L’intégrale d’Isaac Babel


L’intégrale d’Isaac Babel

***

L’aventure terrestre d’Isaac Babel s’est terminée en 1940 sous les balles d’un peloton d’exécution sur ordre de Staline. Il avait alors quarante-cinq ans. En même temps que lui disparaissaient les derniers récits auxquels il travaillait. En 1954, à peine un an après la mort de Staline, les accusations d’espionnage étaient balayées, l’homme était réhabilité mais les textes saisis n’ont pas pour autant réapparu. L’œuvre de Babel reste donc amputée des ultimes écrits.

Bien qu’il ait commencé sa carrière avec l’appui de Gorki et que cela ait longtemps joué en sa faveur, la diversité des appréciations à son sujet masquait bien des jalousies tenaces. Comme on le sait, le talent ne fait pas que des amis, et les protections dont Babel bénéficiait, son train de vie, son appartenance à la Tchéka dans sa jeunesse, sa judéité, le fait qu’il ne voulait pas se mêler à des querelles qui lui paraissaient stériles, tout cela constituait autant d’éléments qui en ont fait la cible de diverses factions littéraires. En réalité, il ne lui a pas été facile de s’imposer, le contenu de ses livres n’ayant cessé de provoquer polémiques et critiques.

L’accueil fait à son ouvrage le plus connu, Cavalerie rouge, est symptomatique de la manière dont les milieux littéraires et politiques l’ont considéré, alors même qu’il était une des étoiles montantes de la littérature soviétique. D’un côté, des louanges pour la maîtrise littéraire remarquable, de l’autre, des attaques sur le sens. Ainsi, Cavalerie rouge, qui relate la campagne militaire contre la Pologne en 1920 après que celle-ci eut envahi l’Ukraine, provoqua-t-il la colère de Boudionny, le chef de la cavalerie. Qu’est-ce qui était en cause?

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Isaac Babel, Oeuvres complètes, éditions le Bruit du temps

À l’évidence, l’image que Babel donnait des soldats rouges. Il faut savoir que cette campagne de 1920 était un sujet sensible car l’Armée rouge n’avait pas réussi à prendre Varsovie et à libérer la Pologne de l’aristocratie. L’affaire s’était finalement conclue par un armistice défavorable à l’URSS et la perte de territoires. Mais ce n’étaient pas ces considérations qui animaient Boudionny. Il reprochait à Babel de ne pas avoir dépeint ses cavaliers comme les héros qu’ils étaient censés avoir été, c’est-à-dire animés d’un esprit révolutionnaire, empreints de noblesse de caractère et irréprochables de comportement. Or la réalité que le livre présentait est tout autre: à côté de l’héroïsme s’y étalaient l’inculture, les violences, les meurtres, les viols, l’antisémitisme, la haine des intellectuels, tout un ensemble de comportements de soldats façonnés par un abrutissement séculaire qui les rend féroces, égoïstes, cupides.

En fait, les cavaliers de Boudionny étaient des paysans semblables à ceux des rangs adverses. Ce qui les distinguait de leurs adversaires était moins la nature de leurs actes que le sens de leurs actes. Les blancs luttaient au nom de la civilisation pour le maintien de l’ordre et des privilèges, les rouges luttaient pour la révolution qui ne pouvait apporter que des bienfaits. C’est ce problème que Cavalerie rouge posait avec maestria. Il faut remarquer que Babel n’était pas le seul à mettre le doigt sur la contradiction entre des moyens affreux et des fins lumineuses. Alexandre Sérafimovitch le faisait aussi, bien que d’une manière différente, dans le Torrent de fer, qui montre comment la puissance de la révolte populaire, anarchiste dans son essence, violente dans ses manifestations, finit par se canaliser, s’apprivoiser, se discipliner puisque c’est là la condition de la survie.

Un passage de Cavalerie rouge résume ce que Babel veut faire comprendre :

« Je crie oui ! à la révolution, [dit le juif Guédali] je lui crie oui, mais elle, elle se cache et n’envoie que des coups de feu…

À quoi répond Babel, concernant les actes des soudards rouges :

Le soleil n’entre pas dans les yeux fermés, mais nous allons ouvrir les yeux fermés. » Pour une large part, toute la problématique littéraire et humaine de Babel est concentrée dans ces deux répliques. La question est bien de savoir comment ouvrir les yeux fermés, les ouvrir à plus d’humanité, à plus de beauté, qui sont les seuls objectifs dignes d’être poursuivis.

Cette dialectique de la fin et des moyens se trouve déjà mise au jour dans les premiers récits de Babel qui concernent le monde juif. Dans Histoire de mon pigeonnier, qui relate des événements politique de 1905, comme dans les Récits d’Odessa (1931) la question juive se pose avec grande acuité.

