Samuel Beckett, dernières années

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Gallimard publie aujourd’hui le quatrième et ultime volume de la correspondance de Samuel Beckett. Cette dernière partie est le temps de la reconnaissance universelle, symbolisée par l’obtention du prix Nobel, mais aussi de la lente déchéance physique de l’auteur… Par Christophe Mercier. Continuer la lecture

Samuel Beckett – Jerôme Lindon : une relation privilégiée


Beckett 1Samuel Beckett, on l’a découvert l’an passé avec le premier volume de sa monumentale correspondance, a été un épistolier abondant. L’éditeur américain a dû effectuer un choix parmi ses très nombreuses lettres, et a fait celui de se concentrer sur Beckett écrivain, et de laisser de côté sa vie privée, dont on ne sait, concernant sa vie d’adulte, pas grand-chose, sinon qu’il vivait avec une compagne, Suzanne Deschevaux-Dumesnil, habitait rue des Favorites, Paris XVe, et possédait une maison de campagne à Ussy-sur-Marne. A propos d’un homme dont la discrétion est si légendaire, on comprend que l’éditeur ait laissé la vie privée de côté. On regrette néanmoins que cette édition « à l’américaine » multiplie les notes (jusqu’à préciser que Manon Lescaut est un roman de l’abbé Prévost !) et que la place occupée par lesdites notes aurait été plus avantageusement consacrée à des lettres supplémentaires de l’écrivain…

Les diverses présentations de ce deuxième volume (qui, à elles seules, occupent cent pages !) nous apprennent que Beckett et sa compagne ont participé activement à la Résistance, et vécu dans la clandestinité, ce qui explique l’absence de lettres des années 1940-1944, et que nous retrouvions Beckett à la fin de la guerre.

Beckett, en 1945, est principalement l’auteur d’un unique roman publié, Murphy, écrit en anglais et paru en 1938. Pendant la guerre, il a écrit (toujours en anglais) Watt, pour lequel il ne trouve pas d’éditeur (le livre dans sa version originale anglaise ne paraîtra qu’en 1953). C’est en 1946 qu’il commence à écrire en français : ce sera Mercier et Camier, dont il n’est pas satisfait, mais qu’il envoie malgré tout aux éditions Bordas, qui ont accepté sa traduction française de Murphy, qui sortira, dans l’indifférence générale, en 1947. Entre-temps, Bordas a accepté Mercier et Camier, puis Molloy, sans toutefois les publier. Beckett reste un auteur extrêmement confidentiel.

Le changement pour lui se produira en octobre 1950 lorsque Jérome Lindon, directeur des éditions de Minuit, publie avec enthousiasme Molloy (qui paraît au début de 1951), avant de signer un contrat pour Malone meurt et L’Innommable, qui attendent dans les cartons de l’auteur. Dès lors, les noms de Beckett et de Lindon seront à jamais associés dans la légende de la littérature française de la deuxième moitié du XXe siècle.

Dans ce volume copieux, les lettres à Lindon sont souvent les plus intéressantes, celles dans lesquelles on s’approche le plus d’une forme d’intimité de Beckett, – son « intimité littéraire », du moins, pourrait-on dire. On le voit en proie à des doutes chroniques, qui vont jusqu’à refuser à Lindon de publier Mercier et Camier (20 janvier 1954 : « Pour M. & C je suis désolé que vous preniez ça au sérieux. Je ne pourrais vraiment pas supporter que ce texte soit divulgué de mon simili-vivant. Il peut toujours avoir sa place, si vous y tenez dans un volume intitulé Merdes Posthumes. (…) L’idée de Watt déjà m’empourpre jusqu’aux os. Si on le réservait pour les M.P ? »). Watt, dernier roman écrit en anglais par Beckett, finira par sortir chez Minuit en 1968, co-traduit par lui, et Mercier et Camier en 1970. Lindon avait su se montrer obstiné et convaincant.

On découvre aussi un auteur d’une grande susceptibilité – susceptibilité justifiée – lorsque les textes qu’il a choisi de laisser paraître ne sont pas respectés par les directeurs de revues qui l’ont sollicité : il en voudra énormément à Jean Paulhan d’avoir supprimé sans l’en avertir un passage de l’extrait de L’Innommable donné en prépublication à la NRF, et lui écrira une lettre incendiaire que Jérome Lindon, à qui il l’a montrée, lui conseillera de ne pas envoyer.

Car Lindon – avec souvent Suzanne Deschevaux-Dumesnil pour intermédiaire – est véritablement son double public, le conseille, le tempère, l’encourage, – et ira jusqu’à le représenter, bien plus tard, en 1969, à la cérémonie de remise du prix Nobel. Mais Beckett n’a pas attendu célébrité et les honneurs pour manifester une sainte horreur des manifestations publiques : il précise à Lindon que si l’un de ses romans (et c’est bien avant qu’il soit l’auteur encensé de Godot) reçoit un prix, il refusera toute photographie et toute interview.

