L’éthique des affaires et le nouvel esprit du capitalisme


L’éthique des affaires et le nouvel esprit du capitalisme

***

Un phénomène dramatique, inédit dans son ampleur, est apparu ces dernières années : celui des suicides d’employés sur leur lieu de travail. On en compte près de 400 par an. Voilà qui suffirait à rendre suspect le discours managérial ne jurant que par l’épanouissement personnel dans le travail et par les missions humanistes de l’entreprise (« Nous, les chefs d’entreprise, nous pouvons nous réclamer du rôle qu’endossèrent les instituteurs de la IIIe République », a pu écrire la présidente du MEDEF…). On en oublierait presque que la loi d’airain de l’entreprise demeure, en dernière analyse, celle du marché, et que les rapports de domination qu’il engendre restent, malgré certaines apparences, d’une grande brutalité : autant qu’hier, le travail en mode de production capitaliste ramène à son étymologie, « tripaliare », en latin, torturer…

C’est ce discours pernicieux, cette « sophistique managériale », qu’étudie très finement M. Marzano dans son dernier ouvrage. En philosophe, elle pointe les ressorts de cette idéologie : à l’âge de l’individualisme radical, de la valorisation du moi, de la « culture du narcissisme » (Christopher Lasch), l’entreprise ne pouvait que mettre à profit son élément le plus déterminant, la volonté de l’individu contemporain de parvenir à « la réalisation de soi », son souci obsessionnel du « développement personnel ». L’occasion était tentante, il suffisait de faire en sorte que « la valorisation du travail entre à l’intérieur de la valorisation de l’individu et de sa quête du bonheur » (page 26). Ce qui est bon pour l’entreprise est bon pour moi, et ce qui est bon pour moi est bon pour l’entreprise… Voilà comment les nouveaux prophètes du management ont réussi à faire passer l’idée que le travail était indispensable à l’individu pour s’accomplir et que l’entreprise était le lieu d’élection de l’émulation, où chacun peut se surpasser : non pas transformer le monde, mais se transformer soi-même. La vie n’est-elle pas, d’ailleurs, une entreprise dont chacun – moyennant les lumières chèrement payées de coaches comportementaux – est le leader ? Il suffit de vouloir pour pouvoir, etc.

Ce délire fait d’injonctions contradictoires (performance et épanouissement), aveugle au principe de réalité, masque habilement un rapport de domination qui – là est la nouveauté – parie sur la structuration psychique des travailleurs. Au fordisme et au taylorisme, qui s’essoufflent dans les années soixante-dix (l’ouvrier est une simple machine), succède le toyotisme, dont la stratégie de production (vendre d’abord, produire ensuite) nécessite un nouveau type de rapport salarial. Il faut autonomiser le travailleur, le rendre responsable, compétent, flexible. Cette « ressource humaine » sera soumise à l’autodiscipline, à la « pression intériorisée » (page 58), au curetage de l’inconscient, à la culpabilité : « Si je ne suis pas performant, je ne me réalise pas comme individu, et de surcroît je pénalise mes camarades. » Version high-tech du stakhanovisme… Pour mener à bien cette tâche, il faut que l’entreprise soit un lieu de « création de valeur ». En témoignent les chartes – destinées à la communication interne – d’entreprises comme AXA ou L’Oréal. Autant de discours sectaires qui emploient les vieilles ficelles de la servitude volontaire dénoncée par La Boétie, dont Michela Marzano rappelle utilement la brûlante actualité…

L’effet principal de ces techniques managériales est d’abolir la séparation entre la vie professionnelle et la vie privée. Les deux sphères n’en forment plus qu’une, dominée par des exigences économiques entretenant les aspirations de la psychologie contemporaine. Voilà peut-être le stade suprême de lénation : aujourd’hui, avec son consentement, « le salarié se retrouve, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, à la disposition de son employeur, par e-mail ou portable interposé. À la violence de la vieille chaîne fordiste on a substitué une violence psychologique » (page 247). Mais le caractère totalitaire de l’éthique du management ne s’arrête pas là : celle-ci a investi le discours politique. On lira, au chapitre V, les très éclairantes analyses des discours de Nicolas Sarkozy et de Ségolène Royal, ou l’extension des techniques de manipulation de l’entreprise à la vie privée, puis à la vie publique…

Éric Desmons

Extension du domaine de la manipulation. De l’entreprise à la vie privée, de Michela Marzano, Éditions Grasset.

Dieu rend visite à Newton

Dieu rend visite à Newton

***

Les Editions du Chemin de fer ont l’excellente idée de donner une nouvelle édition de cette longue nouvelle de Stig Dagerman, anarcho-syndicaliste torturé par la peur de l’échec et du désespoir, auteur d’une oeuvre riche et fulgurante bâtie en quelques années seulement, entre la gloire précoce qu’il connaît dès avant la guerre et son suicide en 1954 à 31 ans. Le texte de l’auteur suédois est ici accompagné d’un douzaine d’illustrations réalisées pour l’occasion par Mélanie Delattre-Voigt. Ces planches soulignent l’étrangeté du récit, mettent en lumière l’intrication entre les différents éléments symboliques qui servent à tisser le sens de cette fable où le merveilleux est le moyen narratif qui permet à Dagerman la mise à l’épreuve de ses théories sur les rapports entre lois scientifiques et lois divines, entre les hommes et Dieu. Ce dernier, écoeuré par l’éternité, veut rejoindre sa création, qui souffre, elle, du désespoir de ne pas être vue de Dieu. Le créateur décide de renoncer au miracle (« Le miracle choque le blasphémateur et fait en vain espérer le croyant, mais le coeur du monde n’en est pas atteint ») Sa conversion à l’humanité passe par le terrible apprentissage de la peur, de la souffrance, de l’humiliation, dans une scène qui n’est pas sans rappeler les écrits les plus sombres de Dagerman, écrivain hanté par la misère humaine, écrasé par le poids du monde, incapable de trouver le juste poids de responsabilité à porter sur ses épaules. On retrouve peu à peu les thèmes chers à Dagerman : la culpabilité et la solitude qui assaillent l’individu ; la recherche d’une raison de vivre qui illuminerait cette existence absurde ;  l’impossibilité de saisir quoi que ce soit d’une quelconque valeur et la terreur d’avoir à en être dépouillé; l’obsession de la mort et de la postérité ; et finalement le silence comme ultime refuge.

Sébastien Banse

Dieu rend visite à Newton (1727), Stig Dagerman. Illustrations de Mélanie Delattre Vogt. Editions du Chemin de fer, 72 pages, 14 euros.