L’Abécédaire de Tolstoï

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En 1872, entre Guerre et paix (1865-1869) et Anna Karénine (1877), Tolstoï, qui avait fondé une école dans son domaine d’Iasnaïa Poliana, publia ce qu’il tenait pour son grand oeuvre: un Abécédaire, dans lequel il mêlait méthodes de lecture, contes, légendes, souvenirs, leçons de choses, fables… Par Christophe Mercier. Continuer la lecture

Gorki en Pléiade


Gorki en Pléiade

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La situation éditoriale de Gorki est loin d’être en France à la hauteur de sa réputation. Depuis les vingt volumes des Œuvres complètes, publiées aux Éditeurs français réunis par Jean Pérus, qui avaient offert la plupart des grandes œuvres, en particulier la monumentale Vie de Klim Sanguine, peu a été fait pour donner au public une idée correcte de l’ampleur et de la diversité du talent de Gorki. Quelques rééditions (Thomas Gordéiev, La Mère, Varenka Olessova, Confession) sont venues soutenir le renom de Gorki, et c’est finalement bien maigre par rapport à ce qu’on était en droit d’attendre. Cette « Pléiade Gorki », lancée par J. Pérus et poursuivie après sa mort par Guy Verret, est donc la bienvenue.

L’abondance de la production de Gorki pose à l’éditeur un problème de choix qui n’est pas sans rapport avec un jugement sur l’œuvre. Imagine-t-on Tolstoï réduit à 1700 pages ? Que retenir pour ce lit de Procuste ? Quelle image de l’auteur va être ainsi donnée ? Cette Pléiade tente de contourner ces difficultés sans forcément les éviter.

Cinq récits ont été retenus : Mon compagnon, Au fil du fleuve, Tchelkach, Konovalov, Malva, qui sont en quelque sorte des arbres détachés de la forêt. Pour les romans on trouve Foma Gordéïev et La Mère, suivis de Ils étaient trois et Confession. (Confession n’avait pas été inclu dans le programme des Œuvres complètes, ce roman faisant la part trop belle à la religiosité et constituant une des « hérésies » de Gorki, difficiles à faire admettre dans les années 50-60. Mais, le temps passant, J. Pérus, qui n’avait rien d’un censeur, avait inscrit Confession au programme de la Pléiade.) Enfin, comme il était impensable que la trilogie autobiographique soit absente de ce volume, on a choisi Enfance, privant le lecteur de sa suite, En gagnant mon pain et Mes Universités. Tout ceci pose problème, d’autant que ce volume ne semble pas destiné à être suivi d’autres qui viendraient proposer de nouvelles œuvres, et il en est pourtant d’importantes. Les traductions sont nouvelles et de grande qualité et l’appareil critique éclaire parfaitement les éventuelles difficultés.

L’introduction à l’œuvre et à la vie de Gorki, qui est signée par Guy Verret, utilisant pour partie des notes laissées par J. Pérus auquel il est rendu hommage, tente de faire le point sur la situation de Gorki. Il n’est pas sûr que J. Pérus aurait présenté les choses comme elles apparaissent. Le problème autour duquel on tourne est la nature de sa relation avec le régime soviétique. En clair, comment un écrivain de sa stature, un des plus grands prosateurs russes, a-t-il pu se commettre avec le régime stalinien et avec Staline lui-même ? C’est finalement cette problématique qui court dans l’introduction. Pour y répondre il suffit de suivre les grandes lignes de l’évolution littéraire et politique de Gorki, sans se laisser embrouiller par toutes les prétendues révélations qui abondent, par exemple dans les ouvrages de Vaksberg ou Berberova.