Beckett 2S’il sait se montrer rancunier, comme dans le cas de Paulhan, il se montre aussi attentif à ceux qui savent le lire, et l’écrivent, et remercie chaleureusement Jean Blanzat pour un article inattendu et enthousiaste sur Molloy dans le « Figaro Littéraire ». On aurait aimé lire la lettre qu’il a sans doute écrite à Jean Anouilh lorsque celui-ci a écrit un article décisif sur En attendant Godot (« les Pensées de Pascal réécrites par les Fratellini »), mais l’éditeur américain de la correspondance connaît sans doute mal Anouilh, et fait à peine allusion à cet article qui témoignait de l’indépendance, de la justesse de vue et de la générosité du dramaturge français le plus joué à l’époque, qui avait aussi su défendre Les Chaises de Ionesco, avec qui, on l’apprend dans cette correspondance, Beckett entretenait des relations cordiales, et qu’il admirait au point d’accepter l’idée qu’un metteur en scène anglais montât son Acte sans paroles dans le même spectacle que Les Chaises (novembre 1956).

Car la vie de Beckett change radicalement avec la création de Godot (janvier 1953) : de romancier confidentiel, il devient dramaturge mondialement connu, et dès lors, dans sa correspondance, les lettres de l’homme de théâtre occupent plus de place que celles du romancier. Comme ses romans, il traduit (ou réécrit) lui-même souvent ses pièces en anglais, et contrôle les représentations à l’étranger, y compris la mise en scène, et la direction des acteurs. En décembre 1955, une étonnante lettre à Peter Hall, qui devait créer la pièce à Londres, insiste pendant quatre pages sur l’intonation que doivent avoir les acteurs pour telle ou telle réplique ( « Good ? Fair ? etc... Le ton doit descendre de l’espoir à l’abattement. (…) Adieu. Prononcer adioo. (…) Donner tout son poids au silence entre We are happy d’Estragon et What do we do know etc»).

En 1956, quand s’achève ce deuxième volume (sur 4 que comptera l’édition), Beckett a publié Nouvelles et Textes pour rien et s’apprête à faire représenter Fin de partie.

Le tome III, dans lequel on assistera à la naissance de Comment c’est (1961) de Oh les beaux jours ! (1963) qui sont peut-être (avec, sans doute, bien plus tard, Compagnie) les sommets de l’oeuvre, annonce des moments lecture passionnante. Rendez-vous en 2016.

 

Christophe Mercier

 

Samuel BECKETT Lettres II : 1941-1956. Les Années Godot (Gallimard, 750 pages, 54 euros).


Les ambiguïtés de Kathy Acker

Les ambiguïtés de Kathy Acker

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Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps. À condition de ne pas chercher qui se trouvait derrière son masque de jeune punk sauvage et vénéneuse (il n’était d’ailleurs pas sorcier de très vite percer à jour une femme fragile et toujours sur le fil du rasoir). Et, plus que tout, elle entretenait une contradiction troublante entre les apparences qu’elle s’était choisies et l’écrivain qu’elle désirait incarner. Ces deux images ne collaient pas ensemble. Et sa littérature souffrait (à dessein) de cette même tension.

Une écriture violente, des sujets scabreux, un érotisme à fleur de peau et qui frôle la pornographie : on a là tous les ingrédients d’une littérature iconoclaste et scandaleuse. Mais une fois de plus, il ne faut pas se fier à la surface des choses. Kathy Acker était un écrivain qui recherchait les limites ultimes de l’art de la fiction et n’hésitait pas à les transgresser. Plus ses écrits mettaient à nu les rapports familiaux, amoureux, sentimentaux dans le sens le plus large du terme, plus elle a voulu ancrer sa démarche dans l’histoire des Belles Lettres et parfois de l’art. Ses personnages portent souvent des noms illustres : Rimbaud, Laure, Don Quichotte, Toulouse-Lautrec, Pasolini – en dresser la liste serait long et fastidieux. Et elle parodie et plagie des auteurs comme Gertrude Stein et Faulkner, Bataille et Dickens, William S. Burroughs, Jean Genet et Gustave Flaubert. Comme tout semble se dérouler dans un monde en ruines, un peu comme dans Film de Samuel Beckett qu’interprète Buster Keaton très âgé – quand je l’avais interrogée à ce sujet, elle avait répondu : « La culture prend de plus en plus l’aspect d’un sac de haillons » – et elle ne croyait pas que c’était nécessairement un point négatif. Au contraire, peut-être. Mais ses fictions se devaient d’être fidèles à cette réalité qui se présentait à elle, où tout semblait devoir s’effilocher et se réduire en poudre. Il y a une forte connotation nihiliste dans sa quête. Et, en même temps, la volonté de trouver de nouveaux moteurs romanesques et de nouvelles manière de représenter l’univers en allant bien au-delà du monologue intérieur de Joyce, de la rupture de la logique narrative de Burroughs et du discours psychanalytique qui a proliféré depuis Freud. Le monde des humeurs et le monde des idées se confondent chez elle, dans un effondrement dramatique de la pensée occidentale. Et rien ne pourra y remédier. Sauf peut-être l’acceptation de l’inacceptable, de toutes ces ambiguïtés et de tous ces conflits insolubles. Souvent dans ses livres, comme c’est d’ailleurs le cas dans Sang et Stupre au lycée, on a l’impression que la narratrice (ici Janey) est une jeune fille en proie à un mal-être existentiel presque absolu. En réalité, c’est une multitude de voix qui parlent et Janey n’est qu’une incarnation parmi d’autres, non un sujet. Car le sujet du livre est insaisissable, singulier et pluriel à la fois, et la narratrice ne fait qu’emprunter des rôles pour les besoins du petit théâtre des enfers modernes qui est si cher à Kathy Acker. Avec elle la littérature se change en fantasmagories impures – un éternel et malheureux retour sur elle-même dans le sang et les viscères.

Gérard-Georges Lemaire

Février 2005