Le grand écart de l’Odéon-Théâtre de l’Europe

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L’Odéon-Théâtre de l’Europe possède deux salles, l’une aux ateliers Berthier, dans le XVIIe arrondissement, l’autre dans le VIe. Cet automne, la distance n’était pas que géographique ; deux spectacles aux antipodes l’un de l’autre y ont été présentés. À Berthier s’est donné « La Vita ferma » (La vie suspendue), une petite merveille signée Lucia Calamaro. Et à l’Odéon nous a été infligé Les Trois sœurs de l’Australien Simon Stone… Par Jean-Pierre Han. Lire la suite

L’apocalypse selon Castorf


L’apocalypse selon Castorf

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Nul doute que si l’actuel directeur de la Volksbühne de Berlin, Frank Castorf, avait voulu mal se faire voir des bons Français que nous sommes, il ne s’y serait pas pris autrement. Car enfin, se saisir de la très romantique Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils, dont l’opéra (la Traviata de Verdi) puis le cinéma, agissant comme des loupes, ont encore grossi les traits fleurant bon la mélodramatique bluette, lui faire rendre l’âme, ou plus exactement la faire exploser de l’intérieur en montrant tous ses travers idéologiques, s’en aller ensuite fouiller du côté du désenchantement de notre célèbre Révolution de 1789 que le monde nous envie, via la pièce de Heiner Müller, la Mission, et ressortir quelques citations de l’Histoire de l’œil de Georges Bataille pour assaisonner le tout en allant fouiner du côté de la Littérature et le mal, de l’érotisme, voilà qui relève de la provocation pure, et d’un manque de respect évident de notre patrimoine bourgeois national.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

La Dame aux camélias, dans la mise en scène de Frank Castorf

Et pourtant c’est bien ce que vient de faire Castorf, avec tout le « mauvais » goût possible pleinement assumé, qui le rapproche d’un Matthias Langhoff, dans notre très national Théâtre de l’Odéon. Seuls les esprits retors dont je m’honore de faire partie y auront trouvé plaisir et jouissance. Tout en admirant l’extraordinaire savoir-faire théâtral du metteur en scène allemand, qui travaillait pour la première fois avec des acteurs français. Mais toujours avec la même cohérence de propos, son œuvre entière s’acharnant à mettre au jour le chaos d’un monde en pleine déréliction. Le romantisme mélodramatique de la Dame aux camélias revu et corrigé par Castorf n’est pas ici un « en-soi », il est mis en regard et en confrontation avec la Mission de Hei- ner Müller, qui évoque la Révolution et ses idéaux trahis. Sans doute est-ce le heurt entre ces deux œuvres qui produit le chaos de la scène. Mais Castorf ne se contente pas de cette vision, il mène sa réflexion plus loin encore, ajoute un troisième volet à sa description quasi apocalyptique, celui de l’érotisme, avec les citations de Georges Bataille. Et voilà constituée la trilogie d’un imaginaire bien français. Tout cela, finalement, pour rendre compte de notre monde d’aujourd’hui rongé par l’idéologie de nos sociétés libérales avancées en pleine décomposition. Que le rideau s’ouvre sur l’image choc d’un décor de favela avec un vrai poulailler, et de non moins vraies poules, juché en hauteur près d’un toit en pente et dans lequel Marguerite Gautier – une « poule » en argot – agonise en se tordant de douleur, entre cris et râles, accompagnée par deux de ses camarades de « travail » ne devrait donc étonner personne. Plus bas l’auteur en personne s’agite, prépare une tambouille peu ragoûtante pour le pauvre Armand… Voilà pour le côté pile. Côté face, que l’on découvre lorsque le plateau se met à tourner, apparaît le décor aseptisé d’un salon design avec lumières flashy, nous revoilà dans notre terrifiant univers d’aujourd’hui…

Castorf use et abuse, non sans un certain humour, des signes et des clins d’œil (rappel d’une obsession de Heiner Müller avec tête d’un protagoniste dans un four, remake de la célèbre scène de meurtre de Psychose d’Hitchcock par-ci, alors qu’Armand et Marguerite regardent un extrait de Que Viva Mexico d’Eisenstein par-là, que des images télévisées de la chute de Ceausescu nous sont proposées et que, sur un immense panneau publicitaire, Berlusconi et Kadhafi se donnent l’accolade avec le slogan « Niagra forza for ever », avant qu’Hitler n’apparaisse aux côtés de Franco…). Il ne fait pas dans la dentelle ; ce n’est d’ailleurs pas ce qu’on lui demande. Lui-même (dans la deuxième partie du spectacle presque entièrement consacrée à la Mission de Heiner Müller, une pièce qu’il avait déjà montée, dans son in- tégralité, en Allemagne, preuve évidente qu’elle lui tient plutôt à cœur) prenant un malin plaisir comme à son accoutumée à filmer en direct ses comédiens, grossissant ainsi leurs moindres expressions déjà portées en leur point d’incandescence avec brio et efficacité. Il faudrait d’ailleurs tous les citer, Jeanne Balibar en tête qui n’interprète pas le rôle de Marguerite Gautier, mais parmi quelques autres, celui de Dubuisson, le révolutionnaire de la Mission qui choisit de trahir ses idéaux, avec Anabel Lopez, Ruth Rosenfeld et Claire Sermonne face à Jean-Damien Barbin, Vladislav Galard et Sir Henry. Ils ne sont en rien inférieurs, loin de là, à leurs homologues allemands que l’on admire tant à chacune de leurs apparitions en tournée en France ; il y a donc bien une question de direction d’acteurs et de confiance de ces derniers dans le propos du metteur en scène, bref une relation qui est bien d’un ordre idéologique.

Jean-Pierre Han

La Dame aux camélias, à partir du roman d’Alexandre Dumas fils.Mise en scène de Frank Castorf.
Théâtre national de l’Odéon- Théâtre de l’Europe. Jusqu’au 15 février. Tél.: 0144854040.