Hilsenrath, la farce du fanatisme

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Fascinant livre que ce roman d’Edgar Hilsenrath. Il s’agit du récit à la première personne de Max Schulz, engagé volontaire dans la SS qui, à la fin des hostilités, endosse l’identité d’un juif assassiné et finit par émigrer en Israël ! Comme si cela ne suffisait pas, Hilsenrath a choisi de traiter ce sujet dérangeant sous la forme d’une farce. De ce périlleux projet, l’auteur tire un livre puissant et original… Par Sébastien Banse Lire la suite

Ivan Maïski, journal d’un diplomate

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Le journal du diplomate Ivan Maïski est un document capital sur les coulisses de la diplomatie européenne des années 1930 à 1940. Le fait que la tenue de journaux personnels était déconseillée par le pouvoir soviétique renforce encore l’intérêt de celui de Maïski… Par François Eychart Lire la suite

Roger Bourderon : Le PCF, la guerre, la Résistance

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Roger Bourdeon : Le PCF, la guerre, la Résistance.
Baptiste Eychard s’entretient avec Roger Bourderon du nouvel ouvrage de ce dernier : Le PCF à l’épreuve de la guerre. 1940-1943. Une version abrégée de cet échange a été publiée dans le numéro 96 des Lettres Françaises. En voici la transcription intégrale. Lire la suite

Quand les Russes se penchent sur leur guerre


Quand les Russes se penchent sur leur guerre

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Éléna-Joly,Vaincre-à-tout-prix

Éléna Joly, à qui nous devons un intéressant ouvrage sur la vie d’un des Russes les plus connus au monde, le constructeur de fusil Kalachnikov, a rassemblé les souvenirs d’une trentaine de vétérans de la Seconde Guerre mondiale, issus en général des milieux dirigeants de l’URSS. Cette guerre, présentée en URSS, comme une terrible épopée qui a montré les qualités du pays,  a toujours été plus ou moins taboue. Elle a assis le renom de l’armée.

Cependant, les 8 millions de morts au front ou en captivité, auxquels s’ajoutent les 20 millions de civils massacrés par la Wehrmacht, posent de lourdes questions à la société russe. Au premier chef celle du rôle de Staline. Les réponses, dans leur diversité, correspondent à ce que les historiens ont pu mettre à jour. Staline s’est trompé, et avec lui la direction de l’URSS, quant à la date où Hitler procéderait à l’attaque, mais il n’avait aucun doute sur son inéluctabilité. Le thème de la convergence des deux systèmes politiques ne fait guère recette en Russie. Contrairement à ce que certains ont colporté Staline ne s’est nullement effondré dans les premiers jours. Sur sa manière d’organiser la défense du pays beaucoup de précisions sont apportées. Ses incessantes interventions, certaines catastrophiques, dans la direction des opérations, la gêne ou la paralysie ressentie par ses officiers, sont à l’origine de désastres qui coûtèrent des centaines de milliers de victimes. (Kiev 41, Kharkov 42) Ce comportement s’ajoute aux purges de 37 qui décimèrent le corps des officiers et priva l’armée de cerveaux de grande valeur qui n’étaient plus là pour mettre en échec les nazis. Mais, ceci étant, Staline mena une politique de renforcement accéléré de son armée et malgré les désastres initiaux les Allemands ne purent casser les reins à l’armée rouge.

Du point de vue technique les tanks, les avions, les canons, les transmissions égalaient ou surpassaient les matériels allemands. Leur nombre s’élevait, au fur et à mesure que l’effort de guerre s’intensifiait. Les officiers soviétiques apprirent à faire une guerre moderne et à déployer plus de talents que leurs homologues allemands, réputés grands seigneurs en cette matière. L’aide occidentale n’est pas niée mais ramenée à son caractère marginal, certains matériels, tanks ou avions, étant carrément décriés pour leurs insuffisances. Enfin, pour presque tous ces combattants, même pour ceux qui le haïssent, Staline resta le pilier de l’esprit de résistance, .

La guerre aurait-elle été gagnée sans le débarquement de Normandie ? Les vétérans le pensent fortement, au vu de leurs capacités militaires, de l’abondance de leurs matériels et surtout de leur irrésistible désir de vaincre. Pourtant rien n’est nié du calvaire qu’elle fut pour toutes les populations, y compris les violences subies par les femmes allemandes.

La question légitime qui traverse ces témoignages est celle du prix humain payé, qui renvoie au développement social et culturel atteint dans les années 30. Les succès allemands sont révélateurs de lourdes insuffisances et c’est dans la tragédie que la société soviétique dut affronter ses problèmes et leur donner des solutions. Que valaient-elles vraiment ? Il est naturel que les témoins y reviennent car ce qui se passa concerne l’avenir de la Russie qui est loin d’être clair, y compris pour le lecteur occidental.

