Vladimir Pozner, romancier du tragique et de l’espoir


Vladimir Pozner, romancier du tragique et de l’espoir

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1905 est pour les Russes l’année de la première grande révolte contre le tsarisme. C’est aussi celle de la naissance de Vladimir Pozner. Il est né à Paris, dans une famille de la bourgeoisie juive russe éclairée qui avait émigré de Russie quelques années auparavant. Il faut se souvenir que pour les Juifs, soumis à des vexations multiples, la vie dans l’empire des tsars était loin d’être tranquille. La répression qui marqua les événements de 1905 laissa des traces profondes chez les jeunes gens de l’époque. Elle est pour beaucoup dans l’adhésion aux idéaux révolutionnaires de nombre d’entre eux qui seront ses amis. La Russie, dans laquelle sa famille s’est réinstallée et que le jeune Pozner quitte en 1921, exercera sur lui une attraction considérable.

La langue russe est si présente dans sa formation intellectuelle (« Je lisais alors Hugo en français et Pouchkine en russe. À 12 ans je me sentais un poète russe ») qu’on hésite à écrire que le français était sa langue naturelle. Mais il excellera aussi dans l’anglais et l’allemand.

Ses premiers pas littéraires se font au sein du groupe des « Frères Sérapion » qui donnera naissance à des écrivains importants comme Vyacheslav Ivanov, Constantin Fédine, Mikhaïl Zochtchenko, Nikolai Tikhonov, Véniamine Kavérine. « Nous lisions à haute voix nos nouvelles, nos poèmes, des chapitres de romans. Nous nous disions la vérité. Nous n’avions pas de religion littéraire. Notre devise était  » Chacun son tambour. »».

En fait, rien de ce qui touche à l’URSS ne laissera Pozner indifférent, à aucune période de sa vie. Un de ses premiers livres, Le Mors aux dents, commandé par Cendrars, relate l’aventure d’un baron balte se taillant un empire dans la Mongolie à l’époque de la révolution, dans une sorte de croisade sanglante qui ne peut finir que dans la mort. Un autre, 1000 et un jours, est le récit d’un voyage qu’il effectue dans les années 60, au travers de l’espace et du temps russes, pour faire remonter la vérité de la vie des hommes et des femmes qu’il a connus, avec tous les détails nécessaires. (Pozner aime les détails, ils donnent la mesure de la vérité.) Cette plongée dans les histoires personnelles montre la profondeur des transformations du pays et la dimension des drames qui les ont accompagnés. La marche en avant de la société soviétique est allée de pair avec le stalinisme. Le communiste qu’il est affronte cette réalité les yeux ouverts.

Il est plus d’autant plus fondé à procéder à cet état des lieux qu’il fut, dès les années 30, un des plus actifs introducteurs français de la littérature soviétique, connaissant tout des jeunes auteurs qui s’imposent alors (souvent des amis à lui, tels Chklovski, Babel, Pasternak…), les traduisant, les présentant dans des livres comme Panorama de la littérature russe et Anthologie de la prose russe contemporaine qui restent des références. Il consacrera deux livres, Tolstoï est mort et Souvenirs sur Gorki, à ces deux personnalités essentielles de la littérature russe. Gorki, ami de ses parents, très attentif aux jeunes talents, qu’il retrouvera plus tard dans le Berlin des émigrés, l’incitera à devenir communiste.

La crise des années 30 trouve Pozner aux Etats-Unis. Il en tire Les États-Désunis, mi nouvelle, mi reportage, où se marque déjà son souci du vrai, dans ses détails constitutifs. La débâcle de l’armée française en 1940 lui donne l’occasion de Deuil en 24 heures. Ce roman puissant, sans emphase, cruel comme l’histoire qu’il relate, compte parmi les quatre ou cinq romans français sur cette période. Erskine Caldwell en dira : « C’est un roman terrifiant. Il existe des livres qui racontent l’histoire des hommes et des femmes consumés par les flammes de la guerre qui fait rage d’un bout à l’autre de la terre, mais ce roman les domine de loin. »

Pozner passe la guerre aux USA, travaillant d’abord dans les chantiers navals pour gagner sa vie, puis comme scénariste, fréquentant l’intelligentsia qui sera plus tard victime du maccarthysme, ce maccarthysme qui lui fera écrire Qui a tué H. O Burrell ?, histoire d’un petit-bourgeois américain saisi par la peur du communisme.

Les guerres, ce sommet des violences, sont à l’origine de ses plus beaux livres : Espagne premier amour, dont Aragon écrivit qu’il était « Le plus court des romans, ce qui, pas plus pour un livre que pour un couteau, ne l’empêche d’entrer d’un coup dans le cœur. », Le Lieu du supplice, une des rares œuvres françaises sur la guerre d’Algérie, qui valut à son auteur d’être plastiqué par l’OAS, comme Wurmser et Malraux, ou encore Le Temps est hors des gonds.

