Férocement dignes

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A l’inverse de Merci Patron, où François Ruffin s’amuse comme un fou à sauter les deux pieds joints dans les eaux troubles de LVMH, Françoise Davisse s’est coulée sans remous dans le cours mouvementé de la grève des ouvriers PSA d’Aulnay-sous-Bois. Ici, pas d’interviews, ni de commentaires en voix off : il s’agit de capter le réel sur le vif. Par Sébastien Banse Continuer la lecture

La grève générale au tournant du siècle


La grève générale au tournant du siècle

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Alors que les voies d’une difficile mais indispensable abolition du capitalisme font de nouveau l’objet de recherches actuelles, il est troublant de constater qu’un débat revêtant les mêmes enjeux a déjà été tenu il y a un siècle. Ce sont les termes et le contenu de ce débat que Miguel Chueca a choisi de présenter aux lecteurs d’aujourd’hui, en rassemblant et un commentant avec érudition un ensemble de textes, prenant la  forme d’un recueil intitulé Déposséder les possédants.

Entre la fondation de la CGT (1895) – alors d’obédience syndicaliste révolutionnaire –, et celle de la SFIO (1905) – officiellement marxiste –, les différentes composantes du mouvement ouvrier français se sont affrontées sur un point : la place de la grève générale comme hypothétique voie vers la révolution sociale. Durant quelques années, la CGT en fit l’horizon incontournable de sa stratégie, au point de créer un Comité de la grève générale, dont l’objectif était d’assurer la propagation de ce que les partisans du socialiste Jules Guesde appelaient avec mépris le « grève généralisme ». La virulence des propos échangés entre syndicalistes et socialistes fut d’emblée un des aspects du débat ; une virulence qui tranche par ailleurs avec l’œcuménisme que l’on trouve de nos jours au sein de la pensée critique et radicale.

Or si la critique à l’époque a tourné à la polémique voire aux anathèmes, elle a conservé un noyau rationnel qui explique la fécondité d’une relecture, un siècle plus tard, des arguments des partis en présence. Il s’agissait alors de trouver une stratégie de substitution aux révolutions du XIXe siècle, – celles des pavés et des barricades –, et la grève générale est apparue aux yeux d’un Fernand Pelloutier ou d’un Georges Sorel comme la seule solution réaliste stratégiquement, et émancipatrice politiquement. Résumons sommairement les raisonnements : face à un État bourgeois et policier plus efficace que jamais, il est indispensable de diffuser partout dans le pays, dans chaque cellule de son corps économique, la subversion qu’occasionnerait un arrêt généralisé du travail. La grève générale multiplierait les fronts de lutte à tel point que la concentration des forces de répression ne serait plus opérante. Par ailleurs, face aux prétentions des socialistes parlementaires à monopoliser la représentation ouvrière pour mieux la canaliser à l’intérieur des processus électoraux, la grève générale poserait comme décisive l’activité autonome des travailleurs.

On voit ici qu’outre la stratégie révolutionnaire se jouait aussi la question de l’hégémonie d’un groupe politique – syndicaliste ou socialiste – sur tout le prolétariat de l’époque. L’hostilité des guesdistes ou celle, plus argumentée, d’un Jaurès à la stratégie de la grève générale, se comprenait très logiquement. Mais cette hostilité n’excluait pas une pertinence réelle dans les critiques : dans un article reproduit ici, Jaurès objectait que la stratégie de la grève générale éparpillerait les forces révolutionnaires plus qu’elle ne les regrouperait, et évacuait, dans tous les cas, la question de la conquête d’une majorité populaire réelle acquise à la cause du socialisme. Toutefois Jaurès n’excluait pas le recours ponctuel à l’arrêt du travail, et l’on sait d’ailleurs que le déclenchement de la grève générale faisait partie des modes de riposte envisagés par l’Internationale socialiste face à un risque de conflit mondial. En 1914, il n’en fut rien, mais l’idée semblait avoir perdu de son actualité plus tôt, dès 1909, après l’échec des grèves de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges. La révolution d’Octobre, concrétisant la stratégie de double pouvoir des bolcheviques, entraîna finalement la marginalisation durable de l’idée de grève générale. Il n’en reste pas moins que les questions qu’elle posait implicitement ou explicitement (rôle des producteurs et place de la violence dans la révolution, rythmes révolutionnaires et modes de contrôle des moyens de production, etc.) ne sont pas dépassées. Ce recueil nous le rappelle sans doute au bon moment.

Baptiste Eychart

Déposséder les possédants. La grève générale
aux temps héroïques du syndicalisme
révolutionnaire (1895-1906), textes rassemblés
et présentés par Miguel Chueca, Agone,
268 pages, 18 euros.


