Ivan Maïski, journal d’un diplomate

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Le journal du diplomate Ivan Maïski est un document capital sur les coulisses de la diplomatie européenne des années 1930 à 1940. Le fait que la tenue de journaux personnels était déconseillée par le pouvoir soviétique renforce encore l’intérêt de celui de Maïski… Par François Eychart Continuer la lecture

Quand les Russes se penchent sur leur guerre


Quand les Russes se penchent sur leur guerre

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Éléna-Joly,Vaincre-à-tout-prix

Éléna Joly, à qui nous devons un intéressant ouvrage sur la vie d’un des Russes les plus connus au monde, le constructeur de fusil Kalachnikov, a rassemblé les souvenirs d’une trentaine de vétérans de la Seconde Guerre mondiale, issus en général des milieux dirigeants de l’URSS. Cette guerre, présentée en URSS, comme une terrible épopée qui a montré les qualités du pays,  a toujours été plus ou moins taboue. Elle a assis le renom de l’armée.

Cependant, les 8 millions de morts au front ou en captivité, auxquels s’ajoutent les 20 millions de civils massacrés par la Wehrmacht, posent de lourdes questions à la société russe. Au premier chef celle du rôle de Staline. Les réponses, dans leur diversité, correspondent à ce que les historiens ont pu mettre à jour. Staline s’est trompé, et avec lui la direction de l’URSS, quant à la date où Hitler procéderait à l’attaque, mais il n’avait aucun doute sur son inéluctabilité. Le thème de la convergence des deux systèmes politiques ne fait guère recette en Russie. Contrairement à ce que certains ont colporté Staline ne s’est nullement effondré dans les premiers jours. Sur sa manière d’organiser la défense du pays beaucoup de précisions sont apportées. Ses incessantes interventions, certaines catastrophiques, dans la direction des opérations, la gêne ou la paralysie ressentie par ses officiers, sont à l’origine de désastres qui coûtèrent des centaines de milliers de victimes. (Kiev 41, Kharkov 42) Ce comportement s’ajoute aux purges de 37 qui décimèrent le corps des officiers et priva l’armée de cerveaux de grande valeur qui n’étaient plus là pour mettre en échec les nazis. Mais, ceci étant, Staline mena une politique de renforcement accéléré de son armée et malgré les désastres initiaux les Allemands ne purent casser les reins à l’armée rouge.

Du point de vue technique les tanks, les avions, les canons, les transmissions égalaient ou surpassaient les matériels allemands. Leur nombre s’élevait, au fur et à mesure que l’effort de guerre s’intensifiait. Les officiers soviétiques apprirent à faire une guerre moderne et à déployer plus de talents que leurs homologues allemands, réputés grands seigneurs en cette matière. L’aide occidentale n’est pas niée mais ramenée à son caractère marginal, certains matériels, tanks ou avions, étant carrément décriés pour leurs insuffisances. Enfin, pour presque tous ces combattants, même pour ceux qui le haïssent, Staline resta le pilier de l’esprit de résistance, .

La guerre aurait-elle été gagnée sans le débarquement de Normandie ? Les vétérans le pensent fortement, au vu de leurs capacités militaires, de l’abondance de leurs matériels et surtout de leur irrésistible désir de vaincre. Pourtant rien n’est nié du calvaire qu’elle fut pour toutes les populations, y compris les violences subies par les femmes allemandes.

La question légitime qui traverse ces témoignages est celle du prix humain payé, qui renvoie au développement social et culturel atteint dans les années 30. Les succès allemands sont révélateurs de lourdes insuffisances et c’est dans la tragédie que la société soviétique dut affronter ses problèmes et leur donner des solutions. Que valaient-elles vraiment ? Il est naturel que les témoins y reviennent car ce qui se passa concerne l’avenir de la Russie qui est loin d’être clair, y compris pour le lecteur occidental.

François Eychart

 

Éléna Joly, Vaincre à tout prix, Éditions Le Cherche midi, 18 ¤.

 


Aïtmatov et la révision des valeurs progressistes


Aïtmatov et la révision des valeurs progressistes

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Plus qu’un récit Tuer, ne pas tuer est une méditation qui fait le point sur la pensée actuelle d’Aïtmatov qui fut pendant des années une des personnalités de l’URSS. Ses romans (Djamilia, Adieu Goulsary, Le billot, etc.), étaient empreints d’une humanité profonde qui dévoilait la grandeur et la qualité de ses personnages dans des circonstances douloureuses. L’histoire de son pays, ses drames, sa grandeur étaient le sujet inépuisable où il trouvait l’aliment de son talent.