Vladimir Pozner était un homme généreux et discret. Sa vie l’avait amené à rencontrer de très nombreuses célébrités : Charlie Chaplin, Dashiell Hammett, François Mauriac, Fernand Léger, Hanns Eisler, Picasso, Oppenheimer, Elsa Triolet, Aragon… dont il parle avec saveur et justesse dans Vladimir Pozner se souvient.

Toute sa vie d’écrivain Pozner a mené combat pour amener les mots et les phrases à leur faire dire ce qu’il voulait. Sans plus. Il aimait les histoires et qu’elles soient vraies. Il affectionnait cette réflexion de Cervantès : « Les histoires inventées sont d’autant meilleures, d’autant agréables qu’elles s’approchent davantage de la vérité ou de la vraisemblance, et les véritables valent d’autant mieux qu’elles sont plus vraies. »

Il laisse une œuvre considérable que les éditeurs seraient bien avisés de considérer comme celle d’un des écrivains les plus exigeants et les plus lucides de son temps. Il laisse aussi des archives littéraires, qui, par leur ampleur, attestent de l’étendue de ses liens avec les intellectuels de nombreux pays et ouvriront des pistes nouvelles aux chercheurs en littérature.

L’histoire du romancier Vladimir Pozner reste à écrire.

François Eychart

 

On trouve en librairie, seulement : Le Mors aux dents, Les Brumes de San Francisco, Le Fonds des ormes, Cuisine bourgeoise, et Souvenirs sur Aragon et Elsa.

 


René Schérer, éveilleur


René Schérer, éveilleur

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Importance des noms et, s’agissant des livres, importance donc des titres. Ses enfants de papier, un véritable écrivain les conçoit en effet avec son sang, son sperme, son amour, exactement comme ses enfants de chair. Aussi, donner un titre à un livre est un acte aussi important, et de même nature, que de choisir le prénom de baptême d’un enfant. Je n’irai pas jusqu’à dire que trouver le titre de notre prochain livre, c’est le principal, c’est quasi l’avoir déjà écrit, car souvent c’est au cours de l’écriture du livre que son titre nous vient à l’esprit, s’impose à nous, mais il y a un peu de ça.

Aquarelle par RenéSchérer

La différence entre un bouquin et un mou­flet, c’est qu’un même prénom peut être donné au cours des siècles à des millions d’enfants (il y aura toujours des Marie, des Pierre, des Élisabeth, des Alexandre, ainsi que des René et des Gabriel), mais qu’un titre, une fois qu’il est donné, appartient à son auteur pour l’éternité, il devient inutilisable, et, sauf à être un imbécile (ou un sacré étourdi !), aucun de nous n’oserait intituler son nouveau livre l’Iliade ou De rerum natura, Manfred ou les Fleurs du mal, la Divine Comédie ou les Illusions perdues, Satiricon ou l’Éducation sentimentale, La vie est un songe ou Guerre et Paix, le Discours de la méthode ou le Monde comme volonté et comme représentation. Ces remarques préliminaires, je les fais pour aboutir à ceci : un auteur, qu’il soit romancier, ou poète, ou philosophe, si c’est un de ces écrivains (les seuls qui comptent à mes yeux) qui « se fourrent tout entiers dans leurs livres », selon l’heureuse formule de Schopenhauer, qui écrivent avec le sang de leur coeur (« Pour écrire, il faut mettre ses tripes sur la table », soutenait avec raison Céline) – il suffit de lire à haute voix la liste de ses ouvrages, et cette succession de titres vous donne une idée clair de sa sensibilité, de son univers singulier, de ses idées fixes.

Vous n’avez encore jamais lu une ligne de René Schérer ? Vous avez de la chance, car vous allez ainsi avoir le bonheur de découvrir un contemporain essentiel, un maître, un éveilleur. Et pour vous donner une idée, un avant-goût du monde où vous vous apprêtez à entrer, pour vous mettre en appétit, voici les titres de quelques-uns de ses livres : Charles Fourier, l’attraction passionnée ; Émile perverti ; Une érotique puérile ; l’Âme atomique ; Pari sur l’impossible ; Zeus hospitalier, éloge de l’hospi­talité ; Utopies nomades ; Passages pasoliniens ; Nourritures anarchistes. Je m’arrête là, il est hors de question que je vous mâche la besogne, à présent c’est à vous de partir à la chasse au trésor, à la rencontre de cet esprit libre et libéra­teur, mais j’espère que dans ces titres superbes vous avez déjà capté des mots, des formules qui vous font vibrer, rêver. J’ai, dans le privé, souvent comparé René Schérer à l’Aliocha Karamazov de Dostoïevski. Vous vous souvenez du sublime dernier chapitre des Frères Karamazov, d’Aliocha parmi les enfants ? Je vous en rappelle six ou sept lignes :

