Sartre et Camus, le choc des titans


sartre 2Superbement présenté par Arlette Elkaïm-Sartre, ce quatrième volume de 1964 de la série des Situations de Sartre – commencée après la Seconde Guerre mondiale, Situations I. Essais critiques, en 1947, et achevée quatre ans après sa mort, Situations X. Politique et autobiographie, en 1976 – s’ouvre par un passionnant texte de Sartre, « L’Artiste et sa conscience », consacré à la musique, en particulier à la musique dodécaphonique, système sériel des douze sons inventé par Arnold Schönberg. Après le jazz et Chopin, Sartre s’intéresse en effet à la musique atonale et dodécaphonique. Lié au chef d’orchestre et compositeur René Leibowitz, introducteur en France de la musique sérielle, Sartre lui consacre cet article en 1950 et pose ici le débat sur l’art et la politique. Le musicien exprime-t-il les contradictions de son temps ? Si « la musique est un art non signifiant », comment éviter l’abstraction et le formalisme ? « Bref, la musique moderne exige une élite et les masses travailleuses exigent une musique. Comment résoudre ce conflit ? » S’il est sensible aux questions esthétiques, Sartre manifeste surtout, par son compagnonnage avec le Parti Communiste français, le souci de faire advenir un progrès décisif en faveur du monde ouvrier, comme l’illustrent ses textes « Sommes-nous en démocratie ? » et « Les communistes et la paix ».

sartreL’engagement de Sartre dans la vie politique se fait donc de plus en plus précis, et sa position prorévolutionnaire se retrouve au cœur d’un des plus célèbres textes de ce volume des Situations IV, sa « Réponse à Albert Camus ». Sartre et Camus se sont rencontrés en juin 1943, au Théâtre de la Cité, lors de la générale de la première grande pièce de Sartre, les Mouches, montée par Charles Dullin. La poignée de main fut franche entre els deux hommes qui se lient rapidement, comme l’évoque dans ses mémoires Simone de Beauvoir. Sartre demande même à Camus de mettre en scène sa pièce Huis Clos et de jouer Garcin, le rôle principal. Pourtant, les deux amis portent un regard différent sur le monde : sentiment de l’absurde pour Camus contre sens du tragique chez Sartre. Même leur théâtre s’oppose : Sartre vise davantage la fonction cathartique de la scène, qui libère les passions, quand Camus privilégie la leçon et l’intention didactique. Et le désaccord éclate à l’automne 1951, lorsque Camus publie l’Homme révolté, qui oppose à la révolution violente la révolte morale, la maîtrise et l’éloge de la mesure. C’est le choc des titans. Dans les Temps modernes, en mai 1952, Francis Jeanson écrit sur le livre un article virulent, « Albert Camus ou l’âme révoltée », qui dénonce « l’humanisme vague » et le « refus de l’histoire ». Blessé, Camus ; proteste le 30 juin 1952 par une lettre à « Monsieur le directeur », car Sartre est, selon lui, solidaire de Jeanson : « Mon livre ne nie pas l’histoire mais critique seulement l’attitude qui vise à faire de l’historie un absolu », se défend Camus, qui conclut : « Je n’ai lu ni générosité ni loyauté à mon égard, mais le refus de toute discussion. » A son tour, Sartre répond en août dans les Temps modernes. Sa lettre, reproduite au cœur du quatrième volume des Situations, commence avec ironie par « Mon cher Camus ». A la lucidité de Camus sur l’histoire, Sartre invoque l’exigence de radicalité et le refus du compromis. Deux philosophies s’opposent, une pensée de l’individu (Camus) contre le sens du collectif (Sartre). L’historie a-t-elle un sens, une direction et une finalité ? Etre dans l’histoire, c’est lutter pour un projet : « Les hommes sont engagés dans des projets à court terme éclairés par des espoirs lointains », écrit Sartre dans sa « Réponse à Albert Camus ». L’homme découvre ses valeurs dans l’action : « On ne discutera pas s’il y a ou non des valeurs transcendantales à l’Histoire : on remarquera simplement que, s’il y en a, elles se manifestent à travers des actions humaines qui sont par définition historiques. »

Rejeté par une partie des intellectuels français, comme l’illustre les roman les Mandarins (1954) de Simone de Beauvoir, qui prend ses distances avec lui, Albert Camus, déçu de son ami, note dans ses carnets : « Sartre ou la nostalgie de l’idylle universelle. » Le 22 février 1952, Camus et Sartre sont ensemble une dernière fois, salle Wagram à Paris, pour protester contre la condamnation à mort de syndicalistes espagnols par le régime franquiste. A propos de Camus, « on s’amusait bien ensemble », reconnaît-il finalement au soir de sa vie.

