La Révolution selon Éric Vuillard

Galerie

Cette galerie contient 4 photos.

« On ne peut vouloir seul une Révolution. Il faut être nombreux, rassemblés par des solidarités puissantes. La littérature peut certes réclamer ce que bon lui semble, et pourquoi pas l’impossible, mais cela tombe aussitôt dans le jeu, la plaisanterie ou le plaisir. La fin du livre est plutôt une manière de faire sentir que l’horizon politique n’est pas fermé, que le grand nombre est fondé à exiger davantage » – Eric Vuillard s’entretient avec Franck Delorieux. Continuer la lecture

Éric Vuillard, archéologue de la Révolution

Galerie

Cette galerie contient 2 photos.

De livre en livre, Éric Vuillard poursuit une entreprise littéraire dont les contours s’affinent, mais qui demeure bien difficile à caractériser tant ce qu’elle a d’inhabituel, de mystérieux, déroute à chaque fois le lecteur et le laisse sur la piste d’un secret. Deux ans après Tristesse de la terre et son Far-West de stuc amer, c’est à la Révolution française qu’il s’attaque… Par Victor Blanc. Continuer la lecture

Habiter poétiquement l’espace

Galerie

Il y a la profondeur mélancolique du titre et il y a la profondeur palimpseste du roman : L’ombre s’allonge est un livre dont on aime à ressentir la matière puissante et les traces comme en surimpression des questions qui empoignaient l’écrivain dans ses précédents romans, des questions qu’il n’a cessé de creuser autour de l’amitié brisée ou meurtrie. Continuer la lecture

Cesare De Marchi : La quête de l’authenticité

Galerie

Cette galerie contient 1 photo.

Cesare De Marchi (né en 1949 et auteur de romans publiés avec succès depuis 1981) fait dans son dernier roman une description détaillée d’une vie à la recherche de sa pleine réalisation et qui veut écarter de son chemin toute forme de compromis… Par Leonardo Arrighi Continuer la lecture

Du voyage comme diaspora du désir


Du voyage comme diaspora du désir

***

Les Lettres Françaises, revue culturelle et littéraire

Patricia Reznikov, La nuit n'éclaire pas tout

Patricia Reznikov fait partie de ces auteurs capables de nous procurer des surprises, de nous intriguer et de nous passionner. Elle nous fait éprouver ce fameux « plaisir du texte » dont Barthes s’était fait le héraut. Son dernier roman, La nuit n’éclaire pas tout, est une belle réussite. Il échappe au canevas classique du genre sans entrer dans les périlleux dédales de l’expérimentation. Oui, il nous donne beaucoup de plaisir, mais aussi nous procure d’autres sentiments, un peu de tristesse, souvent de la mélancolie, parfois même de l’affliction, sans jamais pour autant distiller tristesse et ennui. Je pourrais même dire que le ton est enjoué, le style enlevé, l’expression heureuse.

L’intrigue ? Il n’y en a pas à proprement parler. Et pourtant le mouvement ne manque pas : on ne cesse de parcourir l’Europe en tous sens, d’Amsterdam à Londres, en passant par Turin, pour toujours revenir dans un Paris qui a conservé sa beauté nostalgique – un Paris situé entre le réel et l’imaginaire, entre sa vérité et son mythe. Le héros de cette aventure est-il Benjamin Himmelbar, un écrivain déjà âgé, revenu de tout ou presque, ou Héloïse, une jeune fille, curieuse, impérative et excentrique qui l’entraîne à la suivre dans ses folles randon- nées n’obéissant qu’à ses impulsions ?

Comment ne pas voir ces pages comme un art du voyage, qui est aussi un art amoureux ? Comment ne pas le regarder comme une aventure entre deux êtres qui s’inspirent l’un l’autre alors que si peu de choses devraient les rapprocher ? Et s’il s’agissait de la mise en scène de la relation étrange entre un romancier et sa lectrice ?

Ce n’est pas tant un périple dans l’espace des villes qu’une circumambulation dans des cultures qui ont façonné un être, au fil du temps et des épreuves, comme si nos personnages apparte- naient à une diaspora de gens du voyage intérieur.