L’Église russe, qui vient de canoniser le dernier tsar, considère sans doute qu’il était bien doux le temps de la bonne Russie d’antan. À cette vision idyllique de la réalité, Histoire de mon pigeonnier oppose le vécu du jeune Babel, qui revient chez lui après avoir acheté des pigeons et se trouve confronté à un pogrom. La maison familiale vient d’être dévastée, l’oncle a été tué. La police n’a rien fait et ne fera rien, les pogromistes sont protégés. Les Récits d’Odessa sont une longue plongée dans ce monde juif qui s’organise comme il peut et dont le héros est finalement Bénia Krik, un chef de bande talentueux contre lequel rien ne peut être tenté. Mais Bénia n’est pas un simple voyou, c’est un homme qui a du cœur et une éthique. À ce titre, respectable. Dans un film ultérieur, réalisé en 1926, Babel le fera mourir car il n’y a pas d’avenir possible pour un voleur dans la société nouvelle.

Tout au long de ses récits, Babel fait entendre la force récurrente de l’antisémitisme qui pose pour la communauté israélite le problème de savoir comment vivre dans un tel contexte. Plier ou se révolter ? Pour Babel, comme pour bien d’autres intellectuels juifs, la solution sera la Révolution. Il se mettra donc à son service. Octobre 17 ne sera pas un coup d’État, comme croit pouvoir l’écrire la traductrice, mais le début d’une épopée révolutionnaire que Babel a partagée très tôt, dans les rangs de la Tchéka. Des tchékistes qu’il a alors connus, il parle comme suit : « Je possédais tout : des vêtements, de la nourriture, du travail et des camarades, fidèles dans l’amitié comme dans la mort, des camarades comme il n’en existe nulle part au monde, sauf dans notre pays. »

Babel affectionne le genre de la nouvelle qui lui permet d’atteindre rapidement à la véracité des faits ou des personnages. Il traque l’adverbe, l’adjectif, tout ce qui alourdirait son récit, tout ce qui l’empâterait et lui interdirait de faire surgir le détail révélateur dans sa pleine force. Quand il lui semble que son arsenal réaliste n’est pas suffisant, il s’évade dans des images d’une beauté et d’une capacité d’évocation étonnantes. Il a ainsi exposé son art littéraire : « Je prends un petit rien, une anecdote, une histoire qui traîne sur la place du marché, et j’en fais une chose à laquelle moi-même je n’arrive plus à m’arracher. Ça joue, c’est rond comme un galet. Ça tient par la cohésion de ses particules. Et la force  de cette cohésion est telle que même la foudre ne saurait la briser. » C’est pour cela que ces 1 300 pages sont indispensables.

François Eychart

Œuvres complètes,
d’Isaac Babel, traduction de Sophie Benech, Éditions Le Bruit du temps, 1 309 pages, 39 euros.

Gorki et la tentation du bien


Gorki et la tentation du bien

***

Trois œuvres de Maxime Gorki ont connu ces derniers mois une nouvelle publication en langue française.

 

Le Patron est une page de la jeunesse de l’auteur, narrateur du récit, alors qu’adolescent encore, misérable et solitaire, il parcourait la Russie en faisant les métiers les plus rudes pour gagner son pain. Vassili Séménof, illettré, alcoolique et débauché, qui s’est emparé par le meurtre de la boulangerie de Kazan où il fut ouvrier, l’embauche pour l’hiver. Les employés mènent une vie bestiale, « écrasée et confuse », dans la crasse de l’atelier dont le narrateur décrit l’enfer en détail. Entre le patron qui ne connaît que la brutalité, les ouvriers prisonniers de la peur et de la fatalité, et le jeune homme qui croit au pouvoir libérateur du savoir contre « la force victorieuse de l’horreur quotidienne », se noue un rapport complexe fait d’attirance et de répulsion.

Une Vie inutile (1907-1908): celle d’Eusée Klimkov, orphelin abruti de coups qui devient un mouchard, livré à la force des choses et à sa propre inertie, canaille par fatalité. Eusée, pauvre sous-fifre de l’Okhrana, la police secrète tsariste – dont Gorki donne une description au couteau –, tenté parfois par le bien, mais où le bien s’accrocherait-il quand on ne sait rien, quand on n’est personne? Eusée jamais venu au monde, hurlant pour finir en courant entre les rails où il se tue, dans le vacarme de la locomotive qui va le broyer: « Je serai… Je serai! »

La Maison Artamonov, parue pour la première fois en 1925, est un roman familial qui court sur trois générations: un serf affranchi en 1861 qui fonde une filature, ses fils, dont l’aîné lui succède à la tête de l’usine; ses petits-fils, dont l’un suit son destin d’héritier et l’autre choisit le camp de la révolution.

Résumer ces trois romans, ce n’est rien dire: ils vont bien au- delà de l’intrigue, ils racontent toute une société dans tous ses étagements, ses espérances, ses croyances, ses chansons, ses fo- lies, dans une langue somptueuse et crue où j’ai souvent pensé à Shakespeare, parce que Gorki noue les fleurs de poésie les plus délicates aux brutalités d’un réalisme parfois obscène. Et à cause de scènes inoubliables dans la démesure et dans l’effroi, comme la mort d’Eusée ou le dialogue entre le vieux patron mourant, Pierre Artamonov, et le vieux portier, Tikhon Vialov, dans les premiers jours de la révolution de 1917, qui conclut la Maison Artamonov.

