L’image de la France à l’étranger sous l’ère sarkozyenne


L’image de la France à l’étranger sous l’ère sarkozyenne

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Les démocraties libérales, c’est bien connu, n’ont guère recours aujourd’hui, en matière de spectacle vivant, à la censure. Pourquoi le feraient-elles d’ailleurs, puisqu’il existe mille et un autres moyens pour rendre inefficace toute parole quelque peu dérangeante ou non conforme à la morale officielle ? Lors d’un récent forum du théâtre européen qui s’est tenu récemment à Nice, l’ineffable Bernard-Henri Lévy, invité à faire la synthèse des interventions et des discussions, conclut sans rire que « la production n’est en rien soumise aux pouvoirs de l’argent, et que le pouvoir n’intervient que peu ou pas dans les contenus du théâtre » (1)… De là à déduire, comme cet autre ineffable « penseur », chroniqueur à France-Culture, Alain-Gérard Slama, qu’ « il est difficile de contester que la création culturelle, en tant qu’elle est universelle est mieux protégée et trouve plus d’espace où se développer dans le système libéral que dans aucun autre », il n’y a qu’un pas que tout ces beaux analystes franchissent allègrement.

Tout le monde, en Europe, heureusement, ne fait pas forcément preuve d’un tel angélisme (ou d’un tel cynisme). À preuve les propos tenus lors d’un colloque qui s’est déroulé en novembre dernier à Gijon en Espagne où le sujet imposé était « l’économie de marché et la liberté de création »… On comprendra néanmoins qu’en France, cette fois-ci, notre ministre des Affaires étrangères se soient récrié lorsque les responsables de 47, Jean-Luc Raharimanana, l’auteur (dont les Lettres françaises s’honorent d’avoir publié un inédit au mois de novembre), et Thierry Bedard, le metteur en scène, l’ont interpellé, parlant de « censure d’état » concernant leur spectacle. Leur œuvre, créée non sans quelque souci à Antananarivo en septembre dernier, s’est retrouvée lors de la réunion annuelle des responsables culturels français de la zone de l’Afrique australe et de l’Océan indien à Addis-Abeba, et alors que certains engagements avaient été pris, brusquement mise de côté, c’est-à-dire retirée de l’ordre du jour. Explication d’un fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères : « La pièce est toujours présente dans notre catalogue, et n’importe quel responsable de salle de spectacle peut demander à le programmer ». Simple problème : le catalogue n’existe pas ! Même air entonné dès le 9 décembre par le ministre en personne, en réponse aux deux intéressés : « les centres culturels ayant chacun une programmation qui leur est propre et qui est établie conjointement avec les services culturels des Ambassades, vous avez en outre tout loisir d’adresser directement des propositions aux directeurs de ces établissements », sachant que le budget 2009 « oblige à établir de priorités », et que bien sûr 47 n’est pas une priorité ! Conclusion : « Il ne peut donc être ici question, comme vous l’affirmez, d’interdiction ou de ”censure d’État” ». Beau tour de passe-passe…

Comme personne, ou presque, ne parlera – « devoir de réserve » oblige – comme le directeur de CulturesFrance, organisme qui soutenait le projet au départ, et quelques autres hauts fonctionnaires, n’ont strictement rien à dire – pas d’avis sur la question – on en restera donc là.

Mais de quoi parle donc 47 ? (2) Simplement du plus grand massacre perpétré dans une colonie française (entre 80 000 et 100 000 morts), à Madagascar donc, en 1947. Événement, on en conviendra, peu reluisant, et donc passé sous silence, pour qui entend donner une image « positive » de notre pays à l’étranger. Car il s’agit bien de cela : puisqu’au théâtre tout se passe désormais comme dans la vitrine d’un supermarché sur les rayons duquel sont alignés des produits, il faut bien que tout soit propre, reluisant, attirant. La « révolte des sagaies » comme on a appelé cet événement tragique fait évidemment tache, même si l’auteur ne fait pas montre de sectarisme et évoque bien le partage des responsabilités… 47 n’est pas interdit dans l’hexagone (deux représentations ont été données au festival des francophonies en limousin en septembre dernier), il doit encore tourner dans quelques trop rares lieux. C’est bien le regard de l’étranger, et notamment de l’Afrique, qui pose problème.