N°54 – Décembre 2008

 


Dynamite


Dynamite

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Le 4 mai 1886, à Chicago, au cours d’un rassemblement pour la journée de huit heures, une bombe lancée depuis la foule tue plusieurs spectateurs et quelques policiers. August Spies, éditeur de l’Arbeiter Zeitung, journal anarchiste, est arrêté avec sept de ses camarades. Dans l’adresse qu’il lance à la cour, il place cet avertissement : « Le mandat des seigneurs féodaux de notre temps repose sur l’esclavage, l’affamement et la mort ! Cela a constitué leur programme de ces dernières années. Nous avons dit aux travailleurs que la science a pénétré le mystère de la nature – et que de la tête de Jupiter est sortie une nouvelle Minerve – la dynamite ! ». Spies fut condamné à mort et exécuté, six mois plus tard, sans l’ombre d’une preuve. Dans la brève autobiographie qu’il rédigea en prison, à l’ombre de la potence, il expliqua son parcours depuis le pays de Luther et de Marx jusqu’au nouveau monde, où il était arrivé en 1872, avec tant d’autres : « ces anarchistes barbares, sauvages, analphabètes et ignorants venus d’Europe Centrale, des hommes qui ne peuvent comprendre l’esprit de liberté de nos institutions américaine »…

Quarante ans plus tard, lorsque Louis Adamic posa le pied sur le sol américain, il aurait pu reprendre ces mots de Spies et ajouter comme lui, immédiatement : « je suis de ceux-là ». Originaire de Slovénie, il exerça une multitude de métiers avant de publier cette histoire du syndicalisme américain en 1931, c’est-à-dire au lendemain de sa défaite, qu’il intitula : « Dynamite ».

L’explosif avait réuni les anarchistes, les syndicats radicaux et même les bandits de grand chemin qui s’en servaient pour briser les coffres-forts des banques. Au sortir de la première guerre mondiale, les partisans de l’action directe avaient été réduits au silence (Spies, sur l’échafaud, lança à ses bourreaux : « Le jour viendra où notre silence sera plus fort que les voix que vous essayez d’étouffer aujourd’hui »), les hors-la-loi avaient cédé la place au crime organisé, et les syndicats révolutionnaires, en tête desquels l’ IWW (Industrial Workers of the World), ne pesaient plus grand chose face aux centrales réformistes qui se dépêchèrent d’abandonner la lutte des classes au profit d’une lutte pour des parts de marché.

En juin 1994, dans la revue Polar, Jean-Patrick Manchette, dans un effort pour brosser un tableau des conditions historiques d’apparition du polar américain, « roman de la vie sous la contre-révolution », notait : « A New York comme à Chicago, le maire, le procureur, la direction de la police et les chefs de gangs forment une amicale communauté d’intérêts. (…) Et naturellement ils en empruntent les méthodes quand il s’agit d’étendre leur influence et de faire valoir leurs intérêts particuliers. L’ouvrage essentiel sur la question est malheureusement introuvable : il s’agit de Dynamite, de Louis Adamic ».

L’ouvrage est désormais disponible, grâce aux éditions Sao Mai qui l’ont traduit de l’anglais. « On y voit lumineusement comment le syndicalisme américain s’est transformé en syndicalisme criminel quand la possibilité de la révolution a disparu et quand, par conséquent, la question n’a plus été celle que des fameuses « parts du gâteau », continuait Manchette. « On y voit comment des militants ouvriers radicaux ont pu devenir racketters et bootleggers, puisqu’il n’y avait plus d’autre moyen de jouir. »

Industrial Workers of the World

C’est cette histoire qu’Adamic a chroniquée fidèlement : les premières tentatives pour unir tous les travailleurs dès la fin de la Guerre de Sécession, l’opposition fondatrice entre syndicalisme industriel et les guildes corporatistes (trade unionism vs. craft unionism), les luttes pour la liberté de parole, puis la grande répression qui mena à la disparition des forces révolutionnaires américaines à l’orée de la Seconde Guerre mondiale et le ralliement des réformistes à l’économie de marché. C’est une histoire jonchée de cadavres et de fantômes, ceux de Spies, de Frank Little, Joe Hill, Sacco, Vanzetti, Wesley Everest

Aux Etats-Unis, au sommet de la récente crise économique, le puissant United Auto Workers (UAW) se retrouva en possession de 20% du capital de General Motors, premier constructeur automobile mondial, pour compenser le financement des retraites des anciens salariés par l’entreprise. Le syndicat espère aujourd’hui négocier sa présence au conseil d’administration. « Nous sommes attachés au succès des entreprises qui emploient ceux que nous représentons », déclarait Bob King, le président de l’UAW, le 5 janvier 2011. « Plus les employés auront voix au chapitre dans tous les aspects de leur travail, plus grand sera le succès des employeurs ».

Sébastien Banse

Dynamite ! : un siècle de violence de classe en Amérique (1830-1930)
Louis Adamic, notes et notice de Lac-Han-tse et Laurent Zaïche
Octobre 2010, 15,00 EUR, 476 p.

Dynamite

 

Féroce Amérique


Féroce Amérique

Retour d’un livre original et fort dans lequel Vladimir Pozner fait le terrible inventaire de l’autre face d’un mythe.