Le passé d’opposant au tsarisme de Gorki est connu. Son séjour en prison, son exil, sa souffrance loin de son pays, son combat inlassable pour la dignité de l’homme mais aussi pour la femme en qui il voit l’individu le plus rabaissé en Russie, tout cela est connu. La solution à la crise de la Russie passe pour lui autant par le développement de la culture que par l’action politique. Or il sait bien que les deux sont dans un état dramatiquement primitif. De plus, son expérience de la Russie profonde qu’il a longuement parcourue à pieds, lui a inculqué une vive méfiance des masses paysannes dont il redoute l’ignorance, l’obscurantisme, et surtout un égoïsme violent qui en font, pour très longtemps à ses yeux, un obstacle à une évolution qui ne peut se réaliser qu’autour de la classe ouvrière. Concernant l’intelligentsia issue de la petite bourgeoisie, Gorki, qui a pu suivre ses constantes compromissions avec l’autocratie, la tient en mépris. Il en dresse un portrait peu flatteur comme cela se voit dans le personnage de Klim Sanguine qu’il appelait, dans sa correspondance, « cette canaille de Sanguine ».

Gorki n’était pas un tiède. Pendant la révolution d’Octobre il n’a pas caché ses désaccords, parfois très vifs, avec les bolcheviks. Pour toutes sortes de raisons, leurs agissements et surtout leurs façons d’agir lui étaient souvent insupportables. Il l’a dit, il l’a écrit. Lénine le lui reprochait, mais comprenant quelle part affective s’exprimait alors en Gorki, il ne le tenait pas pour un ennemi et le protégeait. En fait la bienveillance profonde de Gorki, son respect de l’homme lui faisaient désirer que la révolution prît d’emblée un tour sympathique et humain. C’était à l’évidence trop demander à la Russie d’alors. Quelques années plus tard, installé en Italie, Gorki, qui avait eu le temps d’éprouver l’hostilité des émigrés à l’endroit de l’URSS, se trouva rétrospectivement d’accord avec Lénine. Il reconnut en lui le véritable penseur de la révolution, celui qui avait su voir plus loin que l’immédiat et lui permettre un futur humain.

Le retour dans sa patrie à laquelle il était très attaché (son ami Leonid Andreïev le décrit à Capri, tournant le dos au plus beau paysage du monde et rêvant devant sa cheminée à un feu de camp dans la steppe) est le résultat d’une longue maturation. Les malveillances de ceux qui avancent qu’il serait revenu pour des questions d’argent sont pitoyables. Malgré tous les faits qu’amis ou ennemis dénonçaient, il est rentré « chez lui » pour travailler au grand chantier socialiste qui venait de s’ouvrir. Il a fait de la culture le choix prioritaire pour réussir l’humanisation de l’homme.

Sur les défauts de l’URSS il s’est clairement exprimé à une correspondante qui le mettait en garde : « Vous avez l’habitude de ne pas passer sous silence les faits qui vous révoltent. Pour moi, non seulement j’estime avoir ce droit, mais même je classe cet art parmi mes meilleures qualités.[…] Il ne s’agit pas de l’électrification, de l’industrialisation […] de tout ce que dénigre votre presse… Ce qui est important pour moi, c’est le développement rapide et général de la personnalité humaine, la naissance d’un homme nouveau cultivé. […] Vous direz que je suis un optimiste, un idéaliste, un romantique, etc. Dites-le, c’est votre affaire. La mienne est de vous expliquer pourquoi je suis “unilatéral”. Et souvenez-vous que j’ai commencé de l’être il y a trente-cinq ans déjà. »

Le combat du vieil homme s’inscrit donc, à l’échelle d’un pays et avec les risques que donne la proximité du pouvoir, dans la visée du jeune révolté, ami des vagabonds et des marginaux qu’il a été et ne renie pas. L’humanisation est bien la grande question qui aura tenu Gorki en éveil jusqu’à sa mort et qui s’exprime dans tout ce qu’il a écrit.

François Eychart

 

Maxime Gorki, Œuvres, sous la direction de Jean Pérus et Guy Verret, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2005, 1740 pages, 75 euros.