Le personnage principal, c’est la Russie, « ce je-ne-sais-quoi d’immense, de vaste, de nostalgique, cette terre promise de l’âme que nous avons accoutumé de désigner du nom de Russie », écrit dans sa préface à la Maison Artamonov Valère Staraselski, citant Alexandre Blok. La Russie convulsive, prérévolutionnaire, marquée par la guerre perdue avec le Japon, par le soulèvement manqué de 1905. La Russie dans l’éveil difficile, le cheminement chaotique de la conscience.

Loin du peuple, il y a le pouvoir absolu : « toute la terre est à Dieu, toute la Russie est au tsar ». Ils sont sourds tous les deux. Le tsar écrase dans le sang la moindre velléité de liberté et Dieu laisse crever ses créatures. Ils sont sourds aux prières, mais sourds aussi à la puissance du peuple qui balaiera bientôt Église et souverain.

La Russie, c’est le peuple russe. L’immense peuple russe, la masse innombrable des ouvriers illettrés, et parmi eux les paysans déracinés s’entassant dans l’abjecte misère des villes, underdogs puants, mal nourris, ivrognes, résignés, dociles à toutes les su- perstitions. Quelque chose entre l’homme et l’animal : Gorki les nomme souvent de noms de bêtes.

Il y a les idiots, les enfants martyrisés, comme le petit Yacha Artionkof de l’atelier de craquelins, que le patron, dans l’une des déroutantes contradictions qui sont sa marque, sauve d’une mort certaine bien qu’il ait empoisonné ses cochons bien-aimés; comme l’enfant Nikonov, agneau sacrificiel tué par Pierre Artamonov dans un geste dément.

Il y a les mouchards qui livrent leurs semblables contre un peu d’argent, les femmes humiliées, reproductrices ou putains, ceux qui parviennent à s’enrichir, marchands, patrons tout-puissants qui ont le droit d’« écorcher les gens » puisqu’ils leur donnent le travail et le pain et qui montrent à l’exploitation des hommes une adresse et une brutalité formées alors qu’ils étaient eux-mêmes des esclaves.

Et il y a ceux qui sèment la révolution. On les déporte et on les tue, mais ils sont légion. Là où l’ignorance reproduit absurdement un monde déjà mort, le salut, c’est le savoir, ferment de tout changement, condition de la révolution socialiste qui sera pour le peuple le nouvel horizon de la foi.

Sous l’œil aigu de Gorki chacun prend figure et dimension humaines. Tous, même les plus repoussants, sont nos semblables. Empathie, compassion, sans la moindre mièvrerie sentimentale. À la fin du Patron, le narrateur, maltraité tout un hiver par Vassili Séménof, dit de lui : « Je le plains à en souffrir, quel qu’il soit, je regrette la force qui périt sans porter de fruit, et cet homme-là fait naître en moi un sentiment passionné et contradictoire, com- parable à celui qu’une mère éprouve pour son enfant : il faudrait le punir et on a envie de le caresser. »

Ces trois romans ouvrent les portes d’un écrivain-monde. Embarquez-vous, et bon voyage !

 

Marie-Noël Rio


Le Patron,
traduction de Serge Persky, 192 pages, 14 euros, les Éditions du Sonneur, 2010.
Une vie inutile,
traduction d’Annie Meynieux, préface de François Eychart, 318 pages, 14,50 euros, Éditions Sillages, 2010.
La Maison Artamonov,
traduction de Michel Dumesnil de Gramont, préface de Valère Staraselski, 456 pages, 24 euros, Éditions Aden, 2011.

 

N°81 – Avril 2011

 


Aïtmatov et la révision des valeurs progressistes


Aïtmatov et la révision des valeurs progressistes

***

Plus qu’un récit Tuer, ne pas tuer est une méditation qui fait le point sur la pensée actuelle d’Aïtmatov qui fut pendant des années une des personnalités de l’URSS. Ses romans (Djamilia, Adieu Goulsary, Le billot, etc.), étaient empreints d’une humanité profonde qui dévoilait la grandeur et la qualité de ses personnages dans des circonstances douloureuses. L’histoire de son pays, ses drames, sa grandeur étaient le sujet inépuisable où il trouvait l’aliment de son talent.

Après la disparition de l’URSS l’auteur s’interrogea. Et, en 1995, vint un étrange objet : La marque de Cassandre. Une conversion vertigineuse s’y faisait jour vers des thèmes aussi frelatés que l’éloge du pape, la dénonciation de l’avortement, la religiosité, etc. S’il est légitime de remettre en question les valeurs qu’on a défendues après un tel séisme politique et social, fallait-il les passer par pertes et profit et adhérer à leur contraire ?