Or nous sommes, plus que jamais – toute l’agitation de notre président le prouve (S’agite et se pavane, un spectacle qui se donne en ce moment et dont nous parlons par ailleurs, est un titre on ne peut plus adéquat) – dans une ère où le spectaculaire l’emporte sur tout autre considération, seule l’image (plate) compte. C’est le temps de la visibilité à tout crin, celle de la télévision.

Le problème c’est que l’écart entre l’image et la réalité grandit de plus en plus. Sur le terrain en effet les choses vont de mal en pis, et la France qui possédait naguère un formidable réseau mondial de coopération et d’action culturelle voit son influence diminuer de jour en jour. La francophonie ? Ce ne sera bientôt plus qu’un mot vide de sens. D’ailleurs, et l’on peut dire que l’acte est emblématique du désengagement de l’état en la matière, le festival international des francophonies en limousin a vu pour sa dernière édition, sa vingt-cinquième, le ministère des Affaires étrangères réduire son enveloppe de 135 000 euros à 100 000 euros, (manque à gagner compensé par le ministère de la culture), avec annonce de suppression totale pour 2009. De 135 000 euros à zéro, cela fera près de 15% du budget artistique de la manifestation que dirige Marie-Agnès Sevestre… Ce n’est pas vraiment une surprise si on veut bien considérer que la politique de ce ministère consiste en un retrait général de toutes les opérations culturelles par mesure d’économie (selon le vœu présidentiel) et de redéploiement vers la diplomatie (selon le vœu du ministre de tutelle). Désormais d’ailleurs c’est bel et bien Bercy qui a la haute main sur toutes ces questions. Un exemple : Bercy a décidé de diminuer l’aide à l’Afrique et aux pays émergents de 5 millions d’euros par an. Cette aide fait partie d’un des deux principaux programmes d’intervention dont s’occupe la DgCID (Direction générale de la Coopération internationale et du Développement), « chargée d’une mission de rayonnement international pour la France ». On se retrouve loin du compte… Pour être tout à fait juste, il faut préciser que ce mouvement de désengagement ou de laisser-aller existe depuis une vingtaine d’années déjà : il prend aujourd’hui une allure plus radicale. Ce retrait n’a guère été « pensé », il a été réalisé sans aucune consultation, ni expertise, au contraire de nos voisins anglais et allemands qui d’ailleurs, aujourd’hui, ont compris l’enjeu de la bataille et ont donc fait machine arrière. L’Allemagne a ainsi augmenté son budget de 14%, suivi par le Royaume-Uni, alors qu’arrivent l’Espagne et la Chine (qui a ouvert 6 centres Confucius en France avec l’aide financière des institutions locales). De ce point de vue nous sommes parfaitement à contre cycle. Amputée de 20% en 2008, notre budget baissera sur trois ans de 45%. Le résultat au bout de la chaîne est impitoyable : il n’y a plus guère de demande étrangère de présence française.

Les caisses sont vides, et l’heure est à la recherche de financements privés. Et ce ne sont pas les promesses électorales du candidat Sarkozy qui vont arranger les choses. Il avait en effet promis d’instituer la gratuité des écoles françaises à l’étranger. Le manque à gagner se chiffre aux alentours du milliard… Comment désormais financer ces écoles que fréquentaient les élites étrangères ? Ce ne sont là que quelques signaux plus qu’inquiétants ; le pire est à venir.

Jean-Pierre Han


1)     J’emprunte la formule à ma consœur du Figaro, Armelle Héliot (19 décembre 2008).

2)     Le texte de la représentation de 47 a été intégralement publié dans la revue frictions, théâtres-écritures, n° 13, automne-hiver 2008. Dans le même numéro Jean-Luc Rahariomanana publie un autre texte,  47, Rano rano, et Thierry Bedard, le metteur en scène, est interviewé par J.-P. Han.