Aliocha Wald Lasowski

 

Situations, IV. Avril 1950- avril 1953, de Jean-Paul Sartre, nouvelle édition revue et augmentée par Arlette Elkaïm-Sartre. Éditions Gallimard, 450 p., 29,50 euros.


La politique à l’épreuve de la mort

La politique à l’épreuve de la mort

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Les Lettres Françaises revue culturelle littéraire

Monument aux morts de Lodève

Comme l’ont montré les récents débats autour du calendrier des commémorations, la mémoire des guerres et le souvenir des morts demeurent un enjeu particulièrement sensible dans la vie politique nationale. Pour peu qu’elle soit prise dans toute sa radicalité, comme y invite Marc Crépon dans les deux livres qu’il publie cet automne, cette question ouvre sur l’un des problèmes centraux de toute philosophie politique : que signifie, au juste, « être ensemble » et quel est le sens de cette préposition « avec », sans laquelle aucune existence en commun ne serait concevable ? Dans le sillage des Actuelles sur la guerre et sur la mort, publiées par Freud au début de la Première Guerre mondiale, l’auteur de Vivre avec entreprend de montrer qu’une certaine « expérience » de la mortalité est au fondement de toute relation à l’autre, à chaque individu comme au « nous » auquel nous lie un sentiment d’appartenance : tout se passe paradoxalement comme si le partage d’une existence en commun (donc toute vie politique) n’était possible que sur le fond d’une telle exposition à la mort. Mais comment articuler la « pensée de la mort » et la « pensée du “nous” », dès lors que, le plus souvent, ce rapport à la mort demeure inconscient ou refoulé, quand il n’est pas tout simplement détourné et exploité par les États à des fins de propagande ou d’exaltation des vertus guerrières ? Telle est la problématique que Vivre avec déploie au fil d’une série de lectures de textes majeurs de la philosophie du XXe siècle, hantés par le traumatisme des guerres. De Sartre à Derrida en passant par Ricoeur, Patocka et Levinas, aucune de ces pensées n’a pu se passer d’une confrontation critique avec les analyses à la fois fondatrices et équivoques de l’être-pour-la-mort menées par Heidegger dans Être et Temps. La mort marque-t-elle nécessairement « la limite absolue de ce que le Dasein peut partager », nous reconduit-elle à notre irréductible « esseulement », que seule l’expérience de la « camaraderie du front » serait en mesure de briser ? Vivre avec est à la recherche d’un autre « partage de la mortalité », qui ne se confondrait plus avec la reconnaissance au fond banale que nous sommes tous voués à disparaître, mais saurait penser chaque mort (à commencer par celle d’autrui) dans son absolue singularité. Au plus loin de la banalisation et du nivellement dans l’anonymat que proposent toutes les « images de la mort » qui peuplent notre quotidien, il s’agirait de rouvrirun autre rapport à la mort qui nous obligerait à penser et à préserver « ce qui se soutient dans chaque vie singulièrement – et disparaît avec la mort : à chaque fois, pour chacune d’elle : le monde ».

Ce partage du sens du monde, qui appelle un nouveau cosmopolitisme, où chacun, en faisant l’épreuve de ce partage de la mortalité, se découvre appartenant à un monde commun par-delà les différences qui nous rassemblent et nous divisent simultanément, est aujourd’hui menacé par le développement d’une « culture de la peur » qui risque de rendre le monde tout simplement « invivable ». Dès lors qu’elle est réappropriée par les gouvernements et orchestrée selon une rhétorique désastreuse, l’exigence fondamentale de sécurité, à laquelle tout être humain peut légitimement prétendre, devient le socle de discours « sécur-identitaires » qui ne font, en réalité, que spéculer sur les peurs auxquelles ils prétendent répondre : « Au nom du besoin de sécurité (…), ils organisent, rationalisent et systématisent l’insécurité, multiplient les procédures de fichage et de surveillance des identités, des activités et des pensées : telle est la loi perverse de leur ambivalence. » De cette déconstruction exemplaire, on retiendra que cette culture de la peur est inséparable d’une « culture de l’ennemi », qui trouve dans les étrangers une cible privilégiée pour dissimuler sa propre impuissance. Il y va, en dernière analyse, de ce qui constitue, pour Marc Crépon, la « finalité » de toute démocratie digne de ce nom : au-delà des replis identitaires comme des fusions communielles, un partage des différences qui seul rend possible cette « invention idiomatique de la singularité » et sans lequel « nous » ne saurions « tenir ensemble ».