Avec Tuer, ne pas tuer Aïtmatov revient sur les questions traitées dans Cassandre, dans la perspective de la nouvelle philosophie ancrée en lui. Il expose les pensées d’un jeune conscrit russe montant au front en 1941. La perspective de devoir tuer est, certes, une violence peu plaisante. Mais renvoyer dos à dos celui qui lutte pour agrandir son « espace vital », c’est-à-dire le nazi, et le Russe qui s’y oppose, disserter sur la légitimité de l’acte militaire relève d’une démarche qui dénature la réalité des faits. Les faits – 20 millions de morts soviétiques – restent les faits. Prôner, au nom du droit à la vie, une spiritualité qui se veut transcendante par rapport à eux revient à mettre les assassins au même plan que les victimes sous prétexte que chacun tue. C’est laisser s’accomplir ce qui doit être combattu, au nom du droit à la vie. Aucune prise de hauteur ne saurait le dissimuler.

Mais dira-t-on que la posture philosophique d’Aïtmatov est intemporelle et vaudrait plutôt pour la Russie de Poutine et les exactions en Tchétchénie ? Dans ce cas pourquoi avoir situé le récit en 1941 ?

Nombre d’écrivains russes semblent redécouvrir les vertus de la religion, dans sa version réactionnaire. C’est leur affaire. Il est indiscutable qu’une dimension religieuse subsistait, bien vivace, dans la vie soviétique, ne serait-ce qu’au travers de symboles comme le Mausolée de Lénine. Cela a sans aucun doute aggravé le déficit démocratique du régime. Mais présenter la religion, dans le monde qui est le nôtre, en fouillant le passé, comme un ressort essentiel ouvrant sur plus d’humanité est abusif. Nous en resterons, pour notre part, aux premières œuvres de l’auteur, qui, pour être empreintes d’autres partis pris, font cependant la part belle à la quête de liberté, fragile mais essentielle.

François Eychart

Tchinguiz Aïtmatov, Tuer, ne pas tuer, Éditions des Syrtes, 2005, 10 euros

 


Ce que dit Chklovski


Ce que dit Chklovski

***

Quarante ans après leur publication en russe les mémoires de Chklovski viennent d’être traduites sous le titre d’Il était une fois. Quarante ans d’attente, c’est beaucoup pour un écrivain dont dix livres ont été publiés chez nous, parmi lesquels Zoo et Voyage sentimental, traduit par son ami Vladimir Pozner et Capitaine Fédotov, par Elsa Triolet. Sur la légende de Chklovski, car légende il y a, le mieux est de se reporter aux Souvenirs de Pozner, le méchant portrait qu’en fait Boulgakov dans son roman La Garde blanche étant sujet à caution.
Il était une fois est le récit de sa vie jusqu’aux années 20, agrémenté d’évocations fulgurantes d’événements et de personnalités qu’il a connus plus tard. En fait ces pages sont une plongée dans le siècle des Russes. La révolution de 1917, la guerre civile, les famines, le stalinisme, l’invasion de 41, les terribles années 50 en sont la toile de fond. Contrairement à une littérature qui faisait des masses, de l’épopée ou de l’héroïsme du peuple l’aliment de son discours, Il était une fois se caractérise par la précision et le sens du détail plus que par la mise en perspective des événements. L’auteur s’attache, sans prétendre y arriver toujours, à retrouver les sentiments qui étaient les siens. Un événement est à ses yeux plus intéressant par les réactions intimes qu’il provoque que par l’appréciation historique qu’on peut en donner.
Dès le début Chklovski donne le ton de son entreprise : « On a déjà publié de nombreux souvenirs mais le passé y est trop endimanché. » Chez lui rien n’est endimanché, ni son enfance dans une famille juive vivant le cancer des dettes, ni ses études difficiles, ni les péripéties hautes en couleur de sa participation à la révolution, ni le combat pour le formalisme en littérature et son intégration dans le dispositif des lettres soviétiques.
Il faisait partie de cette intelligentsia qui n’en pouvait plus des ravages du tsarisme. D’où son adhésion à la Révolution, côté socialiste-révolutionnaire et pas bolchevik. Les détails de ce qui lui arrive dans ces années, son émigration à Berlin etc., sont développés dans Voyage sentimental auquel Il était une fois renvoie. Ce qui est intéressant et fait l’objet de la préface d’Alexandre Stroev, c’est le ralliement de Chklovski au régime soviétique. Pour celui qui avait dit « L’art a toujours été indépendant de la vie et sa couleur n’a jamais reflété celle du drapeau de la citadelle », rentrer en URSS c’était se réinscrire dans la réalité et chercher le compromis avec les formes que prend le nouveau cours social. Il s’y est intégré et a mené combat pour ses idées, les adaptant à la situation de son pays. De cette attitude témoigne Technique du métier d’écrivain, écrit pour apprendre les rudiments du métier aux jeunes littérateurs russes des années 20, ou La troisième fabrique.
C’est certainement cette intégration à l’univers soviétique qui lui vaut la suspicion politique qui court dans la préface de Stroev. Combien Chklovski serait plus intéressant s’il avait rejeté le régime soviétique ! Or justement, sans abandonner ses théories qui nourriront les avancées de l’OPOIAZ et ne seront pas sans interférences avec l’Oulipo, Chklovski a su préserver l’indépendance du créateur et la conjuguer avec les contraintes de la réalité de son temps. Et faire progresser cette réalité, faisant cadeau à la révolution des avancées formelles des années 20. « Il ne faut pas penser que le travail de l’OPOIAZ a été stoppé en plein vol par des ordres administratifs quelconques » précise-t-il.
En toute chose Chklovski est précis et concis. Chaque phrase est un condensé de vie et de réflexion. Ainsi sur Gorki, « chevalier de la justice immédiate » : « il guettait l’avenir comme une femme attend son amoureux. »
Se souvenant du passé Chklovski « nettoie les vitres » et nous donne à voir la réalité passionnante de son époque et les réactions de Gorki, Blok, Maïakovski, Babel, Tynianov, Baudouin de Courtenay, c’est–à-dire de ceux qui avaient en charge l’avenir. (Ou le croyaient !) Peut-être l’affirmation suivante résume-t-elle son credo : « La révolution était jeune et elle le reste ; la patience de la révolution est infinie, parce qu’elle est héritière de tout le travail de l’humanité. »

