Wajdi Mouawad tel qu’en lui-même

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Avec Tous des oiseaux, Wajdi Mouawad signe la véritable ouverture de son mandat à la tête du théâtre de la Colline. Une ouverture éclatante en forme de retour, celui de l’auteur-metteur en scène tel que nous l’avons connu autrefois, du temps de sa tétralogie du Sang des promesses avec ses grandes épopées intimes et familiales au cœur d’un monde en pleine déréliction… Par Jean-Pierre Han Lire la suite

Une esthétique de théâtre public


Une esthétique de théâtre public

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Aquarelle de René Schérer

Lorsque dans un des Manifestes du Théâtre Alfred-Jarry qui fut en son temps (les années 1926-1930) l’un des (seuls) essais de révolution théâtrale radicaux, on trouva sous la signature conjointe de Roger Vitrac et d’Antonin Artaud un éloge de Feydeau, les spécialistes, entendez par là essentielle­ment les universitaires, s’empressèrent d’affirmer que le texte avait sans doute été rédigé par le seul Vitrac. Il était en effet impensable que le futur inventeur du « théâtre de la cruauté » ait pu se laisser aller à clamer son admiration pour un auteur de vaudeville, fût-il le meilleur de la catégorie ! Et pourtant… À y regarder de près, l’oeuvre de Vitrac qu’il mit en scène (c’est lui le créateur des Mystères de l’amour et de Victor ou les enfants au pouvoir) n’est peut-être pas si éloignée que cela de Feydeau, et l’on peut trouver chez ce dernier des traits d’une impitoyable cruauté propre à éveiller chez Artaud un véritable intérêt. Surtout si l’on sait que le futur metteur en scène des Cenci était aussi particulièrement attentif à une certaine humoristique liée au développement de la « notion ironique (ironie allemande) qui caractérise une certaine évolution de l’esprit moderne », pas très éloignée de la position des surréalistes.

À certains égards, et toutes proportions gardées, il arrive à Alain Françon la même méprise qu’avec Artaud. Com­ment lui, l’ardent défenseur du théâtre public, le metteur en scène attitré d’Edward Bond et de quelques autres très sérieux dramaturges comme Vinaver, Ibsen ou encore Tchekhov, tous présentés au Théâtre national de la Colline qu’il a dirigé pendant plus de dix ans, peut-il s’abaisser à faire dans la gaudriole ? C’est oublier un peu vite que dans ce théâtre national que certains n’ont pas manqué de qualifier d’ennuyeux parce que trop sé­rieux justement – et que trop c’est trop, n’est-ce pas ? –, Alain Françon, qui est un admirateur de Feydeau (ce qui, après tout, est son droit le plus strict), a également mis en scène l’Hôtel du libre-échange du vaudevilliste, et qu’avant même cette « in­congruité », et avant de prendre la direction du Théâtre de la Colline, il s’était attaqué (et de quelle manière) à la Dame de chez Maxim. Donc, pour ce qui est d’un éventuel glissement de l’intéressé du théâtre public vers le théâtre privé (car Feydeau appartiendrait définitivement au théâtre privé), il faudra se faire une raison, même si le spectacle créé au Théâtre national de Strasbourg doit faire une halte de quatre mois (à partir de janvier) au Théâtre Marigny à Paris. La seule vraie question,  à laquelle même les « spécialistes » n’ont jamais répondu, serait de savoir s’il existe une esthétique du théâtre public et une esthétique du théâtre privé.

Pour ce qui est donc de l’esthétique (toujours liée au mode de production, c’est une lapalissade bonne à être rappelée), soyons rassurés : Alain Françon, avec son travail sur Du mariage au divorce qui regroupe quatre courtes pièces de Feydeau écrites sur la fin de sa vie, en est la vivante preuve, œuvre toujours bien au cœur d’une esthétique qui ressortit bien à mes yeux d’une esthétique de théâtre public, dans ce qu’elle a de meilleur. Ligne dramaturgique tirée au cordeau et donc cohérente, travail avec une véritable équipe artistique habituée à oeuvrer dans le même sens au fil de nombreux spectacles, et direction d’acteurs qui arrive ici à son point d’incandescence. Le travail d’équipe s’accorde avec le choix des quatre pièces, chacune d’entre elles mettant en lumière un couple et le combat, à la vie à la mort a-t-on envie de dire, qui oppose l’homme et la femme. Quatre couples, donc huit acteurs, Gilles Privat et Dominique Valadié pour On purge bébé, Anne Benoît et Philippe Duquesne pour Feu la mère de Madame, Julie Pilod et Régis Royer pour Léonie est en avance et Judith Henry avec Éric Elmosnino pour Mais n’te promène donc pas toute nue ! Le simple énoncé de ces huit acteurs, que l’on connaît et apprécie (hallucinante Dominique Valadié !), suffisant à dire l’excellence de l’ensemble, chacun assumant par ailleurs les rôles secondaires dans les actes menés par ses camarades. Jamais le travail d’Alain Françon n’avait atteint un tel degré de finesse (mais oui), de précision et de profondeur. Quelque chose est donné et se joue alors, menant Feydeau vers des terres rarement explorées jusque-là. C’est bien la patte du metteur en scène d’Edward Bond, Michel Vinaver, Ibsen et consorts que l’on retrouve là dans une rythmique toujours maîtrisée qui avive le rire pour finir par l’étrangler.