François Eychart

 

Éléna Joly, Vaincre à tout prix, Éditions Le Cherche midi, 18 ¤.

 


Le roman d’un mouchard


Le roman d’un mouchard

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Le roman de Philippe Pivion part d’un épisode qui n’est pas souvent abordé : l’occupation du nord de la France par les armées allemandes, de 1915 à leur déroute en novembre 1918. Ce qui s’est passé ensuite pendant la Seconde Guerre mondiale a permis de jeter un voile sur cette période bien qu’à la vérité, comme en témoigne la matière historique du roman, cette occupation ait été très dure, avec son cortège de violences, d’arrestations, d’emprisonnements, d’exécutions qui touchaient tous ceux qui résistaient aux ordres de l’armée du Kaiser ou tout simplement n’y obéissaient pas. Sans vouloir comparer avec ce qui interviendra vingt ans plus tard, sous le IIIe Reich, des constantes apparaissent dans le comportement des autorités militaires en charge du territoire occupé, le degré de violence étant simplement plus faible.

C’est dans ce contexte historique plutôt mal connu mais qu’il éclaire fort bien, que Philippe Pivion installe son roman qui tourne autour d’un personnage de mouchard qui réussira à se tirer d’affaire lors de la débâcle allemande en 1918 et à faire ensuite carrière dans la haute police française, au service de Chiappe dont on sait qu’il fut un préfet de choc, zélé soutien de l’extrême droite nationaliste et maurrassienne dans les années trente. S’attachant pas à pas aux services rendus par le mouchard, le roman dévoile l’univers tortueux des émeutiers de 1934 et les coulisses des négociations entre le cagoulard Pujo, le royaliste Maurras et Chiappe, avant que l’histoire n’avance dans la période de 1939-1945. Devenu proche du tortionnaire Laffont, vivant luxueusement sur les bénéfices des dénonciations et toujours aussi habile à duper ses proches quant à la réalité de ses agissements, le mouchard vit son apothéose. Son métier n’est d’ailleurs pas une sinécure quand il touche à ce niveau et il nécessite des qualités d’intelligence pratique et un sens de la dramatisation pour éteindre les soupçons qui peuvent naître chez les proches. Il en fait preuve souvent mais l’habileté finit par céder devant le poids des faits et le fond odieux du personnage se fait jour.

Le roman de Philippe Pivion n’est pas linéaire, l’auteur ayant choisi de battre les cartes des périodes de son récit de façon à ne pas le corseter dans une trame trop fortement politique qui en aurait rabaissé l’intérêt romanesque. Les personnages sont montrés dans les tréfonds de leurs motivations et les détails de certains faits, que l’auteur estime à juste titre ignorés, sont bien intégrés au récit. Par exemple la question du traitement inique réservé aux prisonniers de guerre français juifs dans les stalags entre 1940 et 1945, ou bien celle des biens juifs séquestrés et vendus sous l’Occupation et que leurs acquéreurs ne veulent pas restituer. Peut-être, s’agissant d’événements historiques, le langage des personnages est-il à certains moments un peu trop recomposé. C’est souvent le cas dans les romans qui ont un fort substrat historique, de nombreux auteurs craignant, en n’étant pas exhaustifs dans leur propos, de rester trop allusifs et d’être incompris du lecteur.

La mort est sans scrupule n’est pas seulement un roman informatif, il est avant tout tonique. Il intéressera tous ceux qui pensent que jeter un regard en arrière est aujourd’hui toujours plus nécessaire.

François Eychart

La mort est sans scrupule, de Philippe Pivion, Éditions du Losange, Nice, 306 pages, 20 euros.

Décembre 2010 – N°77


Le langage-souvenir de Vazquez


Le langage-souvenir de Vazquez

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C’est loin de Tanger qu’Angel Vazquez trouva l’inspiration nécessaire à rendre un hommage à la ville qui l’avait vu naître. Exilé en Espagne dans les années 60, il publia ce roman, son troisième et dernier,en 1976, quatre ans avant sa mort. Qu’il n’ait pas été traduit plus tôt ne préjuge pas de sa qualité ou de son importance. C’est au contraire un hommage au travail de Vazquez, qui s’appliqua à rendre dans toute son authenticité cette langue tangéroise, hybride et unique, baptisée Hakétia, mélange et somme de toutes les influences que la ville a subies au cours de son histoire mouvementée.