« Mes enfants, mes chers amis, ne craignez pas la vie ! Elle est belle quand on pratique le bien et le vrai !
– Oui, oui ! répétèrent les enfants enthou­siasmés.
– Karamazov, nous vous aimons, s’écria l’un d’eux, Kartachov, sans doute.
– Nous vous aimons, nous vous aimons ! reprirent-ils en choeur. Beaucoup avaient les larmes aux yeux.
– Hourra pour Karamazov ! proclama Kolia. »

Qu’il s’agisse de cet ultime chapitre, ou du livre X intitulé « Les Garçons », les pages que Dostoïevski consacre au jeune Aliocha, cet éducateur au coeur tendre, ce jeune homme lumineux qui éclaire les autres par son intelli­gence, sa bonté et son amour, me font, depuis que j’ai fait sa connaissance, toujours pensé à René Schérer. Il y a, dans la générosité, le courage, parfois l’apparente ingénuité de René Schérer, un je-ne-sais-quoi de dostoïevskien, de folie russe. J’ai nommé Aliocha Karamazov. Nommons aussi le prince Mychkine, ce fol en Christ, cet utopiste foudroyé. C’est en 1974 que je me suis lié d’amitié avec René Schérer. J’aurais pu le connaître dès les années 65, 66, par le truchement de notre ami commun Georges Lapassade, qui m’en parlait souvent à l’époque où nous vivions à Sidi-Bou-Saïd, lui professeur à l’Université de Tunis et moi écrivant mon premier roman, mais pour des raisons diverses (dues essentiellement à mon existence voyageuse et bohème), notre rencontre n’eut lieu que huit ans plus tard.

Dans l’avant-propos d’une nouvelle édition d’Émile perverti, René Schérer évoque avec une justesse extrême l’atmosphère de ces années soixante-dix où nous devînmes amis. C’était l’époque où tout semblait possible, où pa­raissaient dans un mouchoir de poche des livres tels qu’Émile perverti de René Schérer, l’Après-mai des faunes de Guy Hocquen­ghem, le Bon Sexe illustré de Tony Duvert, les Moins de seize ans de votre serviteur. Nous accor­dions alors, d’une manière qui, rétrospectivement, nous semble aujourd’hui fort naïve, un grand pouvoir à la littérature. Nous étions convaincus que nos livres pouvaient contribuer à rendre la société plus lucide, et donc plus libre ; nous voulions convaincre nos lecteurs de n’avoir pas peur de leurs passions, nous voulions leur enseigner le bonheur. « Époque d’illusions au­jourd’hui perdues », observe René Schérer. Soit, mais l’essentiel est que nos livres aient été écrits et publiés. Désormais, ils existent et rien ne pourra les empêcher d’exister. En revanche, je plains sincèrement les jeunes gens qui entrent ces jours-ci dans la vie littéraire, car les directeurs littéraires ayant été désormais remplacés par des avocats qui couchent les manuscrits inédits sur le lit de Procuste et coupent tout ce qui dépasse, tout ce qui pourrait choquer les quakeresses de droite et les psychiatres de gauche, tout ce qui est contraire au nouvel ordre mondial cher aux puritains amerloques, tout ce qui serait susceptible d’en­voyer l’auteur et l’éditeur devant les tribunaux, ces braves jeunes gens risquent de ne plus oser s’exprimer ; risquent d’être tentés par ce qui est bien pire que la plus flicarde des censures : l’irrémédiable autocensure.

Pour les livres que nous avons publiés dans les années où la liberté régnait, nous sommes tranquilles. Certes, ils sont parfois épuisés, in­trouvables, et en raison de la régression pha­risaïque qui s’impatronise sur la planète, et singulièrement en France, nos pusillanimes éditeurs hésitent à les rééditer. C’est fâcheux, mais secondaire, car, comme l’écrit très bien René Schérer lui-même, « l’Histoire procède en zigzag ». Un jour, le vent tournera, les gens seront las de se voir dicter par l’État, la justice et la police ce qu’ils doivent penser, écrire, fumer, manger, aimer (et surtout ce qu’ils ne doivent pas penser, écrire, fumer, manger, aimer), ils se dresseront contre ce fascisme de la santé et de la vertu qui nous surplombe, prétend régenter nos vies, et alors nos livres maudits se retrou­veront en piles chez les libraires, à l’honneur dans leurs vitrines.