Ce qui est le plus admirable dans ce roman, c’est la vie qu’elle magnifie, malgré toute sa pesanteur et les désillusions qu’elle charrie, c’est la faculté de son auteur de rendre non seulement crédibles, mais aussi émouvantes et palpables, les émotions suscitées par ces aventures qui se situent à mi-chemin entre Conrad, les livres de voyage de Morand et les errances de Rilke. Cela le rend inclassable et, de ce fait, attirant. Patricia Reznikov nous apprend que le chemin (comme une interprétation occidentale du tao) est tout. Les accidents qui surviennent sur la route sont les moments de l’enseignement, de l’expérience, de la création. Le roman est l’histoire de deux figures en miroir qui déjouent le mythe de Faust : le vieil homme conserve sa jeunesse et la belle et légère Héloïse apprend à vieillir (c’est-à-dire à construire son propre théâtre de la mémoire) sous ses formes adorables. C’est au milieu des fantômes des poètes des siècles passés que leur vie trouve paradoxalement sa dimension concrète et s’accomplit.

Gérard-Georges Lemaire

La nuit n’éclaire pas tout,
de Patricia Reznikov, Albin Michel, 352 pages, 20 euros.

D’amour et de haine


D’amour et de haine

***

Le récit d’Anouar Benmalek commence par un cri, celui de la mère de l’auteur – « Ce matin de mai, vers dix heures, tu as hurlé de douleur, d’une voix particulièrement aiguë : “Écartez-vous de moi, écartez-vous de moi !”… » – juste avant qu’elle ne meure : « Et, d’un seul coup, dans une grande explosion de souffrance, tu es morte. » Ce cri de douleur, cette explosion de souffrance, ce sont aussi ceux du fils, on le comprendrait à moins, pourtant la suite du récit apportera d’utiles précisions sur son attitude. C’est effectivement avec une rage non dissimulée qu’Anouar Benmalek jette tout cela sur le papier. Rage devant l’inéluctable de la nature humaine ? Sans doute, encore qu’il y a, chez lui, la parfaite acceptation de notre condition. Alors ? La mort de la mère et les souffrances la précédant auraient pu être différées si seulement son mal avait été détecté un peu plus tôt et si elle avait été correctement soignée, toutes choses impensables dans l’Algérie d’aujourd’hui, semble-t-il : les quelques épisodes « médicaux » que narre Anouar Benmalek sont terrifiants. Ils ne sont, hélas, que l’un des nombreux signes de la dégénérescence du pays qui a sombré, dans les années 1990, dans la folie meurtrière. Rage encore de l’auteur qui a « raté » la mort de sa mère : il était à l’étranger où il s’est exilé et il est arrivé trop tard (« Pardon, maman, je n’étais pas là quand tu as rendu ton dernier souffle », or c’était « le seul (moment) de ta vie que je n’avais pas le droit de rater »…), comme il est arrivé trop tard pour la mort de son père.

Pourtant Tu ne mourras plus demain, et à cet égard le titre est on ne peut plus clair, est avant tout une lettre d’amour – un amour qu’il n’a pas su dire comme il convenait, mais le peut-on jamais ? – de l’auteur à la disparue. Oui, l’amour comme envers de la rage. Anouar Benmalek s’adresse directement à sa mère. Cette lettre à la mère se doublera bientôt d’une lettre au père, bien moins féroce que celle de Kafka au sien, parce qu’em- preinte malgré tout d’une immense tendresse. À partir de là Benmalek remonte le temps dans des « pages affamées de passé », et reconstitue son roman familial, et quel roman ! Avec des protagonistes qui sont de véritables figures de fiction (« que d’invraisemblances dans nos vies ! ») : une grand-mère maternelle suisse autrefois trapéziste en tournée au Maroc, et qui épousera un enfant du pays tombé en admiration devant elle, l’artiste de cirque. Lui-même, probable fils d’une esclave peule, wolof ou soninké… Un père, passionné de théâtre, qui fuira Constantine pour s’installer au Maroc où il rencontrera de manière tout à fait romanesque celle qui deviendra sa femme, la mère d’enfants qui s’égailleront pour la plupart à l’étranger, en exil… et bien d’autres personnages tout aussi hauts en couleur. Ce qui se dessine en creux derrière ces descriptions volontairement laconiques, ce sont des pans entiers de l’histoire de l’Algérie et du Maroc contemporains. Ce « petit » livre, aux antipodes des sagas coutumières de l’auteur, est précieux à plus d’un titre : il met au jour la tragédie d’exister, et son bonheur aussi, à travers la recherche d’une écriture qui, enfin, pour dire l’indicible, ne bégayerait plus. Mais est-ce possible ?

