circonstance ». Baudelaire a de ces désinvoltures qui le rendent émouvant : le glaive l’avait frappé et il a encore le goût et même le cran de se féliciter que Madame Bovary ait été sauvée des enfers de la Justice.

La biographie de ce triste sire écrite avec soin par Alexandre Najjar et l’essai de Bau- delaire dans l’anthologie d’Alain Vaillant se font écho. Ces réquisitoires ont rendu Pinard immortel – il a sa place assignée dans l’histoire de notre littérature. Il a fait, sans s’en douter, de Flaubert un héros et de Baudelaire un génie maudit.

Gérard-Georges Lemaire

Le Censeur de Baudelaire, Ernest Pinard,
d’Alexandre Najjar, collection « La petite vermillon ». La Table ronde, 360 pages, 8,50 euros.
Baudelaire journaliste,
Articles et chroniques choisis et présentés par Alain Vaillant. GF Flammarion, 382 pages, 8,90 euros.

 

N°80 – Avril 2011

 


Un théâtre en liberté


Un théâtre en liberté

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Benoît Lambert, le metteur en scène du théâtre de la Tentative, ne pensait sûrement pas viser aussi juste en reprenant le titre des Enfants du siècle pour présenter deux pièces de jeunesse d’Alfred de Musset, Fantasio et On ne badine pas avec l’amour, si l’on veut bien considérer que l’enfance est l’âge de toutes les libertés. Car c’est bien un théâtre d’une totale liberté que nous offre l’auteur (qui aurait sans doute grincé des dents si on lui avait dit qu’un peu plus tard Victor Hugo regrouperait certaines de ses pièces sous ce titre de Théâtre en liberté), qui n’eut même pas le loisir de voir ses deux œuvres sur un plateau. Était-ce finalement si grave que cela pour lui qui, en parlant de « théâtre dans un fauteuil », pointait bien du doigt le fait qu’il se souciait peu d’éventuelles représentations de ses oeuvres dramatiques ?

« Enfance », « théâtre dans un fauteuil », c’est bien un hymne à la liberté du créateur qu’entonne Musset avec Fantasio et On ne badine pas avec l’amour. Et c’est bien cette liberté-là que Benoît Lambert et ses camarades de la Tentative retrouvent et nous offrent dans leur travail sur les deux pièces. Liberté absolue, déjà en accolant sans aucun complexe ces deux pièces, ensuite en leur trouvant des points de convergence matérialisés par la présence de quelques mêmes « personnages » d’une pièce à l’autre. Ainsi Fantasio, grimé en bouffon du roi dans la première pièce (grimage qui est celui d’un masque de la mort, avec son affreux rictus), réapparaît en représentant du choeur dans On ne badine pas avec l’amour. Belle idée qui fait circuler la mort d’une pièce à l’autre, imprègne l’atmosphère des deux pièces d’une sourde inquiétude… Liberté absolue encore, ensuite, dans le traitement théâtral des deux oeuvres, ce qui n’empêche ni la rigueur ni la précision du travail. Et c’est du côté de la liberté que l’on trouve la réponse à la question de savoir comment un metteur en scène et son équipe peuvent ainsi passer impunément d’un travail sur un auteur contemporain comme Jean-Charles Masséra (We are la France, We are l’Europe), sans parler de quelques petites plaisanteries signées Hervé Blutsch, et avec des spectacles comme Ça ira quand même ou Du bonheur d’être rouge, autant de propositions de notre siècle, à un travail sur un classique. Les questionnements pourtant demeurent contemporains. Le siècle de Musset rejoint enfin le nôtre. Et Benoît Lambert trouve le ton et la liberté intérieure qui lui permettent de se saisir de la langue du poète sans la violenter, mais en lui rendant toute son aura. Dans ce sens, le « détour », qui en réalité n’en est pas vraiment un, par la modernité, insuffle à son appréhension du « classique » une charge nouvelle. Il n’est qu’à voir aussi comment se comportent les comédiens sur le plateau, Emmanuel Vérité en tête, dont il faudra bien enfin se persuader qu’il est un des grands acteurs de sa génération, dans une liberté totale (pardon pour cette répétition du mot de liberté, mais enfin il prend ici décidément tout son sens, j’y insiste).

Théâtre à lire « dans un fauteuil », puisqu’il n’est apparemment plus question d’aucune contrainte scénique, Musset se permet de nous livrer des personnages qui n’en sont plus (hormis le couple Perdican-Camille dans On ne badine pas avec l’amour), simples figures ou marionnettes qui les rapprochent de ces figures que l’on trouve à foison dans les pièces contemporaines. En vieux roi de jeu de cartes, Pierre Ascaride est ainsi étonnant : il projette son texte, dans un même souffle d’une tonalité qui se voudrait presque neutre, vers le public.

