Marcel Pagnol au pluriel

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Ces correspondances de Marcel Pagnol sont un régal. Tout compte fait, on a le sentiment de lire une biographie intime de Pagnol (des Pagnol, car il y a autant de Pagnol que de correspondants) et de découvrir la richesse et la diversité (voire la versatilité) d’un artiste beaucoup plus complexe que l’image que l’on a trop souvent de lui… Par Christophe Mercier. Continuer la lecture

Lady Di, une mythologie postmoderne


Lady Di, une mythologie postmoderne

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Ouvrir un livre de Julián Ríos, c’est chaque fois embarquer pour une terre inconnue aux reliefs néanmoins familiers. Cette fois, celui que le landerneau considère comme le « Joyce espagnol » exerce son art de la mythification autour d’un personnage que l’on peine à imaginer faisant partie de son Panthéon intime, Lady Di. Rappel des faits : à Paris, le 31 août 1997, la voiture de la princesse Diana, pourchassée par des photographes, heurte le treizième pilier du tunnel de l’Alma. Son compagnon, Dodi Al-Fayed, et le chauffeur de la voiture, Henri Paul, sont tués sur le coup, tandis que Diana expire à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière dans la nuit. Comment le disciple de Cervantès, Joyce et Sterne a-t-il pu succomber à l’appel de la Sirène britannique, plus habituée à naviguer au gré des pages des tabloïds que sur les flots d’une littérature autrement versée dans les grands mythes ? La réponse se trouve manifestement au cœur de l’énoncé puisque Ríos, avec son Pont de l’Alma, démontre à quel point la Princesse du Peuple tient toute sa place dans notre mythologie contemporaine. Ce qu’on ne savait pas, c’était comment, par quels tours et détours ? Et les détours, Ríos s’en est fait une spécialité, au point de créer, avec ce roman aussi abstrait que savamment documenté, une cosmogonie des temps modernes à partir d’un accident – comme souvent, les grandes découvertes et inventions.

Lady Di décède donc un 31 août… comme Charles Baudelaire, Georges Braque et Conrad Moricand. Avant cela, elle naît… le jour de la mort de Louis-Ferdinand Céline. Ce ne sont là que quelques-unes des coïncidences mises au jour par Ríos, mais ce n’est pas tout. Ríos tisses des ramifications, trouve des correspondances, décortique l’histoire à travers autant de faits que de personnages hétéroclites, enquête sur les complots qui nimbent aujourd’hui encore la mort subite de la sulfureuse princesse. Y passeront l’inventeur Rudolf Diesel (qu’on soupçonne d’avoir été assassiné par le lobby du pétrole, comme elle, par celui des mines antipersonnel), Proust (client du même bordel qu’Henri Paul, son chauffeur et responsable de la sécurité du Ritz), Corot (auteur du « Pont de Mantes », assimilé au Pont de l’Alma en d’autres temps, et donc, d’autres mœurs), Daguerre (auteur de la photo du premier homme immortalisé par cet art nouveau, que l’on retrouve, fantomatique, dans un train en 1969, mettant son immortalité à l’épreuve), etc. Ríos crée ainsi des coïncidences, assemble les pièces d’un puzzle en flirtant parfois avec le fantastique. Il y a du Poe, du Simenon, du Maupassant dans tout cela. Pas étonnant qu’on retrouve leurs noms au fil de la trame noueuse qui enserre le mythe naissant de Diana. Page 274, l’aveu tombe : « Le mythe et les conspirations de fable se montent à l’inverse des puzzles, non pas en ajustant les pièces mais en les inventant ». Un nom appelle un lieu, qui en appelle un suivant, puis un autre, ailleurs, d’un autre siècle. Et ainsi de suite jusqu’à ce que toutes les intrigues convergent vers « la Flamme dorée, qui avive la légende dorée des mille et une manifestations d’une Diane martyre, bien que non vierge, telle que la conçoivent et l’imaginent les adorateurs du monde entier qui viennent jour après jour se recueillir et laisser leurs offrandes devant l’autel de la Place de l’Alma ».

D’un abord difficile, tortueux, enivrant de digressions, Pont de l’Alma requiert une attention de tous les instants, car quelques lignes suffisent à dérouter le lecteur distrait par tant de ressources. En un seul volume, Ríos développe une encyclopédie de l’universelle Princesse de Galles propre à réhabiliter des pans de sa mémoire salis par la médisance, les quolibets ou la jalousie. Diana a été enterrée par les tabloïds ; Ríos lui offre une sépulture de déesse et montre, preuves à l’appui, qu’il y a sans doute des destins qui ne doivent rien au hasard… ou que la puissance de l’évocation, la force de l’imagination rendent possible la création de toute espèce d’universalité ! Alors, coup de bluff ou leçon de choses magistrale ? La clé est à chercher du côté de la littérature. Ríos le sait, bien évidemment.

Matthieu Lévy-Hardy

Pont de l’Alma de Julián Ríos. Traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne.
Editions Tristram, 310 pages, 21 €.