Après la disparition de l’URSS l’auteur s’interrogea. Et, en 1995, vint un étrange objet : La marque de Cassandre. Une conversion vertigineuse s’y faisait jour vers des thèmes aussi frelatés que l’éloge du pape, la dénonciation de l’avortement, la religiosité, etc. S’il est légitime de remettre en question les valeurs qu’on a défendues après un tel séisme politique et social, fallait-il les passer par pertes et profit et adhérer à leur contraire ?

Avec Tuer, ne pas tuer Aïtmatov revient sur les questions traitées dans Cassandre, dans la perspective de la nouvelle philosophie ancrée en lui. Il expose les pensées d’un jeune conscrit russe montant au front en 1941. La perspective de devoir tuer est, certes, une violence peu plaisante. Mais renvoyer dos à dos celui qui lutte pour agrandir son « espace vital », c’est-à-dire le nazi, et le Russe qui s’y oppose, disserter sur la légitimité de l’acte militaire relève d’une démarche qui dénature la réalité des faits. Les faits – 20 millions de morts soviétiques – restent les faits. Prôner, au nom du droit à la vie, une spiritualité qui se veut transcendante par rapport à eux revient à mettre les assassins au même plan que les victimes sous prétexte que chacun tue. C’est laisser s’accomplir ce qui doit être combattu, au nom du droit à la vie. Aucune prise de hauteur ne saurait le dissimuler.

Mais dira-t-on que la posture philosophique d’Aïtmatov est intemporelle et vaudrait plutôt pour la Russie de Poutine et les exactions en Tchétchénie ? Dans ce cas pourquoi avoir situé le récit en 1941 ?

Nombre d’écrivains russes semblent redécouvrir les vertus de la religion, dans sa version réactionnaire. C’est leur affaire. Il est indiscutable qu’une dimension religieuse subsistait, bien vivace, dans la vie soviétique, ne serait-ce qu’au travers de symboles comme le Mausolée de Lénine. Cela a sans aucun doute aggravé le déficit démocratique du régime. Mais présenter la religion, dans le monde qui est le nôtre, en fouillant le passé, comme un ressort essentiel ouvrant sur plus d’humanité est abusif. Nous en resterons, pour notre part, aux premières œuvres de l’auteur, qui, pour être empreintes d’autres partis pris, font cependant la part belle à la quête de liberté, fragile mais essentielle.

François Eychart

Tchinguiz Aïtmatov, Tuer, ne pas tuer, Éditions des Syrtes, 2005, 10 euros

 


Gorki en Pléiade


Gorki en Pléiade

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La situation éditoriale de Gorki est loin d’être en France à la hauteur de sa réputation. Depuis les vingt volumes des Œuvres complètes, publiées aux Éditeurs français réunis par Jean Pérus, qui avaient offert la plupart des grandes œuvres, en particulier la monumentale Vie de Klim Sanguine, peu a été fait pour donner au public une idée correcte de l’ampleur et de la diversité du talent de Gorki. Quelques rééditions (Thomas Gordéiev, La Mère, Varenka Olessova, Confession) sont venues soutenir le renom de Gorki, et c’est finalement bien maigre par rapport à ce qu’on était en droit d’attendre. Cette « Pléiade Gorki », lancée par J. Pérus et poursuivie après sa mort par Guy Verret, est donc la bienvenue.

L’abondance de la production de Gorki pose à l’éditeur un problème de choix qui n’est pas sans rapport avec un jugement sur l’œuvre. Imagine-t-on Tolstoï réduit à 1700 pages ? Que retenir pour ce lit de Procuste ? Quelle image de l’auteur va être ainsi donnée ? Cette Pléiade tente de contourner ces difficultés sans forcément les éviter.

Cinq récits ont été retenus : Mon compagnon, Au fil du fleuve, Tchelkach, Konovalov, Malva, qui sont en quelque sorte des arbres détachés de la forêt. Pour les romans on trouve Foma Gordéïev et La Mère, suivis de Ils étaient trois et Confession. (Confession n’avait pas été inclu dans le programme des Œuvres complètes, ce roman faisant la part trop belle à la religiosité et constituant une des « hérésies » de Gorki, difficiles à faire admettre dans les années 50-60. Mais, le temps passant, J. Pérus, qui n’avait rien d’un censeur, avait inscrit Confession au programme de la Pléiade.) Enfin, comme il était impensable que la trilogie autobiographique soit absente de ce volume, on a choisi Enfance, privant le lecteur de sa suite, En gagnant mon pain et Mes Universités. Tout ceci pose problème, d’autant que ce volume ne semble pas destiné à être suivi d’autres qui viendraient proposer de nouvelles œuvres, et il en est pourtant d’importantes. Les traductions sont nouvelles et de grande qualité et l’appareil critique éclaire parfaitement les éventuelles difficultés.