 

 

 

 


René Schérer, éveilleur


René Schérer, éveilleur

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Importance des noms et, s’agissant des livres, importance donc des titres. Ses enfants de papier, un véritable écrivain les conçoit en effet avec son sang, son sperme, son amour, exactement comme ses enfants de chair. Aussi, donner un titre à un livre est un acte aussi important, et de même nature, que de choisir le prénom de baptême d’un enfant. Je n’irai pas jusqu’à dire que trouver le titre de notre prochain livre, c’est le principal, c’est quasi l’avoir déjà écrit, car souvent c’est au cours de l’écriture du livre que son titre nous vient à l’esprit, s’impose à nous, mais il y a un peu de ça.

Aquarelle par RenéSchérer

La différence entre un bouquin et un mou­flet, c’est qu’un même prénom peut être donné au cours des siècles à des millions d’enfants (il y aura toujours des Marie, des Pierre, des Élisabeth, des Alexandre, ainsi que des René et des Gabriel), mais qu’un titre, une fois qu’il est donné, appartient à son auteur pour l’éternité, il devient inutilisable, et, sauf à être un imbécile (ou un sacré étourdi !), aucun de nous n’oserait intituler son nouveau livre l’Iliade ou De rerum natura, Manfred ou les Fleurs du mal, la Divine Comédie ou les Illusions perdues, Satiricon ou l’Éducation sentimentale, La vie est un songe ou Guerre et Paix, le Discours de la méthode ou le Monde comme volonté et comme représentation. Ces remarques préliminaires, je les fais pour aboutir à ceci : un auteur, qu’il soit romancier, ou poète, ou philosophe, si c’est un de ces écrivains (les seuls qui comptent à mes yeux) qui « se fourrent tout entiers dans leurs livres », selon l’heureuse formule de Schopenhauer, qui écrivent avec le sang de leur coeur (« Pour écrire, il faut mettre ses tripes sur la table », soutenait avec raison Céline) – il suffit de lire à haute voix la liste de ses ouvrages, et cette succession de titres vous donne une idée clair de sa sensibilité, de son univers singulier, de ses idées fixes.

Vous n’avez encore jamais lu une ligne de René Schérer ? Vous avez de la chance, car vous allez ainsi avoir le bonheur de découvrir un contemporain essentiel, un maître, un éveilleur. Et pour vous donner une idée, un avant-goût du monde où vous vous apprêtez à entrer, pour vous mettre en appétit, voici les titres de quelques-uns de ses livres : Charles Fourier, l’attraction passionnée ; Émile perverti ; Une érotique puérile ; l’Âme atomique ; Pari sur l’impossible ; Zeus hospitalier, éloge de l’hospi­talité ; Utopies nomades ; Passages pasoliniens ; Nourritures anarchistes. Je m’arrête là, il est hors de question que je vous mâche la besogne, à présent c’est à vous de partir à la chasse au trésor, à la rencontre de cet esprit libre et libéra­teur, mais j’espère que dans ces titres superbes vous avez déjà capté des mots, des formules qui vous font vibrer, rêver. J’ai, dans le privé, souvent comparé René Schérer à l’Aliocha Karamazov de Dostoïevski. Vous vous souvenez du sublime dernier chapitre des Frères Karamazov, d’Aliocha parmi les enfants ? Je vous en rappelle six ou sept lignes :

« Mes enfants, mes chers amis, ne craignez pas la vie ! Elle est belle quand on pratique le bien et le vrai !
– Oui, oui ! répétèrent les enfants enthou­siasmés.
– Karamazov, nous vous aimons, s’écria l’un d’eux, Kartachov, sans doute.
– Nous vous aimons, nous vous aimons ! reprirent-ils en choeur. Beaucoup avaient les larmes aux yeux.
– Hourra pour Karamazov ! proclama Kolia. »

Qu’il s’agisse de cet ultime chapitre, ou du livre X intitulé « Les Garçons », les pages que Dostoïevski consacre au jeune Aliocha, cet éducateur au coeur tendre, ce jeune homme lumineux qui éclaire les autres par son intelli­gence, sa bonté et son amour, me font, depuis que j’ai fait sa connaissance, toujours pensé à René Schérer. Il y a, dans la générosité, le courage, parfois l’apparente ingénuité de René Schérer, un je-ne-sais-quoi de dostoïevskien, de folie russe. J’ai nommé Aliocha Karamazov. Nommons aussi le prince Mychkine, ce fol en Christ, cet utopiste foudroyé. C’est en 1974 que je me suis lié d’amitié avec René Schérer. J’aurais pu le connaître dès les années 65, 66, par le truchement de notre ami commun Georges Lapassade, qui m’en parlait souvent à l’époque où nous vivions à Sidi-Bou-Saïd, lui professeur à l’Université de Tunis et moi écrivant mon premier roman, mais pour des raisons diverses (dues essentiellement à mon existence voyageuse et bohème), notre rencontre n’eut lieu que huit ans plus tard.