Janvier 2009 – N°55

Le courage de résister


Le courage de résister

Éditorial du 03 novembre 2007

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L’essai d’Alain Badiou, De quoi Sarkozy est-il le nom ?, est un des livres les plus roboratifs que j’ai lu depuis longtemps. Au sens strict du mot, il donne des forces et agit comme une médecine pour l’esprit que la dépression gagne peu à peu lorsqu’il considère la situation politique de la France et, plus généralement, celle du monde. Je ne peux taire mon admiration devant une analyse aussi rigoureuse, incisive et exigeante qui s’applique d’abord à la campagne électorale française des présidentielles pour se conclure – provisoirement – sur le « devenir de la politique d’émancipation, ouvrière et populaire, depuis à peu près deux siècles » et le moment actuel, le moment que nous vivons de l’hypothèse communiste. On comprend aisément, dans ces conditions, qu’il ne s’attarde pas sur ce qu’il appelle « la triade Mitterrand-Chirac-Sarkozy ». L’ouvrage d’Alain Badiou n’est pas d’ordre journalistique : il part de l’actualité pour inscrire sa réflexion sur les circonstances dans l’Histoire. Il s’agit donc d’un travail philosophique qui est proposé à notre sagacité. Il n’a rien de commun avec l’agitation médiatique dans laquelle le pouvoir en place veut nous étourdir et nous empêcher de penser. Il fait appel à notre intelligence, à notre raison, pour nous débarrasser des « affects dominants ». C’est pourquoi il analyse d’abord la peur et plus précisément « l’enchevêtrement contradictoire de deux types de peur » que les dernières élections ont convoquées : la peur des privilégiés, «conservatrice et crépusculaire », la peur des étrangers, des ouvriers, des jeunes de banlieue, des musulmans, des noirs, etc., « qui crée le désir d’avoir un maître qui vous protège » avec toutes ses variations policières et une autre peur, « une peur seconde », dérivée de la première, qu’exploite, à des fins électorales, le Parti socialiste. Alain Badiou montre que pour « les deux camps électoraux » il y a un consensus total sur de nombreux problèmes comme la Palestine, l’Iran, l’Afghanistan, le Liban, l’Afrique… Et il fait preuve d’une ironie mordante : « Puisqu’on est peur contre peur, nous devons comprendre que les seules interrogations émouvantes sont du type : doit-on avoir plus peur du balayeur tamoul que du flic qui le pourchasse ? ou : le réchauffement de la planète est-il ou non plus périlleux que l’arrivée de cuisiniers maliens ? Ainsi va le cirque électoral. » Nous touchons là avec cette dernière expression à l’un des points importants de la réflexion d’Alain Badiou : « Le vote est une opération de l’État. » Sarkozy, chef de l’État, « aura les mains libres, parce que dès que l’État a été investi par la peur, il peut librement faire peur. » Ainsi l’illusion principale aujourd’hui est celle qu’entretient la gauche en général, Ségolène Royal en particulier ; pour éviter, explique t-il « le flic agité comme maître du jeu », Ségolène Royal fait confiance à la peur de la peur. « Mais non ! Vous aurez la peur et le flic. » Il peut donc dénoncer le faux choix auquel nous sommes conviés et par là le vote : il faut rejeter nos illusions, « nier catégoriquement que le vote soit l’opération d’un choix véritable » et donc se tenir à distance de l’État.

Il dénonce, à juste titre me semble t-il, « une survenue immonde, un coup frappé sur la structuration symbolique de la vie politique française ». La victoire de Sarkozy « révèle le caractère intrinsèquement obsolète de tout repérage issu de la dernière guerre mondiale, le repérage droite-gauche ». Ce repérage vient sans doute de bien plus loin dans la vie politique de notre pays. Peu importe. Il a beau jeu de décrire la nostalgie des « sincères gens de gauche » pour « les temps de repérage clair ». Il a raison de se moquer des « rats de gauche » ou présumés tels qui « abandonnent les navires du vieux monde ». Et il voit dans les manoeuvres de rassemblement de Sarkozy « une logique du parti unique ». « Dès lors que tout le monde accepte l’ordre capitaliste, l’économie de marché et la démocratie représentative (…) pourquoi monter la fiction des partis opposés ? » Tout le monde ? Est-ce que les communistes français par exemple acceptent l’ordre capitaliste ? Passons. Reste la question de la démocratie parlementaire et du suffrage universel : « Je dois vous dire que je ne respecte absolument pas le suffrage universel en soi, cela dépend de ce qu’il fait. » Certes des « majorités qualifiées » ont légitimé Hitler, Pétain, la guerre d’Algérie, l’invasion de l’Irak. Qu’en aurait-il été de l’abolition de la peine de mort si on l’avait soumise à référendum ? Badiou définit les élections comme étant « incorporées à une forme d’État, le capitalo-parlementarisme, appropriée à la maintenance de l’ordre établi… »

Le travail de Badiou ne laisse pas indifférent. Il provoque souvent mais, dans la plupart des cas, ses propositions donnent à réfléchir. Le grand mérite de son essai est d’ouvrir le débat sur des thèmes qui sont présentés dans l’idéologie dominante comme hors de questions, des vérités éternelles : le suffrage universel, la démocratie représentative, la démocratie elle-même, etc.