Jean-Pierre Han

Tu ne mourras plus demain, d’Anouar Benmalek, Éditions Fayard. 180 pages, 17 euros.

Octobre 2011 – N°86


Les Enfers de Poritzky

Les Enfers de Poritzky

***

Quelques mots pour évoquer la maison d’édition de la Dernière Goutte. Parmi les premiers titres du catalogue de ce jeune éditeur strasbourgeois, on notera la réédition du premier roman de Jacques Sternberg, Le Délit. On découvrira surtout Jakob Elias Poritzky, un auteur juif germanophone né en Pologne en 1876. Son roman, Mes enfers, écrit au début du siècle, peint l’enfance et la jeunesse d’un personnage assoiffé d’idéal dont les aspirations se heurtent successivement aux barrières de la bigoterie, de l’argent, de l’hypocrisie. Cet homme révolté qui fuit l’intransigeance religieuse d’une figure paternelle autoritaire et brutale ne trouve nulle part l’absolu qu’il cherche désespérément en Allemagne puis en France, mais se retrouve au contraire systématiquement confronté à une réalité sociale dramatique et à l’indifférence des philistins. Dans un style délibérément cru, provocateur, Poritzky s’acharne contre cette Europe petit bourgeoise qui renie les valeurs qu’elle prêche pour se donner bonne conscience. À mesure que les chemins censés mener à Dieu se transforment en autant d’impasses, la colère se retourne contre ce dernier pour avoir laissé prospérer une humanité aussi détestable et abandonné à leurs tourments ceux qui cherchaient à s’élever d’une quelconque manière. L’échec de cette quête de sens, l’impossibilité d’une théodicée débouchent sur un constat d’un terrible pessimisme.

Ce roman traduit pour la première fois en français est l’occasion de découvrir cet auteur dont la mort en 1935 lui évita de voir sa femme et sa fille assassinées et son œuvre brûlée par les nazis.

Sébastien Banse

Mes Enfers, de Jakob Elias Poritzky, Editions de la Dernière Goutte. 215 pages, 18 euros.

En famille à Étretat avec Duteurtre


En famille à Étretat avec Duteurtre

***

Étretat : une petite station balnéaire de Normandie, coincée entre un ciel pur, des falaises blanches, une plage de galets et une mer glaciale. Longtemps, en dehors de quelques artistes, écrivains ou musiciens (Maupassant, Leblanc, Offenbach…), Étretat ne fut fréquenté que par des familles d’habitués dont celle du président de la République René Coty. Ce monde, avec ses codes, ses rites, avec son élégance et sa discrétion, avec son côté terriblement « bourgeois de province », qui survivront jusqu’aux années 1970, ce monde semble désuet, lointain, déjà mort, la parfaite antithèse de notre époque. Qu’en subsistera-t-il ? Un roman, les Pieds dans l’eau, de Benoît Duteurtre.

Le livre se compose d’une suite de chapitres courts, plus ou moins indépendants les uns des autres, dont les deux pivots sont la mer et cette famille Coty dont Duteurtre est le descendant. La plage, d’abord. Elle est présente dès les premières phrases, claires, précises et musicales : « Mon histoire commence dans une poudre de lumière, un après-midi d’été. La pente de galets blanchis par le sel glisse rapidement vers le rivage où l’eau claire et profonde donne une sensation de fraîcheur, même en plein mois de juillet. (…) Par instants, la mer lance paresseusement quelques vaguelettes vers le rivage, comme pour se rappeler à l’attention des promeneurs. Dans la brise légère de cette journée, on dirait qu’elle hésite, se soulève à peine, se retourne et s’aplatit mollement avec ce bruit de frottement qui distingue une plage de galets d’une plage de sable. » Logique, me dira-t-on, de commencer par la mer quand il s’agit de décrire l’histoire et la vie d’une station balnéaire. Certes. Mais Duteurtre va plus loin, il en fait la métaphore de son écriture. « Vous cherchez à percer les mystères de la vie et de la mort ? Installez-vous de longs après-midi sur une plage et tâchez d’éprouver la densité de chaque instant. Vous rêvez de devenir artiste, ou savant ? Étudiez l’éclairage vert fugace dans le creux d’une vague, au moment où elle se retourne et va s’écraser sur les galets. L’histoire et la société vous passionnent ? Revenez chaque été sur le même rivage ; observez les changements et les évolutions ; au besoin imitez les comportements pour mieux les comprendre. » Nous sommes ici au coeur du projet de Duteurtre : le monde qui nous entoure est le seul sujet pour le romancier. Notre auteur, se revendiquant de Balzac et de sa Comédie humaine, se refuse à prendre la littérature comme une fin en soi. À travers la description de cette petite ville, il crée une image d’un certain monde, il la fixe : Étretat – et ses familles qui ont chacune leur place sur la plage suivant une hiérarchie très précise, qui se croisent sur la grève, s’invitent ou s’évitent – devient un microcosme, métaphore de ce qu’Aragon appelait « le vaste monde ». Plus encore, l’observation des galets, le comportement des hommes face au galet devient le prétexte d’une jolie méditation métaphysique dans un chapitre qui leur est consacré.