Vivre avec. La pensée de la mort et la mémoire des guerres, de Marc Crépon, Éditions Hermann. 206 pages.
La Culture de la peur. I. Démocratie, identité, sécurité, du même auteur, Éditions Galilée. 123 pages.

Jacques-Olivier Bégot

 


N° 54 – Les Lettres Françaises du 6 décembre 2008

Genet et Barrault, deux jeunes centenaires

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C’est à deux jeunes centenaires que l’automne éditorial et théâtral aura été en grande partie consacré : Jean Genet et Jean-Louis Barrault. Jeunes ? Oui, bien sûr, surtout si l’on se réfère au remarquable ouvrage d’Albert Dichy et de Pascal Fouché, Jean Genet, matricule 192102, qui retrace pas à pas les années d’enfance et de jeunesse de l’auteur du Journal du voleur… Par Jean-Pierre Han Continuer la lecture

Anne Ubersfeld, une amie du théâtre


Anne Ubersfeld, une amie du théâtre

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Militante, enseignante et « spectatrice professionnelle », convaincue de la « socialité de l’art » (« C’est nous tous », disait-elle…), Anne Ubersfeld fut tout cela, indéfectiblement, et le restera pour ceux qui l’ont connue ou l’avaient ne serait-ce qu’une fois croisée, au foyer d’un théâtre, avec François, dont la voix sonnait haut et fort aux entractes.

Interdite de concours sous l’Occupation par les lois raciales et à ce point « enragée » que toute peur l’avait alors quittée, elle était entrée en résistance au côté de Pierre Courtade. Devenue communiste en 1943, parce que c’était la « seule espérance possible d’un changement de société », elle le resta jusqu’en 1980, regrettant alors que le Parti ne s’engage pas davantage dans la défense des immigrés. Elle avait entre-temps tenu la chronique théâtrale de France nouvelle. Agrégée en 1946, elle enseigna quinze ans à Rouen, puis à Paris, avant d’être appelée par Bernard Dort au Centre d’études théâtrales de Paris-III. Elle « adora » l’enseignement, au lycée comme à l’université. Joignant la pratique à la théorie et pour autant que le « théâtre ne prend sens que sur la scène », elle ne réalisa pas moins de dix-neuf mises en scène avec les élèves et les étudiants, auxquels elle apprenait parallèlement à « lire le théâtre », quitte à regretter que des demi-habiles aient par la suite instrumentalisé sa démarche au point de la rendre méconnaissable. Elle n’entendait pas séparer « histoire littéraire » et « sémiologie » et le prouva dans sa thèse, le Roi et le Bouffon, où le théâtre de Victor Hugo (qui « raconte » la solitude de l’homme, la conscience individuelle en face du social, sa faiblesse…) était, pour la première fois, pris au sérieux. Elle avait, disait-elle, toujours aimé Hugo, et tout lu de lui entre huit et onze ans. Elle était des plus assidues au séances du Groupe Hugo, à l’université de Paris-VII.

Sa passion du théâtre lui venait de la découverte, en 1930, de Peer Gynt, dans la mise en scène de Lugné-Poe, mais les « grands du théâtre » étaient selon elle et pour notre siècle Beckett, Brecht et Claudel, suivis plus près de nous par Vinaver, Koltès et Jean-Luc Lagarce. Cela aux dépens de Sartre, dont la phrase lui paraissait « écrite » plutôt que « verbale », et manquer par là de « possibilités de communication », le théâtre étant le lieu où il convient de laisser « parler le désir », où ce sont « des corps qui parlent ». D’où l’importance, aussi, de la « matérialité des signes », et, par exemple, des didascalies. Après un hommage à Koltès, Anne Ubersfeld, « claudélienne depuis ses quinze ans », a consacré son dernier livre à Paul Claudel, « poète du XXe siècle ». Peut-on aimer Brecht et Claudel, ensemble ? Sans doute, si l’on veut bien admettre que ce n’est pas du « théâtre à idées ». Le théâtre procède, en effet, par « dénégation », c’est-à-dire que pour dire quelque chose dans le domaine du théâtre il faut « fabriquer une métaphore », ce que Brecht avait parfaitement compris : « Mère Courage, ce n’est pas le Manifeste du parti communiste ». Point n’est besoin non plus d’être catholique pour mettre en scène Claudel, si bien placé lui-même pour comprendre ce que c’est que la dénégation théâtrale. Cela reste à méditer : il y va de nos rapports avec la vie et la mort.