L’introduction à l’œuvre et à la vie de Gorki, qui est signée par Guy Verret, utilisant pour partie des notes laissées par J. Pérus auquel il est rendu hommage, tente de faire le point sur la situation de Gorki. Il n’est pas sûr que J. Pérus aurait présenté les choses comme elles apparaissent. Le problème autour duquel on tourne est la nature de sa relation avec le régime soviétique. En clair, comment un écrivain de sa stature, un des plus grands prosateurs russes, a-t-il pu se commettre avec le régime stalinien et avec Staline lui-même ? C’est finalement cette problématique qui court dans l’introduction. Pour y répondre il suffit de suivre les grandes lignes de l’évolution littéraire et politique de Gorki, sans se laisser embrouiller par toutes les prétendues révélations qui abondent, par exemple dans les ouvrages de Vaksberg ou Berberova.

Le passé d’opposant au tsarisme de Gorki est connu. Son séjour en prison, son exil, sa souffrance loin de son pays, son combat inlassable pour la dignité de l’homme mais aussi pour la femme en qui il voit l’individu le plus rabaissé en Russie, tout cela est connu. La solution à la crise de la Russie passe pour lui autant par le développement de la culture que par l’action politique. Or il sait bien que les deux sont dans un état dramatiquement primitif. De plus, son expérience de la Russie profonde qu’il a longuement parcourue à pieds, lui a inculqué une vive méfiance des masses paysannes dont il redoute l’ignorance, l’obscurantisme, et surtout un égoïsme violent qui en font, pour très longtemps à ses yeux, un obstacle à une évolution qui ne peut se réaliser qu’autour de la classe ouvrière. Concernant l’intelligentsia issue de la petite bourgeoisie, Gorki, qui a pu suivre ses constantes compromissions avec l’autocratie, la tient en mépris. Il en dresse un portrait peu flatteur comme cela se voit dans le personnage de Klim Sanguine qu’il appelait, dans sa correspondance, « cette canaille de Sanguine ».

Gorki n’était pas un tiède. Pendant la révolution d’Octobre il n’a pas caché ses désaccords, parfois très vifs, avec les bolcheviks. Pour toutes sortes de raisons, leurs agissements et surtout leurs façons d’agir lui étaient souvent insupportables. Il l’a dit, il l’a écrit. Lénine le lui reprochait, mais comprenant quelle part affective s’exprimait alors en Gorki, il ne le tenait pas pour un ennemi et le protégeait. En fait la bienveillance profonde de Gorki, son respect de l’homme lui faisaient désirer que la révolution prît d’emblée un tour sympathique et humain. C’était à l’évidence trop demander à la Russie d’alors. Quelques années plus tard, installé en Italie, Gorki, qui avait eu le temps d’éprouver l’hostilité des émigrés à l’endroit de l’URSS, se trouva rétrospectivement d’accord avec Lénine. Il reconnut en lui le véritable penseur de la révolution, celui qui avait su voir plus loin que l’immédiat et lui permettre un futur humain.

Le retour dans sa patrie à laquelle il était très attaché (son ami Leonid Andreïev le décrit à Capri, tournant le dos au plus beau paysage du monde et rêvant devant sa cheminée à un feu de camp dans la steppe) est le résultat d’une longue maturation. Les malveillances de ceux qui avancent qu’il serait revenu pour des questions d’argent sont pitoyables. Malgré tous les faits qu’amis ou ennemis dénonçaient, il est rentré « chez lui » pour travailler au grand chantier socialiste qui venait de s’ouvrir. Il a fait de la culture le choix prioritaire pour réussir l’humanisation de l’homme.

Sur les défauts de l’URSS il s’est clairement exprimé à une correspondante qui le mettait en garde : « Vous avez l’habitude de ne pas passer sous silence les faits qui vous révoltent. Pour moi, non seulement j’estime avoir ce droit, mais même je classe cet art parmi mes meilleures qualités.[…] Il ne s’agit pas de l’électrification, de l’industrialisation […] de tout ce que dénigre votre presse… Ce qui est important pour moi, c’est le développement rapide et général de la personnalité humaine, la naissance d’un homme nouveau cultivé. […] Vous direz que je suis un optimiste, un idéaliste, un romantique, etc. Dites-le, c’est votre affaire. La mienne est de vous expliquer pourquoi je suis “unilatéral”. Et souvenez-vous que j’ai commencé de l’être il y a trente-cinq ans déjà. »

Le combat du vieil homme s’inscrit donc, à l’échelle d’un pays et avec les risques que donne la proximité du pouvoir, dans la visée du jeune révolté, ami des vagabonds et des marginaux qu’il a été et ne renie pas. L’humanisation est bien la grande question qui aura tenu Gorki en éveil jusqu’à sa mort et qui s’exprime dans tout ce qu’il a écrit.