Quant à Coty, qui s’en souvient de nos jours ? Que sait-on de lui en dehors du fait qu’il laissa le pouvoir au général de Gaulle au moment de la guerre d’Algérie ? On finit par « confondre (son nom) avec celui d’un parfumeur ». Sa famille, Mme Coty et les deux filles ne se laissent pas avoir par les feux du pouvoir. Les petites ne s’amuseront de la situation de leur père qu’en fouillant dans les bagages de la reine d’Angleterre de passage à l’Élysée. Benoît Duteurtre décrit un milieu qui ne veut rien d’autre que la tranquillité et la simplicité. Des Français moyens qui entendent bien le rester. Peu attirés par l’argent, goûtant les joies de la famille ( ?), catholiques progressistes (les plus dangereux selon Vailland), toujours en quête d’une vie sans éclat, ils seront plutôt incommodés par les flashs et le papier glacé d’une presse qu’on n’appelait pas encore « people ». L’épisode présidentiel fut une parenthèse vite refermée et dont les souvenirs seront finalement dispersés. Au final, la tendresse du regard que porte Duteurtre sur ces gens nous les rend proches, sympathiques.

Récit d’une famille bourgeoise dans un milieu bourgeois, récit d’un fils de famille qui garde, sinon cultive les tics de ce milieu, les Pieds dans l’eau est aussi un autoportrait sans concession, mais pudique. Duteurtre n’est ni dans la mortification ni dans le déballage. Cette pudeur peut parfois sembler amputer cette vie de certaines dimensions, à tout le moins essentielles : qu’en est-il des amours de ce jeune homme ? On ne le saura pas. L’homosexualité à Étretat est à peine évoquée. Après tout, d’autres écrivains sont peut-être plus doués pour ce genre de littérature – ou devraient savoir qu’ils ne le sont pas… Les Pieds dans l’eau, en somme, n’est pas fait pour plaire à ceux qui aiment savoir comment on se fait enculer par un rappeur de seconde catégorie. Les nuits parisiennes n’apparaissent que par contraste avec ces moeurs de province dont Paris est si loin – tout du moins à l’époque.

On connaît Duteurtre satiriste du monde moderne, de ses ridicules, de ses fausses avancées et de ses réelles régressions. Il a pu le pousser jusqu’à en faire une marque de fabrique tantôt réjouissante, tantôt irritante lorsqu’il semble prendre systématiquement le contre-pied de son époque. Ici, la nostalgie adoucit, tempère les charges au demeurant parfaitement justifiées lorsqu’il s’agit de vitupérer l’envahissante laideur des supermarchés et parkings ou des fenêtres de Plexiglas posées sur la demeure familiale, mais aussi lorsqu’il dénonce la politique de récolte massive des galets pour construire des autoroutes, ce qui aboutit à l’effondrement des falaises. Duteurtre insiste sur la qualité de la courtoisie de son petit monde, cette courtoisie que l’on dit surannée et dont Schopenhauer faisait une condition essentielle de la vie en société. Le philosophe allemand utilise à ce sujet la métaphore des porcs-épics qui, l’hiver, ont froid s’ils s’éloignent et se piquent s’ils se rapprochent trop. Comme on le voit par exemple dans le très émouvant chapitre sur la mort de sa grand-mère, mais aussi dans l’ensemble de les Pieds dans l’eau, il se tient toujours à la bonne distance, ni trop près ni trop loin de son sujet, trouvant toujours un équilibre élégant qui rend ce roman délicieux à lire.