Bernard Leuilliot

N°76 Novembre 2010


De l’irréductibilité d’une idée, ou l’hypothèse du communisme


De l’irréductibilité d’une idée, ou l’hypothèse du communisme

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Tout roi a son théâtre, tout philosophe écrit le sien. Du philosophe-roi, Platon dit qu’il s’emploierait toujours à bannir le théâtre de la Cité. Sartre fixa un autre paradigme philosophique, dont le théâtre allait devenir partie intégrante. Et Badiou, en digne héritier de Sartre, irait bientôt, après s’être exposé aux ouvrages de pure littérature, s’abandonner aux charmes du théâtre. À L’écharpe rouge (écrite en 72, jouée en 84), succédèrent L’incident d’Antioche (82, inédit et non joué), Ahmed le Subtil (83, joué en 93), puis, commandés par la Comédie de Reims, Ahmed se fâche (95), Ahmed philosophe (95), Les Citrouilles (96). Fruits d’un compagnonnage décisif, avec François Regnault depuis toujours en ce qui concerne la pensée de la théâtralité, ces pièces n’auraient peut-être pas eu le destin mérité ni même existé pour certaines sans le discernement d’Antoine Vitez et de Christian Schiaretti. Après les fresques épiques et tragiques, vinrent ainsi les farces et les comédies.

On dit de Platon qu’il brûla, inauguralement, l’ensemble des tragédies qu’il avait écrites. Badiou, tout platonicien qu’il se déclare et si attaché à combattre les sophistes, peut quant à lui conjoindre philosophie et théâtre dans la postérité de Brecht, car celui-ci « rend théâtralement actives les dispositions anti-théâtrales de Platon », dès lors que la mimésis peut être écartée de la définition du théâtre, via la distanciation. 
Badiou entend continuer d’œuvrer à un théâtre dialectique et d’émancipation, où le matérialisme dialectique cèdera bientôt le pas à la dialectique matérialiste telle que Logiques des Mondes en déploiera bien plus tard la pensée dans l’ordre de la philosophie.

De L’écharpe rouge qu’il venait de porter à la scène, Antoine Vitez déclarait : « enfin le communisme peut être un matériau pour l’art ». 
Produites au creuset de la matérialité théâtrale, les Idées-Théâtre relèvent d’un théâtre de la dialectique, selon ce que la langue est en mesure d’envelopper des situations. Aussi L’écharpe rouge et L’incident d’Antioche ne sont-elles pas la simple narration, pour l’une, du devenir du communisme assumant la figure du Parti, pour l’autre, d’un devenir plus militant du communisme, qui en surmonte les désastres. Elles sont, plus essentiellement, à l’épreuve de leur propre invention de langue, une pensée de sa dialecticité, langue épique d’un temps où le collectif consiste encore, fut-ce aux limites, selon une figure d’Un. 
Platonicien du multiple, Alain Badiou cherchera ensuite à conjoindre, dans la trame d’une nouvelle écriture, ces exigences dialectiques héritées d’une politique d’émancipation, et celles d’une prise sur le multiple pur des situations, ouvertes à leur aléa, et non plus restituées dans la figure totalisante d’une langue qui l’enveloppe selon l’idée de sa synthèse et de sa résolution ultimes.