François Eychart

Victor Chklovski, Il était une fois, traduit par M. Zonina et J-Ch. Bailly, Éditions Christian Bourgois, 23 euros.

Gorki en Pléiade


Gorki en Pléiade

***

La situation éditoriale de Gorki est loin d’être en France à la hauteur de sa réputation. Depuis les vingt volumes des Œuvres complètes, publiées aux Éditeurs français réunis par Jean Pérus, qui avaient offert la plupart des grandes œuvres, en particulier la monumentale Vie de Klim Sanguine, peu a été fait pour donner au public une idée correcte de l’ampleur et de la diversité du talent de Gorki. Quelques rééditions (Thomas Gordéiev, La Mère, Varenka Olessova, Confession) sont venues soutenir le renom de Gorki, et c’est finalement bien maigre par rapport à ce qu’on était en droit d’attendre. Cette « Pléiade Gorki », lancée par J. Pérus et poursuivie après sa mort par Guy Verret, est donc la bienvenue.

L’abondance de la production de Gorki pose à l’éditeur un problème de choix qui n’est pas sans rapport avec un jugement sur l’œuvre. Imagine-t-on Tolstoï réduit à 1700 pages ? Que retenir pour ce lit de Procuste ? Quelle image de l’auteur va être ainsi donnée ? Cette Pléiade tente de contourner ces difficultés sans forcément les éviter.

Cinq récits ont été retenus : Mon compagnon, Au fil du fleuve, Tchelkach, Konovalov, Malva, qui sont en quelque sorte des arbres détachés de la forêt. Pour les romans on trouve Foma Gordéïev et La Mère, suivis de Ils étaient trois et Confession. (Confession n’avait pas été inclu dans le programme des Œuvres complètes, ce roman faisant la part trop belle à la religiosité et constituant une des « hérésies » de Gorki, difficiles à faire admettre dans les années 50-60. Mais, le temps passant, J. Pérus, qui n’avait rien d’un censeur, avait inscrit Confession au programme de la Pléiade.) Enfin, comme il était impensable que la trilogie autobiographique soit absente de ce volume, on a choisi Enfance, privant le lecteur de sa suite, En gagnant mon pain et Mes Universités. Tout ceci pose problème, d’autant que ce volume ne semble pas destiné à être suivi d’autres qui viendraient proposer de nouvelles œuvres, et il en est pourtant d’importantes. Les traductions sont nouvelles et de grande qualité et l’appareil critique éclaire parfaitement les éventuelles difficultés.

L’introduction à l’œuvre et à la vie de Gorki, qui est signée par Guy Verret, utilisant pour partie des notes laissées par J. Pérus auquel il est rendu hommage, tente de faire le point sur la situation de Gorki. Il n’est pas sûr que J. Pérus aurait présenté les choses comme elles apparaissent. Le problème autour duquel on tourne est la nature de sa relation avec le régime soviétique. En clair, comment un écrivain de sa stature, un des plus grands prosateurs russes, a-t-il pu se commettre avec le régime stalinien et avec Staline lui-même ? C’est finalement cette problématique qui court dans l’introduction. Pour y répondre il suffit de suivre les grandes lignes de l’évolution littéraire et politique de Gorki, sans se laisser embrouiller par toutes les prétendues révélations qui abondent, par exemple dans les ouvrages de Vaksberg ou Berberova.