Jean-Pierre Han

N°76 Novembre 2010

Du mariage au divorce, de Georges Feydeau. Création au Théâtre national de Strasbourg, puis tournée dans toute la France. Au Théâtre Marigny à Paris, à partir de janvier 2011.


Un moment rare


Un moment rare

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Le théâtre est un art de grande approximation. C’est ce qui le rend passionnant. Et inoubliable lorsque tous les éléments qui constituent une représentation concourent à sa réussite, événement plutôt rare ça va de soi. Ainsi voyons-nous régulièrement, de soir en soir, les mêmes personnes, spectateurs en errance, à la recherche du moment rare qui balaiera d’un coup d’un seul les insupportables soirées qu’ils auront dû subir pour en arriver là.

Sans doute faudra-t-il marquer d’une pierre blanche cette soirée du 17 mars 2009, première représentation publique de La Cerisaie de Tchekhov mise en scène par Alain Françon au Théâtre de la Colline à Paris. Que l’on me pardonne ces précisions d’apothicaire, mais pas une représentation n’équivaut à une autre, et je ne saurai préjuger de ce qui a pu se passer par la suite, encore que… Une première donc, avec le public idoine – pas vraiment un cadeau pour le spectateur lambda et les comédiens –, une première qui est aussi la dernière d’Alain Françon en tant que directeur du Théâtre de la Colline ; il passe dès la saison prochaine le flambeau à Stéphane Braunschweig qui y alla, lui aussi, naguère, d’une mise en scène de La Cerisaie en noir et rouge. Tchekhov, le grand Tchekhov, hante à l’évidence, l’imaginaire des deux metteurs en scène. Ils l’ont monté, et remonté. Car on y revient toujours, et Françon tout particulièrement qui y a été d’Ivanov, la Mouette, de la Cerisaie déjà il y a dix ans, à la Comédie-Française… Il est vraiment en pays de connaissance, chez lui, pourrait-on dire. C’est bien ce qui saute aux yeux de cette nouvelle Cerisaie. Françon est dans son univers, ne lui restait plus qu’à jeter les dés. Il joue gagnant à chaque lancer. Cette histoire d’un adieu à l’enfance, aux douces et nostalgiques années du passé, à un monde révolu disparaissant définitivement dans les oubliettes de l’histoire, n’est-ce pas aussi un peu la sienne propre, lui qui va reprendre ses valises pour poursuivre ses pérégrinations théâtrales ? Il y avait, bien sûr, de tout cela dans la représentation, en sous-jacence, comme une combustion alimentant ce qui se passait sur scène. Et ce qui se passe sur scène est tout simplement admirable. De juste délicatesse, entre rire, larme, fausse et dérisoire agitation. Tout le monde s’accorde sur le même tempo. C’est une Cerisaie crépusculaire qu’il nous est donné à voir. Un crépuscule baigné d’une lumière saisissante découpant les contours de toutes choses et de tous les personnages. Le tourbillon de la vie se déplie d’acte en acte, avec une équipe de fidèles gravitant autour de la personne irradiante de Dominique Valadié, la propriétaire terrienne, avec Didier Sandre, son frère, Jérôme Kircher, bouleversant marchand qui rachète la propriété presque à son corps défendant, d’autres encore comme Pierre-Félix Gravière, Irina Dalle, Julie Pillod ou le très fidèle Guillaume Lévêque. La même et superbe équipe de tous les bons et les mauvais jours. Tous admirables, je l’ai dit et le répète. Et que dire de Jean-Paul Roussillon, vieux laquais oublié dans la maison, qui s’éteindra sans doute avec la lumière déclinante, alors qu’au dehors les coups de hache des arbres que l’on abat résonnent sur un rythme régulier (ponctuations signées Daniel Deshays de retour aux commandes sonores)…

Un moment rare, d’une infinie délicatesse traversée de coups de fouet (la traduction est d’André Markowicz et de Françoise Morvan qui s’y entendent dans le cinglant), qui résulte inconsciemment d’un long parcours de travail dans le même lieu, avec la même équipe. C’est cela aussi la magie du théâtre.

Jean-Pierre Han

Avril 2009 – N° 58