Juanita Narboni, la narratrice de sa propre histoire, parle cette langue vernaculaire, importée par les Juifs sépharades installés au Maroc et transformée par la présence espagnole dans le Rif. Vazquez s’est employé à reconstituer ce castillan mâtiné d’hébreu, augmenté d’arabe dialectal, mais aussi d’expressions françaises importées au temps où le pays faisait partie de la sphère d’influence de l’empire colonial. On y trouve même quelques  bribes d’anglais puisque Juanita est britannique, par son père. Mais au-delà de la nationalité, elle appartient tout entière à Tanger. Comme elle le dit elle-même, « Cette histoire d’être Anglaise-Espagnole, ou Espagnole-Anglaise… Autrefois, ça n’existait pas, on disait : « Je suis Tangéroise » et voilà tout ».

Cette tour de Babel n’existe qu’à l’oral. C’est pourquoi Juanita ne livre pas un récit traditionnel, mais un long soliloque, qui mêle le monologue intérieur et le dialogue. Juanita parle à ceux qu’elle rencontre, à elle-même, à sa mère, vivante puis morte, sans interruption, sans distinction, sans même séparer les rêves de la réalité. Ne suivant que le fil de sa pensée vagabonde, au rythme de ses pérégrinations dans la ville, elle lie ses souvenirs et le présent, et son histoire personnelle fait revivre les époques cruciales de la cité : son rayonnement sous le ‘Statut International’, la Seconde Guerre mondiale avec son flot de réfugiés, l’occupation espagnole, le rattachement, enfin, au Maroc indépendant.

Juanita n’analyse jamais les évènements qu’elle traverse. Incapable de leur donner du sens, elle court après sa vie, sa chienne de vie, sans cesser de se moquer, de se plaindre, et surtout de regretter. La dernière partie du roman est doublement déchirante. Tout ceux que Juanita a aimés sont partis, et dans sa vieillesse solitaire, elle voit disparaître le monde qu’elle a toujours connu. Lorsqu’elle évoque encore, pêle-mêle, les fêtes juives et le chant du muezzin, les patisseries marocaines et le thé anglais, les églises italiennes et le Lycée Français, ce Tanger cosmopolite où les Européens régnaient, elle sait déjà que tout ça n’existe plus que dans ses souvenirs qui s’éloignent.

« Des images, ce ne sont que de simages dans l’ombre, comme sur un écran dans la pénombre d’un cinéma… »

Sébastien Banse

Angel Vazquez, La chienne de vie de Juanita Narboni, Rouge Inside éditions, 2009, 350 pages, 20 euros.

Orwell politique


Orwell politique

Après les chroniques de George Orwell, les éditions Agone nous offrent une sélection de textes politiques de l’écrivain britannique, écrits entre 1928 et 1949, tous inédits en français. Les essais sont regroupés en six chapitres thématiques, qui respectent la chronologie. La pensée politique de l’auteur se dévoile, s’affine au fil des années et de l’actualité politique. On voit ainsi « Orwell avant Orwell », dans des textes écrits sous vrai nom, Eric Blair, traiter de la censure ou de la situation coloniale en Birmanie. Les raisons de sa rupture avec les communistes sont exposées dans le chapitre consacré à la Guerre d’Espagne, qui fut un tournant majeur dans la pensée de l’auteur, au même titre que la Seconde Guerre mondiale, qui lui permet d’aborder les thèmes qu’il exploitera dans ses dernières oeuvres. Un texte central, « La liberté périra-t-elle avec le capitalisme ? », écrit en réponse à un lecteur, résume en quelques pages l’essentiel de la pensée politique d’Orwell : la nécessité historique du progrès vers une économie collectiviste ; l’insuffisance d’admettre la propriété centralisée des moyens de production comme seul but sans l’assortir d’un véritable système démocratique qui ne soit ni la ploutocratie de la démocratie bourgeoise ni l’oligarchie totalitaire ; la critique des anti-fascistes qui refusent de prendre en compte le rôle de l’idéologie dans le mode d’apparition du nazisme… Le recueil se termine par la mise au point publiée par Orwell peu avant sa mort : « Mon récent roman, 1984, n’a pas été conçu comme une attaque contre le socialisme ou contre le parti travailliste mais comme une dénonciation des perversions auxquelles une économie centralisée peut être sujette. (…) Je crois également que les idées totalitaires ont partout pris racine dans les esprits des intellectuels, et j’ai essayé de pousser ces idées jusqu’à leurs conséquences logiques. »

Sébastien Banse

George Orwell, Ecrits politiques
Editions Agone, 2009, 25 euros, 401 pages