La progéniture de Jacques Cauda

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Jacques Cauda annonce que son roman « est à lire comme l’urinoir de Duchamp se regardait; comme une entreprise de démolition de la littérature, un éloge du mauvais goût. » Un délice donc pour tout ceux qui en ont un peu assez de l’autofiction, du politiquement correct et de la prose académique trop bien léchée… Par Jean-Claude Hauc Continuer la lecture

Les livres ne sont pas des cercueils


Les livres ne sont pas des cercueils

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Le nom de Bourgeade est si agréable à prononcer ! Pierre Bourgeade, avec le prestige évangélique du « Pierre, tu es Pierre » : j’y pensais en écoutant un prêtre ânonner les lieux communs de rigueur devant son cercueil dans une église d’où, à la sortie, on apercevait un lieu que Pierre affectionna davantage que ladite église : la brasserie Lipp. C’est là que je l’ai vu le plus souvent. J’ai très peu d’amis écrivains, j’en ai un de moins (une déclaration bien égoïste). En apprenant sa mort (une notice nécrologique dans le Monde), je découvris qu’il avait quinze ans de plus que moi alors que je nous croyais du même âge : son rire m’en persuadait. Je ne sais plus comment je sais que Jean Racine est de la famille Bourgeade. Ce n’est pas lui qui me l’a dit. Aurait-il préféré descendre de Sade ? Ce n’est pas sûr. Racine, c’est quand même plus chic. On le complimenta en écrivant qu’il perpétuait l’esprit d’André Breton et de Georges Bataille. C’est paresseux de dire ça. Bourgeade a écrit une oeuvre qui n’appartient qu’à lui. « L’écrivain érotise le monde », a-t-il affirmé.

J’ai assisté à ses funérailles, à l’église Saint-Germain-des-Prés. Je pensais à cette page     « du même auteur » dont on affuble nos livres. Tous ces titres, témoins des efforts incroyables qu’il faut faire pour aboutir à des paragraphes publiables. Les titres de Bourgeade : la Rose rose, New York Party, ces livres qui nous firent nous rencontrer. Nous avions décidé tacitement et une fois pour toutes que nous étions deux bons prosateurs et que nous n’allions pas perdre notre temps à nous complimenter. On se retrouvait (chez Lipp, donc) et on commentait ce qu’il est convenu d’appeler

l’actualité. Nous étions davantage complices que confrères. Quels éclats de rire lorsque nous découvrîmes que Françoise Verny, arrivée chez Gallimard, nous faisait miroiter à l’un et à l’autre le même prix Goncourt que nous n’avons pas obtenu (années quatre-vingt). Pour qui nous prenait-elle ?

L’écrivain considérable que fut Pierre Bourgeade va exister sans le secours de son charme personnel. Il n’a pas eu l’importance immédiate que lui refusèrent des critiques peu perspicaces. Je parie sur ses derniers livres, Ramatuelle, Warum, et j’ai hâte de lire ceux que je n’ai pas lus. La voix, ça ne trompe pas. Il avait une voix aussi agréable à entendre que l’était son nom de famille. Et cette voix devenait des phrases, des paragraphes, une oeuvre. Entre deux interviews par téléphone où je suis contraint de parler de moi, je me sens un peu meilleur en me recueillant pour penser au facétieux et profond, au sentimental et à l’érotique élégant que fut et que reste l’écrivain

Pierre Bourgeade. Tout à l’heure, je prends un avion pour Hongkong : j’aurais aimé le lui dire. On aurait parlé Chine et femmes et Van Gulik et politique. Depuis sa mort, j’ai offert quelques-uns de ses livres à des personnes que je chéris : les livres ne sont pas des cercueils.

François Weyergans, de l’Académie française

Avril 2009 – N° 58


La vie est chair


La vie est chair

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Note de tête, la sueur. Notes de cœur, le musc. Notes de fond, la terre. Définitivement, Une éducation libertine est un roman qui sent, convoquant tous les sens à sa lecture comme autant de terminaisons nerveuses au contact de la profusion verbale. Gaspard, jeune Quimpérois échoué sur les bords de la Seine dans un Paris incarné, va connaître tour à tour la misère, les splendeurs, puis la déchéance d’une vie prédestinée. « J’irai à Versailles », décide-t-il, en Rastignac du Finistère alors traînant dans les culs-de-basse-fosse, persuadé d’avoir cheminé jusqu’au cœur vibrant du royaume de France par un quelconque déterminisme, en quête de sa propre vie, « mais certainement pas cette misère parasitaire. » De misérable gueux rampant dans la fange des faubourgs, à vulgaire apprenti perruquier, il gravit peu à peu les échelons de la société comme il descend les marches de l’enfer. Un contrat faustien guide ses pas. Soudain instruit de sa libertine raison d’être par Etienne de V., notre héros n’aura de cesse de s’élever dans le monde en se jetant dans les draps de gens-à-particules. Une certitude l’étreint, « les hommes ne sont que les barreaux de l’échelle, il faut y poser le pied pour s’élever », considérant dès lors le verbe aimer comme un verbe du troisième âge, conjugué au masculin exclusivement. Sans cesse en équilibre entre l’abîme magnétique du « Fleuve » (la Seine personnifiée, ouvertement comparée au Styx) et l’air vicié des hautes sphères aristocratiques, il accomplira tout au long de son calvaire ce pour quoi l’obscur comte de V. l’aura désigné : un destin de chair, frayé dans les arcanes doucereux du grand monde. Successivement tapin du bordel de la prophétique rue du « Bout-du-monde », puis giton de la noblesse sénescente, le lascif arriviste se laisse aspirer par le ventre d’un Paris digérant les hommes de toutes conditions, avec la Seine pour suc gastrique. Sa domination progressive de la noblesse va de pair avec sa répulsion pour ses acteurs, la dépossession graduelle d’un corps devenu unique tribut de sa réussite… Jusqu’à sombrer sous le niveau de l’amer, le rejet définitif de soi par la scarification mortelle.

Olfactif, sensoriel, sensuel, organique, le projet de Jean-Baptiste Del Amo se veut avant tout une immersion, une plongée en apnée dans le corps… Pas celui d’un homme ou de tous, mais celui d’un siècle tout entier : le 18ème siècle. Paradoxalement, le Siècle des Lumières cache mal ses ombres et autres anfractuosités socio-économiques et sexuelles. On pense naturellement à Balzac ou à Stendhal, mais plus sûrement encore à Süskind, Laclos, Woolf, Cunningham et Sade, désigné ici comme l’auteur d’un roman vendu « sous le manteau, un livre à la philosophie sulfureuse, aux gravures orgiaques. » Une construction symétrique, un style confinant au précieux, une précision lexicale d’orfèvre, Del Amo donne la (trop) pleine mesure de ses capacités. A force d’érudition stylistique, de doctes descriptions, l’auteur rigidifie parfois son propos, obscurcit sa trame – la jeunesse pèche souvent par excès de zèle. Reste un roman néanmoins riche d’une lucidité intemporelle quant à la condition humaine, mâtinée d’un existentialisme sombre (« Nous portons l’instrument de nos morts prochaines, caché en notre sein, quelque part, attendant en silence, d’une patience infinie »). Del Amo nous rassure : le roman n’est pas mort, l’encre de ses pages transpire encore la noire sudation de l’âme.

Matthieu Lévy-Hardy

Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine. Gallimard, 2008, 431 p. 19 euros.