C’est en ce point que surgit la figure d’Ahmed. Création d’un type théâtral inédit, accordé à la comédie comme à la farce, il est cette figure générique de l’étranger dont la présence inventive et diagonale à toutes les situations viendra jeter sur elles un jour incalculable. Il n’est, ainsi qu’il le déclare en conclusion d’Ahmed se fâche, ni Xanthias, ni Arlequin, ni Sganarelle, ni Figaro, mais tous à la fois, « corps immortel des vérités successives », étant celui dont la maîtrise de la langue vient, par le travers des situations, selon l’expression d’Antoine Vitez, produire « une élucidation de l’inextricable vie ». Cette maîtrise de la langue, dont l’intégrale invention est soulignée de ce qu’elle appartient à celui qui d’ordinaire est désigné comme n’y ayant nulle part, rejaillit ainsi sur toutes les impasses mises en jeu par la farce : langue de part en part affirmative, elle dessine ce qu’Alain Badiou appelle un théâtre de la capacité. 
Rendu nécessaire par la conjoncture politique et théâtrale, qui conviait aux formes compassionnelles et chorales, un tel théâtre ne l’emporte pas sur elles du simple fait d’une combativité accomplie, mais aussi parce qu’il est appelé à donner vie à l’hypothèse communiste restée refoulée au flanc du théâtre d’émancipation.

Car si un privilège semble conféré à la langue sur toute vérité, le théâtre ne vient pas s’y abolir, pour cette raison qu’il ne voisine à aucun moment avec cette sophistique des puissants dont la langue reste l’instrument de domination : pour retourner les logiques de domination contre les puissants qui en usent ainsi, le maniement virtuose de la langue française par Ahmed ne travaille pas à l’inversion du rapport de force entre dominants et dominés. Car il œuvre plutôt à cette capacité qui consiste à se soustraire à cette emprise, d’y être insurpassable. Il ne suffirait pas encore cependant qu’Ahmed l’emporte sur tout autre par le génie qui est le sien de dénouer ainsi les situations les plus inextricables. Car la position d’Ahmed reconduirait alors la solitude caractéristique de tout personnage de farce, et mettrait à mal l’ambition première d’un théâtre d’émancipation, abandonnant toute autre figure à sa dépendance à l’égard de cette capacité d’Ahmed. Mais l’invention d’Alain Badiou réserve une échappée magnifique à cette solitude par ailleurs évidente. Car si Ahmed use toujours du langage qui convient selon les circonstances sans prendre en rien les allures d’un sophiste, c’est que, loin d’en tirer le moindre bénéfice et sans pour autant entrer dans une disposition sacrificielle, il devient ainsi la scène de ce qui change une liberté axiomatique en vecteur d’égalité. Car il est alors, en situation, ce qui éclaire cette Idée décisive entre toutes, l’Idée de ce que peut le désintéressement. Ahmed ne joue de cette puissance qui est la sienne, que pour s’effacer et susciter la parole, allant jusqu’à faire semblant d’être mort pour qu’enfin l’on se déclare, avant de se relever et de rappeler tout un chacun – « debout les morts ! » – à cette vie que confère l’égalité retrouvée.

Car c’est là une définition générique et essentielle du communisme dans les termes d’Alain Badiou : « la politique est de masse, non parce qu’elle prend en compte les “intérêts du plus grand nombre”, mais parce qu’elle s’édifie sur la supposition vérifiable que nul n’est asservi, dans sa pensée ou son acte, au lien que lui inflige d’être, à sa place, intéressé ». 
Ainsi le théâtre des Idées d’Antoine Vitez, si cher à Alain Badiou, peut-il effectivement jouer son rôle d’un théâtre « élitaire pour tous ».

Dimitra Panopoulos


Un petit soldat perdu de la révolution


Un petit soldat perdu de la révolution

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Avec son nouveau roman, Morgan Sportès dévoile les coulisses de l’épopée maoïste française. Les lecteurs de Maos retrouveront dans le roman de Morgan Sportès la quête de vérité qu’il mène sur le maoïsme en France. S’agit-il d’un roman ou d’un récit ? La question n’est pas oiseuse car un récit serait prisonnier de faits prétendument indiscutables alors que dans le cas d’un roman c’est l’interprétation des faits, dans la mesure où elle est libre et revendiquée comme telle, qui permet d’aller fort loin dans la mise à jour de cette vérité. Battant et rebattant sans cesse les cartes de la partie politique qui s’est jouée à la suite de 68, Morgan Sportès, tel un paléontologue qui reconstitue un animal disparu, fait parler cet envers d’un temps dont notre société croit pour une large part être sortie.