Dans la troisième partie de son ouvrage, il énumère les 8 points qu’il faut tenir : 1. « Assumer que tous les ouvriers qui travaillent ici sont d’ici, doivent être considérés égalitairement, honorés comme tels, et singulièrement les ouvriers de provenance étrangère. » 2. « L’art comme création (…) est supérieur à la culture comme consommation. » 3. « La science, qui est intrinsèquement gratuite, l’emporte absolument sur la technique. » (…) 4. « L’amour doit être réinventé, mais aussi tout simplement défendu. » (…) 5. « Tout malade qui demande à un médecin d’être soigné doit l’être (…) sans aucune condition. » (…) 6. « Tout processus qui est fondé à se présenter comme le fragment d’une politique d’émancipation doit être tenu pour supérieur à toute nécessité de gestion. » 7. « Un journal qui appartient à des riches managers n’a pas à être lu par quelqu’un qui n’est ni manager, ni riche. » 8. « Il y a un seul monde. »

Ce dernier point est l’un des plus importants. Il y a un seul monde est une phrase performative. « Il faut renverser l’idée dominante de l’unité du monde par les objets, les signes et les élections, idée qui conduit à la persécution et à la guerre. L’unité du monde est celle des corps vivants et actifs, ici et maintenant. » Ce « monde unique est précisément le lieu où existe l’infinité des différences ». On comprend qu’affirmer l’unité du monde, aujourd’hui, s’oppose à la théorie réactionnaire de « l’intégration », à la politique des murs qu’on élève un peu partout : entre Israéliens et Palestiniens, à la frontière du Mexique et des USA, entre l’Afrique et l’Espagne.

Il faut aujourd’hui, en ce moment de l’histoire, du courage. Alain Badiou consacre de belles et fortes pages à la définition du courage. « La matière première du courage c’est le temps. » Il faut donc tenir, ce qui veut dire ne pas retourner aux moeurs anciennes. On a reçu un coup avec l’élection de Sarkozy et on a un sentiment d’impuissance. Il est donc nécessaire dans la désorientation générale de « s’orienter localement, point par point ». Sarkozy est le nom de cette désorientation des consciences. Et sans dire que Sarkozy ressemble à Pétain, Badiou montre que les racines inconscientes de la subjectivité de masse qui l’a porté au pouvoir sont le pétainisme, qu’il fait commencer avec la Restauration en 1815. On lira avec profit ces pages sur le travail (travailler plus pour gagner plus), la « crise du monde », le « déclin », les expériences étrangères (les étrangers font mieux que nous, Bush ou Blair, par exemple). Si on ne dit plus clairement qu’il faut en finir avec les Arabes et les Africains, on suggère qu’ils sont loin de nous valoir… Travail, famille, patrie, en somme ! Ainsi donc « tout courage est le courage de ne pas être pétainiste ».

Enfin deux chapitres passionnants vont clore l’essai : l’hypothèse communiste doit-elle être abandonnée ? Question à laquelle il répond que le communisme est la bonne hypothèse. L’histoire de l’hypothèse communiste et son moment actuel montre que nous sommes dans « une nouvelle période intervallaire, une période de triomphe apparent de l’adversaire ». L’hypothèse communiste a connu deux séquences. La première voit sa mise en place (1792, 1871) et se termine par l’échec de la Commune. La seconde va de 1917 à 1976. On peut discuter sur cette date, pourquoi pas 1989, année où tombe le mur de Berlin et par voie de conséquence s’effondre l’URSS ? Peu importe. Dans cette seconde séquence, il s’est agi de réaliser l’hypothèse communiste. Le Parti s’est révélé « inadéquat à assurer la durée réelle et la transformation créatrice de l’hypothèse communiste ». Après l’échec soviétique « incapable de construire un État de dictature du prolétariat au sens de Marx, soit un État organisant la transition vers le non-État », l’échec de la Révolution culturelle en Chine et Mai 68 en France, que faire ? Dans cette période intervallaire, il faut, nous dit Badiou, réinstaller l’hypothèse communiste dans le champs idéologique et militant.

Jean Ristat

De quoi Sarkozy est-il le nom ?, Alain Badiou, Editions Lignes, 158 pages, 14 euros.