Les premiers livres de Schérer ne sont peut-être pas faciles à trouver, mais ils sont aujourd’hui encore plus actuels, nécessaires, que lors de leur publication, car chacun d’eux est animé par un joyeux et dionysiaque souffle libertaire qui ouvre grand les fenêtres, brise les verrous de la prison politique et morale où tant de nos contemporains demeurent enfermés.

Voilà déjà longtemps que la Charte des enfants publiée en 1977 par notre ami Bertrand Boulin a été détournée de son sens et « récu­pérée » (comme on dit) par les pires ennemis du droit des enfants et des adolescents. Sous le prétexte de les protéger, la société adulte trace autour d’eux un véritable cordon sanitaire, un nouveau mur de Berlin. « Non seulement les enfants ont des droits, écrit Schérer, mais ils étouffent sous eux. » Aujourd’hui, nos ado­lescents sont mis en cage par une législation à prétentions pédagogiques dont le plus clair effet est de les empêcher de disposer d’eux-mêmes, de leur cœur, de leur corps, de leurs caresses et de leurs baisers, leur interdit de cir­culer librement, de se lier d’amitié ou d’amour avec des adultes autres que ceux désignés par l’institution. Jadis, on expliquait à l’enfant, à l’Émile de Rousseau, que la masturbation rendait fou ; à présent, on lui apprend à se méfier des vilains messieurs, et à les dénoncer à la police.

Schérer est un philosophe, mais, à l’instar des plus grands, de Platon à Kant, il n’oublie jamais qu’il est aussi un éducateur, un aîné qui a un savoir à transmettre à ses cadets (un des plus beaux livres de Nietzsche, qui est un hommage au maître de sa jeunesse, s’intitule précisément Schopenhauer éducateur). C’est pourquoi une bonne part de l’oeuvre de Schérer peut être lue comme un manuel sur l’art de résister au pouvoir adulte, l’art de refuser un univers aseptisé où le juridique codifierait nos actes et réglerait nos comportements. Il y a l’art du tir à l’arc cher au bouddhisme zen ; il y a l’art de l’errance, de l’aventure, de la passion, cher au fouriériste René Schérer.

Ceux qui ont lu les tomes déjà publiés de mon journal intime savent que le nom de René

Aquarelle de René Schérer

Schérer y est souvent associé à des événements d’ordre culinaire, gastronomique. « Quand on te lit, m’a déclaré en riant un de nos amis communs, on a l’impression que René et toi vous passez votre temps à vous taper la cloche ! » De fait, voilà trente-six ans que j’ai mon rond de serviette chez René Schérer, et les bouteilles que nous avons vidées de concert sont plus nombreuses que les arbres de la forêt de Brocéliande. Lucullus dîne chez Lucullus, tel est notre cri de guerre. Je m’empresse de préciser que si je suis una buona forchetta e un buon bicchiere, René, lui est d’une frugalité spar­tiate qui fait l’admiration de ses proches. Je donne ces détails d’ordre intime pour mettre en lumière un trait caractéristique de notre philosophe : son sens de l’amitié, sa capacité d’accueil, son goût de l’hospitalité. Un de ses plus beaux livres, publié en 1993 et récemment réédité dans une collection de poche, se nomme Zeus hospitalier, et a pour sous-titre Éloge de l’hospitalité. C’est un essai qui occupe dans son œuvre une place toute spéciale, comparable à celle qu’occupe la Beauté du métis dans l’oeuvre de Guy Hocquenghem. Schérer s’engage, se dévoile, dans cha­cun de ses ouvrages, mais j’ai, à tort ou à raison, l’impression qu’il s’est « fourré » (pour parler comme Schopenhauer) dans ce­lui-ci avec encore plus d’audace et d’enthousiasme que dans les autres. C’est un livre d’une ri­chesse extraordinaire où René Schérer convoque l’histoire et la poésie, l’amour et la loi, la sphère politique et la vie privée, où il in­vite au banquet ses contempo­rains d’élection (Walter Benjamin, Jean Genet, Pier Paolo Pasolini, Guy Hocquenghem) où, dans un style d’une vivacité et d’une limpidité enchanteresses (vous vous souvenez de la prière de Tolstoï que chaque écrivain véritable peut faire sienne : « Seigneur, donne-moi la simplicité du style »), il livre le meilleur de sa pensée, de son enseignement.

Oui, en vérité, Lucullus dîne chez Lucullus ! Lire René Schérer est un vrai régal, une vivi­fiante nourriture. Comme un plat roboratif et un vin rapicolant, ses livres dilatent notre coeur, libèrent nos petites cellules grises, insufflent à nos corps et à nos âmes (atomiques) une énergie toujours adolescente, une attraction passionnée.

Gabriel Matzneff

N°76-Novembre 2010