Géographie des vies intérieures

Galerie

C’est un ouvrage écrit par deux géographes qui traite d’une réalité aussi universelle que personnelle : le rapport intime aux lieux. Les deux essais ont pour point de départ l’ambition de trouver ce qui fonde l’humain en géographie, une discipline qui ne saurait se limiter à des statistiques ou quelques cartes désincarnées. Car la géographie est aussi la projection dans l’espace de nos vies intérieures, une mise en espace de nos représentations… Par Cécile Gintrac Lire la suite

Léon Werth, un esthète entre deux mondes


Léon Werth, un esthète entre deux mondes

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Léon Werth (1878-1955) est un homme singulier à l’oeuvre singulière. Journaliste, il fait ses débuts au Petit Bleu, en 1902, collabore à la Phalange, puis aux Cahiers d’Aujourd’hui, en 1912, il collabore à l’Humanité puis à l’Impartial français entre 1922 et 1927, il devient rédacteur en chef du Monde entre 1931 et 1933, il fait en outre un long reportage en Cochinchine en 1924. Écrivain, il publie la Maison blanche en 1913, puis ses récits de guerre, Clavel chez les soldats et Clavel chez les majors, rédige un journal entre 1940 et 1944, qui paraît en 1946 sous le titre de Déposition. Il a été réhabilité et littéralement soustrait de l’oubli par l’éditrice Viviane Hamy. Cet homme réso­lument anticonformiste, révolté, mais qui n’a pas voulu rejoindre le Parti communiste, cet homme aux idées qui en ont imposé à Henri Barbusse et à son ami Octave Mirbeau, a été un écrivain original qui s’est lié à Léon-Paul Fargue, Charles-Louis Philippe, Valery Larbaud et, plus tard, à Saint-Exupéry, qui lui a dédié le Petit Prince.

Homme curieux de son temps, il s’intéresse aux arts décoratifs et à l’architecture moderne (il écrit un ouvrage sur Le Corbusier). Mais il éprouve une passion pro­fonde pour la peinture. Quand il fréquente le cercle de Mirbeau avant la Grande Guerre, il se lie avec Claude Monet, Auguste Renoir, Pierre Bonnard et Alfred Marquet. Leur art l’émeut et le transporte. Il devient bientôt l’ami de Ker-Xavier Roussel. En 1913, il rédige sa première monogra­phie pour Bernheim-Jeune sur l’oeuvre de Renoir. L’année suivante la galerie lui demande un essai sur Cézanne. Il réunit ses principaux écrits sur l’art dans Quelques peintres (1923) et, trois ans plus tard, il compose un essai sur Puvis de Chavannes. En 1945, il résume sa pensée sur la création de son temps dans la Peinture et la mode.

Werth n’était ni un critique comme Félix Fénéon, ni un esthète et encore moins un collectionneur. C’était un homme qui vivait intensément sa relation avec l’oeuvre d’art et l’exprime par ses textes. Ennemi du cubisme (« Un peintre n’a que faire des théories », proclame-t-il), il se lance dans une croisade contre le « picassisme ». Assez étrangement, il n’aime presque aucun artiste de sa génération et son goût se limite aux impressionnistes, à ceux qu’on a qualifiés de « pointillistes », à Van Gogh et à Gauguin, aux Nabis et surtout à Bonnard, qui le bouleverse. Sa façon de s’appro­cher de l’art n’est pas orthodoxe puisqu’il y voit une sorte de sublimation constante : « Bonnard peint-il le monde ? Je crois plutôt qu’il assiste à la naissance du monde, à la naissance soudaine et miraculeuse des objets et des per­sonnages. » Et, parlant de Signac, il déclare : « Mieux un grand peintre connaît l’air, la terre et l’eau et ce feu qu’est la lumière, mieux un grand peintre exprime les objets qui sont entre le ciel et la terre, plus il est en son pouvoir de nous les faire un instant oublier. Mystère de la peinture : les signes des choses se composent d’abord indépendamment de ces choses. » Il a eu l’intuition que l’art est un langage en soi et pour soi, au-delà de toutes ses attaches au monde réel et au monde de la pensée. Sans doute n’a-t-il pas été plus loin et a-t-il raté son époque. Mais, au fond, c’est déjà bien d’avoir compris que la peinture est d’abord un mouvement de l’esprit qui se projette dans le temps.

Giorgio Podestà

Léon Werth, le promeneur de l’art, musée de l’hôpital Saint-Roch, Issoudun, jusqu’au 19 septembre 2010. Catalogue : Viviane Hamy, 176 pages. 39 euros.

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