Le passé d’opposant au tsarisme de Gorki est connu. Son séjour en prison, son exil, sa souffrance loin de son pays, son combat inlassable pour la dignité de l’homme mais aussi pour la femme en qui il voit l’individu le plus rabaissé en Russie, tout cela est connu. La solution à la crise de la Russie passe pour lui autant par le développement de la culture que par l’action politique. Or il sait bien que les deux sont dans un état dramatiquement primitif. De plus, son expérience de la Russie profonde qu’il a longuement parcourue à pieds, lui a inculqué une vive méfiance des masses paysannes dont il redoute l’ignorance, l’obscurantisme, et surtout un égoïsme violent qui en font, pour très longtemps à ses yeux, un obstacle à une évolution qui ne peut se réaliser qu’autour de la classe ouvrière. Concernant l’intelligentsia issue de la petite bourgeoisie, Gorki, qui a pu suivre ses constantes compromissions avec l’autocratie, la tient en mépris. Il en dresse un portrait peu flatteur comme cela se voit dans le personnage de Klim Sanguine qu’il appelait, dans sa correspondance, « cette canaille de Sanguine ».

Gorki n’était pas un tiède. Pendant la révolution d’Octobre il n’a pas caché ses désaccords, parfois très vifs, avec les bolcheviks. Pour toutes sortes de raisons, leurs agissements et surtout leurs façons d’agir lui étaient souvent insupportables. Il l’a dit, il l’a écrit. Lénine le lui reprochait, mais comprenant quelle part affective s’exprimait alors en Gorki, il ne le tenait pas pour un ennemi et le protégeait. En fait la bienveillance profonde de Gorki, son respect de l’homme lui faisaient désirer que la révolution prît d’emblée un tour sympathique et humain. C’était à l’évidence trop demander à la Russie d’alors. Quelques années plus tard, installé en Italie, Gorki, qui avait eu le temps d’éprouver l’hostilité des émigrés à l’endroit de l’URSS, se trouva rétrospectivement d’accord avec Lénine. Il reconnut en lui le véritable penseur de la révolution, celui qui avait su voir plus loin que l’immédiat et lui permettre un futur humain.

Le retour dans sa patrie à laquelle il était très attaché (son ami Leonid Andreïev le décrit à Capri, tournant le dos au plus beau paysage du monde et rêvant devant sa cheminée à un feu de camp dans la steppe) est le résultat d’une longue maturation. Les malveillances de ceux qui avancent qu’il serait revenu pour des questions d’argent sont pitoyables. Malgré tous les faits qu’amis ou ennemis dénonçaient, il est rentré « chez lui » pour travailler au grand chantier socialiste qui venait de s’ouvrir. Il a fait de la culture le choix prioritaire pour réussir l’humanisation de l’homme.

Sur les défauts de l’URSS il s’est clairement exprimé à une correspondante qui le mettait en garde : « Vous avez l’habitude de ne pas passer sous silence les faits qui vous révoltent. Pour moi, non seulement j’estime avoir ce droit, mais même je classe cet art parmi mes meilleures qualités.[…] Il ne s’agit pas de l’électrification, de l’industrialisation […] de tout ce que dénigre votre presse… Ce qui est important pour moi, c’est le développement rapide et général de la personnalité humaine, la naissance d’un homme nouveau cultivé. […] Vous direz que je suis un optimiste, un idéaliste, un romantique, etc. Dites-le, c’est votre affaire. La mienne est de vous expliquer pourquoi je suis “unilatéral”. Et souvenez-vous que j’ai commencé de l’être il y a trente-cinq ans déjà. »

Le combat du vieil homme s’inscrit donc, à l’échelle d’un pays et avec les risques que donne la proximité du pouvoir, dans la visée du jeune révolté, ami des vagabonds et des marginaux qu’il a été et ne renie pas. L’humanisation est bien la grande question qui aura tenu Gorki en éveil jusqu’à sa mort et qui s’exprime dans tout ce qu’il a écrit.

François Eychart

 

Maxime Gorki, Œuvres, sous la direction de Jean Pérus et Guy Verret, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2005, 1740 pages, 75 euros.

 

 

 

 


Vladimir Pozner, romancier du tragique et de l’espoir


Vladimir Pozner, romancier du tragique et de l’espoir

***

 

1905 est pour les Russes l’année de la première grande révolte contre le tsarisme. C’est aussi celle de la naissance de Vladimir Pozner. Il est né à Paris, dans une famille de la bourgeoisie juive russe éclairée qui avait émigré de Russie quelques années auparavant. Il faut se souvenir que pour les Juifs, soumis à des vexations multiples, la vie dans l’empire des tsars était loin d’être tranquille. La répression qui marqua les événements de 1905 laissa des traces profondes chez les jeunes gens de l’époque. Elle est pour beaucoup dans l’adhésion aux idéaux révolutionnaires de nombre d’entre eux qui seront ses amis. La Russie, dans laquelle sa famille s’est réinstallée et que le jeune Pozner quitte en 1921, exercera sur lui une attraction considérable.

La langue russe est si présente dans sa formation intellectuelle (« Je lisais alors Hugo en français et Pouchkine en russe. À 12 ans je me sentais un poète russe ») qu’on hésite à écrire que le français était sa langue naturelle. Mais il excellera aussi dans l’anglais et l’allemand.