François Eychart

 

Maxime Gorki, Œuvres, sous la direction de Jean Pérus et Guy Verret, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2005, 1740 pages, 75 euros.

 

 

 

 


Les inquiétudes de la maturité de Vladimir Feltsman


Les inquiétudes de la maturité de Vladimir Feltsman

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La firme Nimbus qui est connue par la qualité de ses productions et à laquelle on doit quelque reconnais­sance pour avoir longtemps soutenu le grand pianiste Vlado Perlemuter, vient de publier toute une série d’enregistre­ments de Vladimir Feltsman. Ce pianiste vit maintenant en partie aux États-Unis après avoir mené pendant des années une activité soutenue en URSS. Son dernier enregistrement est constitué de trois so­nates de Beethoven, l’Appassionata, la Pathétique et À la lune, en fait, les trois plus connues commercialement. Quelques temps auparavant, avaient été publiés des enregistrements de J.-S. Bach, dont les Variations Goldberg et le Clavier bien tempéré, deux sommets de la musique occidentale dont ceux qui osent s’y atta­quer tombent immanquablement sous le feu de la critique car ce sont des oeuvres qui ont donné lieu à des interprétations de références.

Le jeu de Feltsman, formé par la grande école soviétique du piano qui privilégiait une technique sans faille et le respect du texte, s’est modifié avec le temps. C’est sensible aussi bien dans Bach que dans Beethoven. Sans doute est-ce une question d’âge, donc de maturité. Il vient un moment où un interprète ne se contente plus de jouer, il a besoin d’infléchir la musique en lui faisant exprimer sa propre per­sonnalité, ou du moins l’idée qu’il veut en donner. Tout est dans la part de liberté que s’autorise l’interprète, sans pour autant être infidèle au texte et au sens profond de l’oeuvre. C’est d’ailleurs ce qui fait l’intérêt toujours renouvelé des nouvelles interprétations quand elles sont le fruit de longues réflexions qui ne peuvent venir qu’avec le temps.

De ce point de vue, les Variations Goldberg par Feltsman sont plus intéressantes que les trois sonates de Beethoven. Arrivé à ce moment de sa vie, Feltsman se permet des effets que certains pourront considérer comme des afféteries. Il s’autorise des ralentissements, joue certaines variations plus lentement, ce qui se constate au minutage de certaines parties, ces ralentissements dissolvant quelque peu le chant, sans pour autant le faire disparaître. On l’entend simplement de façon tout autre, ce qui a son intérêt. En même temps, il se permet, ce qui en est la contrepar­tie logique, des attaques violentes lors d’ouverture ou de reprise de mesure. Comparé au jeu de Koroliov, qui peut être considéré comme un classique dans ces Variations, Feltsman est moins égal, plus délicat éventuellement, se permet­tant de jouer parfois un passage une oc­tave plus haut, donnant ainsi au chant de Bach une liberté à laquelle on n’est pas habitué. Mais, au final, le résultat est-il plus impressionnant que ce que donnent bien des interprètes qui ont choisi de limiter leurs audaces ? Il n’empêche, les Bach de Feltsman valent le détour même si, après écoute, on préférera tel ou tel autre interprète.

Le Beethoven est marqué de moins d’originalité. Feltsman retient parfois la note qui va venir, ce temps de silence donnant à son interprétation un relief auquel il semble accorder un prix parti­culier mais qui vient finalement perturber l’économie générale du mouvement. Par­fois aussi, on peut trouver la restitution de certains passages insuffisante, comme si son intérêt s’était porté ailleurs.

Cependant, quelles que soient les ré­serves que l’on peut avoir, ce travail est passionnant. Feltsman est un pianiste considérable, à la technique remarquable et qui renouvelle les oeuvres qu’il joue. Ce qui vaut qu’on le suive dans ses efforts.

François Eychart

J.-S. Bach, Variations Goldberg, l’Art de la fugue, le Clavier bien tempéré ; Beethoven, sonates Appassionata, Pathétique, À la lune, par Vladimir Feltsman, CD Nimbus, 2010.

Les oiseaux, miroir des hommes


Les oiseaux, miroir des hommes

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Avec Kaltenburg, son troisième roman, Marcel Beyer revient sur la blessure que le nazisme a infligée à l’Allemagne.

