Morgan Sportès : les infections du monde

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Les romans de Morgan Sportès constituent une sorte de plongée dans les infections de notre monde, une chronique de sa marche chaotique qui finira bien par déboucher sur le pire, tant l’équilibre entre la raison et l’aventurisme est devenu instable. Sportès ne craint pas de déranger, un peu comme ces philosophes matérialistes du XVIIIe siècle qui ne pouvaient s’empêcher de mettre en lumière, non pas les malheurs de leur temps, ce qui était admis, mais leurs causes, ce qui était moins conseillé. Sommes-nous si loin de leur époque ?… Par François Eychart Lire la suite

Anne Godard et la fille brûlée

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On avait lu un premier roman d’Anne Godard, « L’inconsolable », en 2006, dont le sujet était la mort d’un fils, dans un monologue d’un genre particulier. Dix ans après, Anne Godard revient avec un second roman, « Une chance folle », où recommence la même histoire qui cloche, où la mort est encore là, où l’ambivalence du rapport à la mère conditionne tout, mais où il s’agit peut-être et surtout d’une jeune fille qui sent et qui expérimente qu’elle est éternelle… Par Didier Pinaud. Lire la suite

Bertrand Leclair, le roman comme expérience

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Ecrire un roman, dit Bertrand Leclair, « c’est tenter de jeter un pont sur le vide pour atteindre un autre qu’on veut toucher, mais un autre dont on ignore tout. » C’est ce qu’il avait appelé « le roman comme expérience », dans une conférence donnée à Paris, en 2006. Dans le roman qu’il publie aujourd’hui aux éditions du Mercure de France, Perdre la tête, l’art du roman est plus que jamais cette écriture sur le vide, dans le vide, et où – en plus – il a placé en exergue une célèbre phrase de Georges Bataille : « Ecrire est rechercher la chance » Par Didier Pinaud. Lire la suite

Viet Thanh Nguyen : Le livre des retournements

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D’un Vietnamien ayant quitté son pays avec ses parents au moment de la libération de Saïgon par les communistes, quand il avait quatre ans, réfugié aux États-Unis depuis et intégré au point d’y devenir professeur d’université, on ne s’attendait guère à une critique en règle de la société ultra-libérale de son pays d’accueil. Viet Thanh Nguyen avec son premier roman, Le Sympathisant, prend tout le monde à contre-pied, et mène le lecteur de surprise en surprise… Par Jean-Pierre Han. Lire la suite

L’oubli, comme matrimoine

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Avec des effets de temps et d’ellipses, Chloé Delaume réinvente le polythéisme à chaque page et y entremêle des références à l’histoire contemporaine et antique. C’est drôle, intelligent, mais surtout impertinent. Les sorcières de la République conjuguent l’imagination et la narration à la perfection… Par Quentin Margne. Lire la suite

Habiter poétiquement l’espace

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Il y a la profondeur mélancolique du titre et il y a la profondeur palimpseste du roman : L’ombre s’allonge est un livre dont on aime à ressentir la matière puissante et les traces comme en surimpression des questions qui empoignaient l’écrivain dans ses précédents romans, des questions qu’il n’a cessé de creuser autour de l’amitié brisée ou meurtrie. Lire la suite

Cesare De Marchi : La quête de l’authenticité

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Cesare De Marchi (né en 1949 et auteur de romans publiés avec succès depuis 1981) fait dans son dernier roman une description détaillée d’une vie à la recherche de sa pleine réalisation et qui veut écarter de son chemin toute forme de compromis… Par Leonardo Arrighi Lire la suite

Du voyage comme diaspora du désir


Du voyage comme diaspora du désir

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Les Lettres Françaises, revue culturelle et littéraire

Patricia Reznikov, La nuit n'éclaire pas tout

Patricia Reznikov fait partie de ces auteurs capables de nous procurer des surprises, de nous intriguer et de nous passionner. Elle nous fait éprouver ce fameux « plaisir du texte » dont Barthes s’était fait le héraut. Son dernier roman, La nuit n’éclaire pas tout, est une belle réussite. Il échappe au canevas classique du genre sans entrer dans les périlleux dédales de l’expérimentation. Oui, il nous donne beaucoup de plaisir, mais aussi nous procure d’autres sentiments, un peu de tristesse, souvent de la mélancolie, parfois même de l’affliction, sans jamais pour autant distiller tristesse et ennui. Je pourrais même dire que le ton est enjoué, le style enlevé, l’expression heureuse.

L’intrigue ? Il n’y en a pas à proprement parler. Et pourtant le mouvement ne manque pas : on ne cesse de parcourir l’Europe en tous sens, d’Amsterdam à Londres, en passant par Turin, pour toujours revenir dans un Paris qui a conservé sa beauté nostalgique – un Paris situé entre le réel et l’imaginaire, entre sa vérité et son mythe. Le héros de cette aventure est-il Benjamin Himmelbar, un écrivain déjà âgé, revenu de tout ou presque, ou Héloïse, une jeune fille, curieuse, impérative et excentrique qui l’entraîne à la suivre dans ses folles randon- nées n’obéissant qu’à ses impulsions ?

Comment ne pas voir ces pages comme un art du voyage, qui est aussi un art amoureux ? Comment ne pas le regarder comme une aventure entre deux êtres qui s’inspirent l’un l’autre alors que si peu de choses devraient les rapprocher ? Et s’il s’agissait de la mise en scène de la relation étrange entre un romancier et sa lectrice ?