Ses premiers pas littéraires se font au sein du groupe des « Frères Sérapion » qui donnera naissance à des écrivains importants comme Vyacheslav Ivanov, Constantin Fédine, Mikhaïl Zochtchenko, Nikolai Tikhonov, Véniamine Kavérine. « Nous lisions à haute voix nos nouvelles, nos poèmes, des chapitres de romans. Nous nous disions la vérité. Nous n’avions pas de religion littéraire. Notre devise était  » Chacun son tambour. »».

En fait, rien de ce qui touche à l’URSS ne laissera Pozner indifférent, à aucune période de sa vie. Un de ses premiers livres, Le Mors aux dents, commandé par Cendrars, relate l’aventure d’un baron balte se taillant un empire dans la Mongolie à l’époque de la révolution, dans une sorte de croisade sanglante qui ne peut finir que dans la mort. Un autre, 1000 et un jours, est le récit d’un voyage qu’il effectue dans les années 60, au travers de l’espace et du temps russes, pour faire remonter la vérité de la vie des hommes et des femmes qu’il a connus, avec tous les détails nécessaires. (Pozner aime les détails, ils donnent la mesure de la vérité.) Cette plongée dans les histoires personnelles montre la profondeur des transformations du pays et la dimension des drames qui les ont accompagnés. La marche en avant de la société soviétique est allée de pair avec le stalinisme. Le communiste qu’il est affronte cette réalité les yeux ouverts.

Il est plus d’autant plus fondé à procéder à cet état des lieux qu’il fut, dès les années 30, un des plus actifs introducteurs français de la littérature soviétique, connaissant tout des jeunes auteurs qui s’imposent alors (souvent des amis à lui, tels Chklovski, Babel, Pasternak…), les traduisant, les présentant dans des livres comme Panorama de la littérature russe et Anthologie de la prose russe contemporaine qui restent des références. Il consacrera deux livres, Tolstoï est mort et Souvenirs sur Gorki, à ces deux personnalités essentielles de la littérature russe. Gorki, ami de ses parents, très attentif aux jeunes talents, qu’il retrouvera plus tard dans le Berlin des émigrés, l’incitera à devenir communiste.

La crise des années 30 trouve Pozner aux Etats-Unis. Il en tire Les États-Désunis, mi nouvelle, mi reportage, où se marque déjà son souci du vrai, dans ses détails constitutifs. La débâcle de l’armée française en 1940 lui donne l’occasion de Deuil en 24 heures. Ce roman puissant, sans emphase, cruel comme l’histoire qu’il relate, compte parmi les quatre ou cinq romans français sur cette période. Erskine Caldwell en dira : « C’est un roman terrifiant. Il existe des livres qui racontent l’histoire des hommes et des femmes consumés par les flammes de la guerre qui fait rage d’un bout à l’autre de la terre, mais ce roman les domine de loin. »

Pozner passe la guerre aux USA, travaillant d’abord dans les chantiers navals pour gagner sa vie, puis comme scénariste, fréquentant l’intelligentsia qui sera plus tard victime du maccarthysme, ce maccarthysme qui lui fera écrire Qui a tué H. O Burrell ?, histoire d’un petit-bourgeois américain saisi par la peur du communisme.

Les guerres, ce sommet des violences, sont à l’origine de ses plus beaux livres : Espagne premier amour, dont Aragon écrivit qu’il était « Le plus court des romans, ce qui, pas plus pour un livre que pour un couteau, ne l’empêche d’entrer d’un coup dans le cœur. », Le Lieu du supplice, une des rares œuvres françaises sur la guerre d’Algérie, qui valut à son auteur d’être plastiqué par l’OAS, comme Wurmser et Malraux, ou encore Le Temps est hors des gonds.

Vladimir Pozner était un homme généreux et discret. Sa vie l’avait amené à rencontrer de très nombreuses célébrités : Charlie Chaplin, Dashiell Hammett, François Mauriac, Fernand Léger, Hanns Eisler, Picasso, Oppenheimer, Elsa Triolet, Aragon… dont il parle avec saveur et justesse dans Vladimir Pozner se souvient.

Toute sa vie d’écrivain Pozner a mené combat pour amener les mots et les phrases à leur faire dire ce qu’il voulait. Sans plus. Il aimait les histoires et qu’elles soient vraies. Il affectionnait cette réflexion de Cervantès : « Les histoires inventées sont d’autant meilleures, d’autant agréables qu’elles s’approchent davantage de la vérité ou de la vraisemblance, et les véritables valent d’autant mieux qu’elles sont plus vraies. »

Il laisse une œuvre considérable que les éditeurs seraient bien avisés de considérer comme celle d’un des écrivains les plus exigeants et les plus lucides de son temps. Il laisse aussi des archives littéraires, qui, par leur ampleur, attestent de l’étendue de ses liens avec les intellectuels de nombreux pays et ouvriront des pistes nouvelles aux chercheurs en littérature.

L’histoire du romancier Vladimir Pozner reste à écrire.