Dans l’avant-propos d’une nouvelle édition d’Émile perverti, René Schérer évoque avec une justesse extrême l’atmosphère de ces années soixante-dix où nous devînmes amis. C’était l’époque où tout semblait possible, où pa­raissaient dans un mouchoir de poche des livres tels qu’Émile perverti de René Schérer, l’Après-mai des faunes de Guy Hocquen­ghem, le Bon Sexe illustré de Tony Duvert, les Moins de seize ans de votre serviteur. Nous accor­dions alors, d’une manière qui, rétrospectivement, nous semble aujourd’hui fort naïve, un grand pouvoir à la littérature. Nous étions convaincus que nos livres pouvaient contribuer à rendre la société plus lucide, et donc plus libre ; nous voulions convaincre nos lecteurs de n’avoir pas peur de leurs passions, nous voulions leur enseigner le bonheur. « Époque d’illusions au­jourd’hui perdues », observe René Schérer. Soit, mais l’essentiel est que nos livres aient été écrits et publiés. Désormais, ils existent et rien ne pourra les empêcher d’exister. En revanche, je plains sincèrement les jeunes gens qui entrent ces jours-ci dans la vie littéraire, car les directeurs littéraires ayant été désormais remplacés par des avocats qui couchent les manuscrits inédits sur le lit de Procuste et coupent tout ce qui dépasse, tout ce qui pourrait choquer les quakeresses de droite et les psychiatres de gauche, tout ce qui est contraire au nouvel ordre mondial cher aux puritains amerloques, tout ce qui serait susceptible d’en­voyer l’auteur et l’éditeur devant les tribunaux, ces braves jeunes gens risquent de ne plus oser s’exprimer ; risquent d’être tentés par ce qui est bien pire que la plus flicarde des censures : l’irrémédiable autocensure.

Pour les livres que nous avons publiés dans les années où la liberté régnait, nous sommes tranquilles. Certes, ils sont parfois épuisés, in­trouvables, et en raison de la régression pha­risaïque qui s’impatronise sur la planète, et singulièrement en France, nos pusillanimes éditeurs hésitent à les rééditer. C’est fâcheux, mais secondaire, car, comme l’écrit très bien René Schérer lui-même, « l’Histoire procède en zigzag ». Un jour, le vent tournera, les gens seront las de se voir dicter par l’État, la justice et la police ce qu’ils doivent penser, écrire, fumer, manger, aimer (et surtout ce qu’ils ne doivent pas penser, écrire, fumer, manger, aimer), ils se dresseront contre ce fascisme de la santé et de la vertu qui nous surplombe, prétend régenter nos vies, et alors nos livres maudits se retrou­veront en piles chez les libraires, à l’honneur dans leurs vitrines.

Les premiers livres de Schérer ne sont peut-être pas faciles à trouver, mais ils sont aujourd’hui encore plus actuels, nécessaires, que lors de leur publication, car chacun d’eux est animé par un joyeux et dionysiaque souffle libertaire qui ouvre grand les fenêtres, brise les verrous de la prison politique et morale où tant de nos contemporains demeurent enfermés.