En apparence, Kaltenburg a pour cadre le petit monde des ornithologues allemands qui est décrit en long et en large. Si l’on considère que le propre des ornithologues est d’étudier les oiseaux, non comme des animaux qu’il faut considérer avec amour, mais comme des individus dont les comportements sont révélateurs des traits fondamentaux de tout individu, on admettra que l’ornithologie peut être un moyen de parler des hommes, de leur grandeur, de leurs failles. Et c’est bien ce qui se passe dans Kaltenburg.

Le roman commence avec le bombardement de Dresde, en 1945, qui tue des milliers d’habitants parmi lesquels les parents du narrateur. Ils étaient botanistes et à ce titre fréquentaient un éminent ornithologue nommé Kaltenburg avant de rompre avec lui. Homme de fort caractère, à qui peu de collègues concurrents sont capables de résister, celui-ci a très vite réussi à asseoir son autorité scientifique. Quelques années plus tard, le narrateur fera lui aussi carrière dans l’ornithologie, aidé par ce même Kaltenburg devenu son mentor. Dans ce milieu comme dans les autres, les jalousies, les antagonismes sont monnaie courante. Le narrateur est donc le témoin de conflits qui accélèrent ou ruinent les carrières et qui ont comme soubassements des particularités de l’histoire allemande.

Kaltenburg a réussi à dissimuler certains épisodes de sa carrière sous le Troisième Reich. Certes, après-guerre, il est resté en RDA où il a repris la position scientifique qui était la sienne avant-guerre. Il a même bénéficié de l’appui des dirigeants, qui ont reconnu ses mérites et l’ont distingué en lui attribuant voiture et chauffeur. Mais il s’agit d’un jeu trouble, car ils savent tout de ce qui peut lui être reproché et lui sait qu’ils savent et décide de jouer sciemment ce jeu qui lui profite. Il se fait donc sans scrupule le défenseur de positions politiques auxquelles il n’adhère pas, exaltant même l’URSS et l’ornithologie soviétique. Jusqu’à ce qu’il décide de passer à l’Ouest.

Comme bien d’autres romans écrits par des romanciers de la RDA, en particulier Christa Wolf ou Christoph Hein, celui de Marcel Beyer confronte le lecteur à la trame souterraine de l’histoire allemande, qui ne passe pas aussi vite qu’on l’imagine. Utiliser les péripéties de l’existence pour mettre au jour cette trame est d’ailleurs le sujet réel du roman. Kaltenburg a-t-il été vraiment nazi ? Voulait-il monter en puissance (comme par exemple un Karajan) ou bien continuer à exercer ses talents (comme un Furtwängler !) ? Il reste que, comme de nombreux autres, il a vécu et continue de vivre grâce à son art de s’accommoder des régimes politiques. Si, pour le plus grand nombre de ces opportu­nistes, les opportunistes ordinaires, leur carrière justifie tout, pour d’autres, la justification réside dans le désir de tout subordonner à leur passion. Quand il lui semblera qu’il est entravé dans ses recherches, Kaltenburg mettra fin à son hypocrisie politique et abandonnera la RDA.

Mais le monde ne se réduit pas au carriérisme et au cynisme, il com­porte d’autres personnages, mus de façon antagonique par une sincéri­té inaltérable. Les parents du narrateur, trop tôt disparus pour donner leur mesure, et celle qui deviendra sa femme, Clara, sont les figures remarquables d’êtres susceptibles d’aller jusqu’au bout d’un refus. C’est dans cette confrontation entre les cyniques et les sincères que le roman de Beyer trouve sa plus grande profondeur. À la vilenie de Kaltenburg se superpose le carriérisme de cadres de la RDA, qui clament haut et fort dans la journée leur attachement à ce qu’ils critiquent le soir, en privé. Ce comportement est tellement insup­portable à Clara qu’elle prend le parti d’infliger à ces hypocrites la lecture commentée de longs passages de Proust, auteur pourtant peu goûté en ces milieux. Manière aussi de s’isoler et de casser l’atmosphère dans laquelle ces gens se complaisent et pour l’auteur d’ajouter une touche ironique à un tableau sans complaisance de ces prétendues élites.

Le fantôme d’Antigone flotte sur ces pages qui rappellent que la vie n’est pas qu’une marche au succès mais qu’elle est fondée sur des valeurs inaltérables, et qu’elles doivent être au centre de toute décision importante.

François Eychart

Marcel Beyer, Kaltenburg, traduction de Cécile Wajsbrot. Éditions Métailié. 358 pages, 22 euros.