Franck Delorieux


Les Pieds dans l’eau, de Benoît Duteurtre. Éditions Gallimard, 239 pages, 17,50 euros.

« The Ghost writer » : 
Les fantômes 
de Polanski


« The Ghost Writer »

Les fantômes 
de Polanski

***

« Adapté du roman L’Homme de l’ombre de Robert Harris, le nouveau long-métrage de Roman Polanski, The Ghost-Writer , sous les traits d’un film d’enquête, raconte le cheminement d’un homme à travers des « cascades » financières, politiciennes et médiatiques. Ecrit, tourné et monté avant l’arrestation mondialisée du cinéaste en octobre 2009, le film dé-peint une société sectaire (groupuscules, extrémistes et vautours en tout genre), un monde replié sur lui-même dans le scoop et l’auto-justice, dans la politique du pacte et du tout sécuritaire, compressant l’être humain vers l’éradication de son identité et de son existence mêmes.

Sur deux heures de métrage, le film de Polanski retrace ainsi les mésaventures d’un écrivain (Ewan McGregor) qui, acceptant l’offre d’un magnat de la presse, doit remplacer un collègue (brusquement décédé) afin de rédiger l’autobiographie d’un ancien premier ministre britannique, Adam Lang (Pierce Brosnan). Si ce politicien est nommé plusieurs fois dans le film, son « nègre » n’est, lui, jamais appelé ni par son nom ni même par son prénom. C’est l’ombre d’un homme, un double remplaçable, un chien. C omme l’écrivait Nicole Lapierre, « Celui qui n’a pas de nom n’existe pas en tant qu’homme, il est voué au néant, c’est pourquoi l’univers concentrationnaire, comme d’autres institutions totalitaires, ne tolère que des numéros. »

Tel l’étudiant anonyme du Couteau dans l’eau , cet écrivain mal embarqué doit affronter une société hiérarchisée (le magnat décide à la place de l’éditeur en chef, etc.), méprisante (l’écrivain comme écrou, l’élite hautaine, etc.), mécanique (les moyens de transports dans le film mènent à la mort), bref innommable . La maison du magnat où réside le premier ministre déchu (accusé de crime de guerre en Irak) est un bunker luxueux, sorte de Hearst Castle high-tech et faussement transparent : ses baies-vitrées ne laissent entrevoir que ciels tourmentés, brouillards et dunes à la Friedrich. En définitive, le film le plus gris-noir de Polanski. Pas de narration tonitruante, mais des mots et des dialogues entrelacés et noués jusqu’au secret. Pas de flash-back, mais le visage troué et la voix fugitive d’un vieil homme (Eli Wallach). Pas d’histoire d’amour, mais des trahisons. Pas d’explosion, mais le son seul d’une balle ou d’une vague. Pas de happy end, mais un ultime hors champ qui fait, littéralement, froid dans le dos. Un film anachronique ?

La résolution de l’énigme, griffonnée sur un bout de papier plié, passera de main en main, sans que personne n’en ouvre le contenu. Car en effet, chacun détient à un moment la vérité sans toujours en avoir conscience ou sans oser passer à l’acte. Le manuscrit autobiographique contenait un secret lié au passé, aux débuts, aux amorces. Ironiquement, l’absence de tout générique d’ouverture dans le film de Polanski annonce déjà des disparitions parlantes et un générique de fin ouvert, réalisé sur fond blanc avec une typographie de manuscrit (ou de rapport policier) où genèses et identités y sont délivrées. Au final, bien des peurs et des colères polanskiennes seront passées devant nous pendant la projection. En particulier, ce spectre du mot caché, ou du nom meurtri, désintégré , et toujours d’actualité. »

Alexandre Tylski

The Ghost-Writer. Réal. Roman Polanski. Scén. Robert Harris & Roman Polanski. 
Inter. Ewan McGregor, Pierce Brosnan

Vuillard, une épopée à la gloire des vaincus

Galerie

Cette galerie contient 2 photos.

Éric Vuillard est un auteur rare. J’ai dit, en 2006, tout le bien que je pensais de son roman, Tohu. Il vient, en cette fin d’année 2009, de publier un autre roman, Conquistadors, qui confirme mon sentiment d’alors … Par Jean Ristat Continuer la lecture