Tout y est, et la joyeuse équipe (ils sont neuf, dans un vrai travail de troupe, à gérer l’ensemble dans des doubles rôles : Stéphan Castang, Étienne Grebot, Moragne Hainaux, Cécile Gérard, Marion Lubat, Guillaume Hincky et Florent Gauthier en plus d’Emmanuel Vérité et de Pierre Ascaride) mène l’affaire et décline les gammes de Musset qui n’hésita pas à aller revisiter différents registres avec une alacrité qui n’exclut en rien l’intelligence dramaturgique, bien au contraire. Il semble que tout soit enfin permis, et même les clins d’oeil et autres références (musicales notamment) au cinéma. Il y a là dans ce spectacle comme le rappel de ce qui est à la base de l’activité théâtrale : le plaisir, voire la jouissance. Enfin !

Jean-Pierre Han

Enfants du siècle (Fantasio et On ne badine pas avec l’amour), d’Alfred de Musset. Mise en scène de Benoît Lambert. Théâtre 71 de Malakoff, puis tournée à Châteauroux, Valence, Saint-Brieuc, Quimper, Saint-Valéry-en-Caux… Théâtre 71, tél. 01 55 48 91 00.

Décembre 2010 – N°77


Anne Ubersfeld, une amie du théâtre


Anne Ubersfeld, une amie du théâtre

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Militante, enseignante et « spectatrice professionnelle », convaincue de la « socialité de l’art » (« C’est nous tous », disait-elle…), Anne Ubersfeld fut tout cela, indéfectiblement, et le restera pour ceux qui l’ont connue ou l’avaient ne serait-ce qu’une fois croisée, au foyer d’un théâtre, avec François, dont la voix sonnait haut et fort aux entractes.

Interdite de concours sous l’Occupation par les lois raciales et à ce point « enragée » que toute peur l’avait alors quittée, elle était entrée en résistance au côté de Pierre Courtade. Devenue communiste en 1943, parce que c’était la « seule espérance possible d’un changement de société », elle le resta jusqu’en 1980, regrettant alors que le Parti ne s’engage pas davantage dans la défense des immigrés. Elle avait entre-temps tenu la chronique théâtrale de France nouvelle. Agrégée en 1946, elle enseigna quinze ans à Rouen, puis à Paris, avant d’être appelée par Bernard Dort au Centre d’études théâtrales de Paris-III. Elle « adora » l’enseignement, au lycée comme à l’université. Joignant la pratique à la théorie et pour autant que le « théâtre ne prend sens que sur la scène », elle ne réalisa pas moins de dix-neuf mises en scène avec les élèves et les étudiants, auxquels elle apprenait parallèlement à « lire le théâtre », quitte à regretter que des demi-habiles aient par la suite instrumentalisé sa démarche au point de la rendre méconnaissable. Elle n’entendait pas séparer « histoire littéraire » et « sémiologie » et le prouva dans sa thèse, le Roi et le Bouffon, où le théâtre de Victor Hugo (qui « raconte » la solitude de l’homme, la conscience individuelle en face du social, sa faiblesse…) était, pour la première fois, pris au sérieux. Elle avait, disait-elle, toujours aimé Hugo, et tout lu de lui entre huit et onze ans. Elle était des plus assidues au séances du Groupe Hugo, à l’université de Paris-VII.

Sa passion du théâtre lui venait de la découverte, en 1930, de Peer Gynt, dans la mise en scène de Lugné-Poe, mais les « grands du théâtre » étaient selon elle et pour notre siècle Beckett, Brecht et Claudel, suivis plus près de nous par Vinaver, Koltès et Jean-Luc Lagarce. Cela aux dépens de Sartre, dont la phrase lui paraissait « écrite » plutôt que « verbale », et manquer par là de « possibilités de communication », le théâtre étant le lieu où il convient de laisser « parler le désir », où ce sont « des corps qui parlent ». D’où l’importance, aussi, de la « matérialité des signes », et, par exemple, des didascalies. Après un hommage à Koltès, Anne Ubersfeld, « claudélienne depuis ses quinze ans », a consacré son dernier livre à Paul Claudel, « poète du XXe siècle ». Peut-on aimer Brecht et Claudel, ensemble ? Sans doute, si l’on veut bien admettre que ce n’est pas du « théâtre à idées ». Le théâtre procède, en effet, par « dénégation », c’est-à-dire que pour dire quelque chose dans le domaine du théâtre il faut « fabriquer une métaphore », ce que Brecht avait parfaitement compris : « Mère Courage, ce n’est pas le Manifeste du parti communiste ». Point n’est besoin non plus d’être catholique pour mettre en scène Claudel, si bien placé lui-même pour comprendre ce que c’est que la dénégation théâtrale. Cela reste à méditer : il y va de nos rapports avec la vie et la mort.

Bernard Leuilliot

N°76 Novembre 2010