C’est un grand livre, inclassable, que Vladimir Pozner, écrivain français d’origine russe, a ramené de sa visite aux États-Unis en 1936, alors que le pays était encore plongé dans la Grande Dépression. La forme de ce roman à part alterne entre le carnet de notes, le collage de documents d’époque et le récit du voyage qui entraîne l’auteur des mines de charbon des Appalaches jusqu’aux collines d’Hollywood. Le titre du premier chapitre, « Un jour comme les autres« , est aussitôt démenti par la première phrase : « …oui, mais le soleil va plus vite« . En effet, tout va plus vite aux Etats-Unis, et les tendances qui s’y affirment s’imposeront bientôt au reste du monde. Sans élaborer de théorie générale a priori, Pozner recueille des faits qui pourraient presque paraître anodins. Mais de leur totalité il déduit une logique, un système, qu’il analyse avec une lucidité féroce.

Le voyage commence donc par l’endroit où personne ne veut aller : Harlem, et le sous-titre du chapître résume la condition dont les Noirs américains pensaient avoir été délivrés: « Les esclaves ». Pozner livre un long témoignage de cet enfer diffus où les Noirs s’épuisent à quelques rues de la plus éclatante opulence. Ces derniers, qui doivent louer leur force,  ou leur corps, pour subsister, ne sont pas plus avancés qu’à l’abolition de l’esclavage : enrôlés pour une bouchée de pain au cours d’embauches qui ressemblent fort à des marchés aux esclaves, ils ne craignent plus la corde, mais les balles des policiers.  La phrase revient comme un leitmotiv : « Ils tirent pour tuer ». « Il y a aussi quelques policiers noirs », ajoute un harlémite. Mais parce qu’ils doivent prouver plus férocement qu’un policier blanc qu’ils ont rejoint le bon côté de l’Amérique, celui du manche, « ce sont les plus féroces ». Derrière l’agitation révolutionnaire qui se répand, Pozner voit déjà les erreurs qui seront commises plus tard : le  nationalisme noir qui reproduit la concurrence entre les races, en se contentant d’inverser la hiérarchie : « ce nationalisme farouche ne va pas sans danger. Il risque d’isoler encore davantage les Noirs d’Amérique. » Mais si Pozner suggère alors l’importance du rôle que doivent jouer les organisations syndicales, il ne fait pas référence aux centrales réformistes passées du côté de la loi et qui font dire à ce shérif : « Quelque soit l’objet de la grève, l’ordre doit être maintenu. J’ai foi en la démocratie et le syndicalisme. » Pozner pense aux révolutionnaires qui continuent à bercer le rêve d’un syndicat unitaire, aux mineurs bootleggers qui extraient pour eux-mêmes le charbon des mines que les trusts ont fermées puisque le pétrole rapporte davantage… Face à eux, les sociétés de surveillance, chargées de briser les grèves. Pozner dresse le portrait de la plus célèbre d’entre elles, Pinkerton, dont les brutes laissèrent, sur le cadavre du syndicaliste Frank Little, après l’avoir exécuté, un message à ses camarades : « Premier et dernier avertissement .»

Chez Pozner, comme chez Dashiell Hammett, McCoy, ou W. R. Burnett, les gangsters prennent leur essor aux côtés des industriels qui les ont engagés pour intimider les grévistes et les concurrents. Et les patrons qui les ont promus s’aperçoivent trop tard que leurs employés sont devenus assez forts pour leur disputer le contrôle d’une ville. A partir de la guerre des journaux à Chicago, qui donna naissance aux premiers gangs, Pozner analyse les racines du crime organisé. Et conclut : «Le succès du gangster, dans un régime économique fondé sur le profit et la concurrence, est dû à un petit nombre de raisons dont quelques-unes relèvent des conditions de développement historique des États-Unis, mais dont la cause déterminante est qu’en Amérique le capitalisme est parvenu à son apogée ».

Le livre de Vladimir Pozner n’est pas un polar, mais l’un de ses chapitres pourrait être le synopsis d’un roman noir que personne n’a écrit : l’agonie des ouvriers de Gauley Bridge, morts d’avoir respiré trop de silice dans le tunnel qu’ils creusaient pour le compte de la Union Carbide. Tous de pauvres chômeurs, Noirs et blancs, venus de loin pour trouver un travail et dont les corps iront fertiliser un champ, sur lequel on plantera du maïs, une fois le tunnel creusé et la silice extraite. « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en  fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction ».

Pour finir, à Boston, là que, un siècle et demi plus tôt, la Révolution américaine avait pris effet « avant que la guerre ne commence », « dans le coeur et dans l’esprit du peuple » (Adams), Pozner ne trouve plus que « le gouverneur qui envoya sur la chaise électrique un bon cordonnier et un pauvre crieur de poisson », Sacco et Vanzetti. A ces deux-là, et à quelques autres, Pozner réussit à conférer le statut auquel ce même Vanzetti s’était résigné, peu avant de mourir pour un crime qu’il n’avait pas commis : « un homme vaincu, mais une ombre formidable .»

Sébastien Banse

Vladimir Pozner, Les États-Désunis, Editions Lux, 2009,  355 pages, 22 euros.