Ils ont tué Pierre Overney est rude pour tous ceux qui ont porté les maoïstes sur les fonts baptismaux et les ont accompagnés dans leurs agissements pendant des années.L’objectif de leur mise sur orbite était d’éliminer le Parti communiste. Son influence, sa combativité étaient intolérables pour le pouvoir pompidolien, mais aussi aux visées de Mitterrand qui n’acceptait le programme commun que dans la perspective de prendre 3 millions d’électeurs à Georges Marchais. C’est aussi l’époque où l’URSS, quoique systématiquement contrée par la Chine, étendait son influence dans le monde. L’indulgence policière envers les groupes maoïstes fut patente. Elle ira jusqu’à une collusion fort évidente pour qui sait interpréter l’incapacité de la police à contrecarrer des actions aussi voyantes que celles mise en oeuvre à Billancourt et ailleurs. Morgan Sportès ne cache rien de l’aide initiale de la CFDT ou du soutien d’intellectuels réputés comme Maurice Clavel, Sartre, Beauvoir, Glucksman, Geismar, Althusser, Foucault… Ils justifiaient des actions qui devaient renverser l’État bourgeois, à partir du rejet du PCF considéré comme stalinien et en collusion avec la bourgeoisie, sans se soucier du fait que Mao revendiquait toujours Staline et s’entendait avec Nixon. Sartre sera dans cette affaire autant l’inspirateur que l’otage de ce qu’il aura validé.

De tout cela découle que seule la violence dévoilera aux masses exploitées la nature fasciste du pouvoir. La police suit tout cela à la trace et de l’intérieur, en laissant faire. C’est au cours d’une de ces actions qu’Overney est tué par un vigile. Certains secteurs gaullistes, au sein de Renault et ailleurs, n’étaient pas mécontents des actions des maos. Il n’en reste pas moins que les chefs maoïstes ont fait le choix de ce genre d’incidents, ayant prévu pour le même soir une manifestation où les CRS devaient être attaqués avec des bouteilles incendiaires, créant ainsi une situation d’une extrême gravité. L’enterrement d’Overney donnera lieu à une grande manifestation où se retrouve toute la gauche non communiste. On y conspue Marchais et Séguy. Du grand art. Ensuite a lieu l’enlèvement d’un responsable de Renault qui ne dure que deux jours et se termine par une libération anticipée. Leurs auteurs ne seront pas arrêtés. On doute qu’ils aient été bien cherchés. On doute même que la police ait eu besoin de les chercher. Puis Tramoni, l’assassin d’Overney, sera abattu après sa sortie de prison. Là encore, grande faiblesse policière.

Ce roman est sans indulgence pour nombre de ceux qui, après avoir été les inspirateurs de cette misérable épopée et l’avoir encouragée de leur verbiage, se sont ensuite reclassés dans le cinéma, la presse, l’édition où ils ont fait de belles carrières. Par contre, il sauve la figure de quelques militants, la piétaille, qui sont restés ce qu’ils étaient, gardant en eux le sentiment désagréable d’avoir été manoeuvrés par des intellos, fils de bourgeois.

Le roman de Sportès a un lien de parenté avec le roman noir. Il nous présente les coulisses d’un monde qu’on croyait déjà bien connaître car tout ou presque avait été mis devant nos yeux. Mais en fait il manquait cet art de relier les faits entre eux, de donner consistance aux hypothèses, de les faire vivre avec intelligence et sensibilité En ces temps de célébration consensuelle de Mai 68, Morgan Sportès nous rappelle quelques vérités cruelles mais utiles.

François Eychart

Ils ont tué Pierre Overney, de Morgan Sportès. Editions Grasset, 2008.

Septembre 2008

N° 15 – Les Lettres Françaises du 24 mai 2005

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Dossier Jean-Paul Sartre, par Jérôme-Alexandre Nielsberg, Denis Bertholet, Yann Moulier-Boutang, Jean-François Sirinelli, Françoise Gaillard, Dominique Chateau, Gérard-Georges Lemaire, Catherine Clément, Carme Figuerola Jean-Pierre Han, et Alfredo Gomez-Müller ; Vladimir Pozner, par François Eychart ; Haïti, par Jean-Pierre Han ; Viallat, par George Férou; Rimbaud, par Jean Ristat ; Ligozzi, par Franck Delorieux… Continuer la lecture