François Eychart

 

On trouve en librairie, seulement : Le Mors aux dents, Les Brumes de San Francisco, Le Fonds des ormes, Cuisine bourgeoise, et Souvenirs sur Aragon et Elsa.

 


Dans les geôles du Tsar

Dans les geôles du Tsar

***

Né en 1842 dans une famille de la haute noblesse moscovite, c’est en tant que lieutenant des Cosaques que Pierre Kropotkine a son premier contact avec les geôles du tsar. Chargé d’un rapport sur l’état des prisons russes, il découvre l’état de délabrement et les conditions inhumaines dans lesquelles sont enfermés puis déportés les détenus. Quelques année plus tard, converti à l’anarchisme, c’est en tant que prisonnier qu’il prend conscience de toute l’horreur du traitement réservé à ceux que la justice a condamnés. Dans une série d’articles destinés à la presse anglaise regroupés ici en un volume, il dénonce d’abord l’arbitraire des décisions de justice, les procès arrangés ou expéditifs voire même remplacés par de simples décisions administratives de déportation. Il décrit ensuite l’incroyable série de sévices endurés par les prisonniers, l’état de délabrement des établissements pénitentiaires surpeuplés, les privations et les conditions sanitaires déplorables qui conduisent au typhus, au scorbut, à la phtisie, la longue route glacée jusqu’en Sibérie; la cruauté des gardiens, véritables tortionnaires.

Au-delà du terrible récit de ces souffrances, Kropotkine dessine la critique de tout un système. A un panégyriste anglais louant l’Etat russe et ses réalisations, il répond : « Tout ce que l’Empire russe est capable de faire, en effet, c’est de construire des prisons où les détenus se font rançonner et fouetter par des déments et des bâtiments tout juste bons à être rasés cinq ans après leur construction. » La crauté et la corruption du personnel pénitentiaire ne sont pas un malheureux hasard, mais la conséquence logique d’un système lui-même cruel et amoral et qui promeut donc les individus doués des qualités qui le servent.

Kropotkine entreprend de dévoiler les véritables raisons de la déportation en Sibérie et des travaux forcés : écarter les opposants politiques et les intellectuels dissidents, coloniser les territoires éloignés et mettre en valeur des gisements ou des sols dans des conditions difficiles à très bon prix. Les pages qui décrivent le système mis en place en Sibérie pour exploiter les déportés sont éloquentes. Les condamnés sont tués à la tâche dans les mines de la Couronne ou loués pour une bouchée de pain à des entreprises privées. Une fois libérés, les exilés contraints de rester en Sibérie sont enrôlés dans les mines ou les fermes à nouveau, en les enivrant ou en les forçant. Les salaires sont si misérables que seuls l’avance sur salaire et le crédit leur permettent de survivre, les enchaînant ainsi encore un peu à leurs exploiteurs. Il faut, pour que perdure ce système extrêmement rentable pour le tsar et quelques grands entrepreneurs, qu’aucun contrôle ne soit possible ou efficace. Ainsi, les hommes honnêtes sont systématiquement démis de leur poste par l’administration ou bien chassés par leurs confrères corrompus qui les voient comme des trouble-fêtes. Et les inspections ne sont pas plus utiles, car les prisonniers savent bien que « les inspecteurs s’en vont et que les gardiens restent. »

De la Maison centrale de Claivaux où il est enfermé quelques années après son évasion des geôles de l’Empire, Kropotkine tire les mêmes conclusions, en dépit de meilleures conditions de détention. Il en profite pour observer toute l’hypocrisie de ce système qui prétend favoriser la rédemption et la réinsertion mais qui prépare en fait les détenus à la récidive par une longue promiscuité avec le vice et l’injustice et par la rupture des liens sociaux et familiaux. La seule chose que les condamnés apprennent, c’est que cette société, du sommet à la base, récompense les crapules : « Monsieur, il y a ici de petits voleurs, mais les gros sont en liberté ; les juges qui m’ont condamné ont beaucoup de respect pour eux. » Il ne s’agit plus alors de morale, mais uniquement d’habileté : il s’agit d’être une crapule qui ne se fait pas prendre.

Pour que les conditions de détention changent enfin, conclut l’auteur, il faudra bien plus que des mesures isolées ou de simples bonnes volontés individuelles, il faudra que survienne « une complète transformation des conditions fondamentales de la vie ». Les prisons ne peuvent évoluer indépendamment du reste de la société et seul un changement radical permettra de mettre fin à un tel système de répression et de soumission à la domination en place, que ce soit en France ou en Russie. « Cachés derrière les murs épais de la forteresse, les geôliers peuvent faire ce que leurs maîtres leur demandent. Jusqu’à ce qu’un 14 juillet russe ne vienne balayer toute la pourriture de cette institution finissante… »

Sébastien Banse

Pierre Kropotkine, Dans les prisons russes et françaises, Editions le Temps des cerises, Paris, 2009 traduit du russe par Philippe Paraire. 287 pages, 15 euros.