Voilà déjà longtemps que la Charte des enfants publiée en 1977 par notre ami Bertrand Boulin a été détournée de son sens et « récu­pérée » (comme on dit) par les pires ennemis du droit des enfants et des adolescents. Sous le prétexte de les protéger, la société adulte trace autour d’eux un véritable cordon sanitaire, un nouveau mur de Berlin. « Non seulement les enfants ont des droits, écrit Schérer, mais ils étouffent sous eux. » Aujourd’hui, nos ado­lescents sont mis en cage par une législation à prétentions pédagogiques dont le plus clair effet est de les empêcher de disposer d’eux-mêmes, de leur cœur, de leur corps, de leurs caresses et de leurs baisers, leur interdit de cir­culer librement, de se lier d’amitié ou d’amour avec des adultes autres que ceux désignés par l’institution. Jadis, on expliquait à l’enfant, à l’Émile de Rousseau, que la masturbation rendait fou ; à présent, on lui apprend à se méfier des vilains messieurs, et à les dénoncer à la police.

Schérer est un philosophe, mais, à l’instar des plus grands, de Platon à Kant, il n’oublie jamais qu’il est aussi un éducateur, un aîné qui a un savoir à transmettre à ses cadets (un des plus beaux livres de Nietzsche, qui est un hommage au maître de sa jeunesse, s’intitule précisément Schopenhauer éducateur). C’est pourquoi une bonne part de l’oeuvre de Schérer peut être lue comme un manuel sur l’art de résister au pouvoir adulte, l’art de refuser un univers aseptisé où le juridique codifierait nos actes et réglerait nos comportements. Il y a l’art du tir à l’arc cher au bouddhisme zen ; il y a l’art de l’errance, de l’aventure, de la passion, cher au fouriériste René Schérer.

Ceux qui ont lu les tomes déjà publiés de mon journal intime savent que le nom de René

Aquarelle de René Schérer

Schérer y est souvent associé à des événements d’ordre culinaire, gastronomique. « Quand on te lit, m’a déclaré en riant un de nos amis communs, on a l’impression que René et toi vous passez votre temps à vous taper la cloche ! » De fait, voilà trente-six ans que j’ai mon rond de serviette chez René Schérer, et les bouteilles que nous avons vidées de concert sont plus nombreuses que les arbres de la forêt de Brocéliande. Lucullus dîne chez Lucullus, tel est notre cri de guerre. Je m’empresse de préciser que si je suis una buona forchetta e un buon bicchiere, René, lui est d’une frugalité spar­tiate qui fait l’admiration de ses proches. Je donne ces détails d’ordre intime pour mettre en lumière un trait caractéristique de notre philosophe : son sens de l’amitié, sa capacité d’accueil, son goût de l’hospitalité. Un de ses plus beaux livres, publié en 1993 et récemment réédité dans une collection de poche, se nomme Zeus hospitalier, et a pour sous-titre Éloge de l’hospitalité. C’est un essai qui occupe dans son œuvre une place toute spéciale, comparable à celle qu’occupe la Beauté du métis dans l’oeuvre de Guy Hocquenghem. Schérer s’engage, se dévoile, dans cha­cun de ses ouvrages, mais j’ai, à tort ou à raison, l’impression qu’il s’est « fourré » (pour parler comme Schopenhauer) dans ce­lui-ci avec encore plus d’audace et d’enthousiasme que dans les autres. C’est un livre d’une ri­chesse extraordinaire où René Schérer convoque l’histoire et la poésie, l’amour et la loi, la sphère politique et la vie privée, où il in­vite au banquet ses contempo­rains d’élection (Walter Benjamin, Jean Genet, Pier Paolo Pasolini, Guy Hocquenghem) où, dans un style d’une vivacité et d’une limpidité enchanteresses (vous vous souvenez de la prière de Tolstoï que chaque écrivain véritable peut faire sienne : « Seigneur, donne-moi la simplicité du style »), il livre le meilleur de sa pensée, de son enseignement.

Oui, en vérité, Lucullus dîne chez Lucullus ! Lire René Schérer est un vrai régal, une vivi­fiante nourriture. Comme un plat roboratif et un vin rapicolant, ses livres dilatent notre coeur, libèrent nos petites cellules grises, insufflent à nos corps et à nos âmes (atomiques) une énergie toujours adolescente, une attraction passionnée.

Gabriel Matzneff

N°76-Novembre 2010