Ce n’est pas tant un périple dans l’espace des villes qu’une circumambulation dans des cultures qui ont façonné un être, au fil du temps et des épreuves, comme si nos personnages apparte- naient à une diaspora de gens du voyage intérieur.

Ce qui est le plus admirable dans ce roman, c’est la vie qu’elle magnifie, malgré toute sa pesanteur et les désillusions qu’elle charrie, c’est la faculté de son auteur de rendre non seulement crédibles, mais aussi émouvantes et palpables, les émotions suscitées par ces aventures qui se situent à mi-chemin entre Conrad, les livres de voyage de Morand et les errances de Rilke. Cela le rend inclassable et, de ce fait, attirant. Patricia Reznikov nous apprend que le chemin (comme une interprétation occidentale du tao) est tout. Les accidents qui surviennent sur la route sont les moments de l’enseignement, de l’expérience, de la création. Le roman est l’histoire de deux figures en miroir qui déjouent le mythe de Faust : le vieil homme conserve sa jeunesse et la belle et légère Héloïse apprend à vieillir (c’est-à-dire à construire son propre théâtre de la mémoire) sous ses formes adorables. C’est au milieu des fantômes des poètes des siècles passés que leur vie trouve paradoxalement sa dimension concrète et s’accomplit.

Gérard-Georges Lemaire

La nuit n’éclaire pas tout,
de Patricia Reznikov, Albin Michel, 352 pages, 20 euros.

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D’amour et de haine


D’amour et de haine

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Le récit d’Anouar Benmalek commence par un cri, celui de la mère de l’auteur – « Ce matin de mai, vers dix heures, tu as hurlé de douleur, d’une voix particulièrement aiguë : “Écartez-vous de moi, écartez-vous de moi !”… » – juste avant qu’elle ne meure : « Et, d’un seul coup, dans une grande explosion de souffrance, tu es morte. » Ce cri de douleur, cette explosion de souffrance, ce sont aussi ceux du fils, on le comprendrait à moins, pourtant la suite du récit apportera d’utiles précisions sur son attitude. C’est effectivement avec une rage non dissimulée qu’Anouar Benmalek jette tout cela sur le papier. Rage devant l’inéluctable de la nature humaine ? Sans doute, encore qu’il y a, chez lui, la parfaite acceptation de notre condition. Alors ? La mort de la mère et les souffrances la précédant auraient pu être différées si seulement son mal avait été détecté un peu plus tôt et si elle avait été correctement soignée, toutes choses impensables dans l’Algérie d’aujourd’hui, semble-t-il : les quelques épisodes « médicaux » que narre Anouar Benmalek sont terrifiants. Ils ne sont, hélas, que l’un des nombreux signes de la dégénérescence du pays qui a sombré, dans les années 1990, dans la folie meurtrière. Rage encore de l’auteur qui a « raté » la mort de sa mère : il était à l’étranger où il s’est exilé et il est arrivé trop tard (« Pardon, maman, je n’étais pas là quand tu as rendu ton dernier souffle », or c’était « le seul (moment) de ta vie que je n’avais pas le droit de rater »…), comme il est arrivé trop tard pour la mort de son père.

Pourtant Tu ne mourras plus demain, et à cet égard le titre est on ne peut plus clair, est avant tout une lettre d’amour – un amour qu’il n’a pas su dire comme il convenait, mais le peut-on jamais ? – de l’auteur à la disparue. Oui, l’amour comme envers de la rage. Anouar Benmalek s’adresse directement à sa mère. Cette lettre à la mère se doublera bientôt d’une lettre au père, bien moins féroce que celle de Kafka au sien, parce qu’em- preinte malgré tout d’une immense tendresse. À partir de là Benmalek remonte le temps dans des « pages affamées de passé », et reconstitue son roman familial, et quel roman ! Avec des protagonistes qui sont de véritables figures de fiction (« que d’invraisemblances dans nos vies ! ») : une grand-mère maternelle suisse autrefois trapéziste en tournée au Maroc, et qui épousera un enfant du pays tombé en admiration devant elle, l’artiste de cirque. Lui-même, probable fils d’une esclave peule, wolof ou soninké… Un père, passionné de théâtre, qui fuira Constantine pour s’installer au Maroc où il rencontrera de manière tout à fait romanesque celle qui deviendra sa femme, la mère d’enfants qui s’égailleront pour la plupart à l’étranger, en exil… et bien d’autres personnages tout aussi hauts en couleur. Ce qui se dessine en creux derrière ces descriptions volontairement laconiques, ce sont des pans entiers de l’histoire de l’Algérie et du Maroc contemporains. Ce « petit » livre, aux antipodes des sagas coutumières de l’auteur, est précieux à plus d’un titre : il met au jour la tragédie d’exister, et son bonheur aussi, à travers la recherche d’une écriture qui, enfin, pour dire l’indicible, ne bégayerait plus. Mais est-ce possible ?

Jean-Pierre Han

Tu ne mourras plus demain, d’Anouar Benmalek, Éditions Fayard. 180 pages, 17 euros.

Octobre 2011 – N°86


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Les Enfers de Poritzky

Les Enfers de Poritzky

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Quelques mots pour évoquer la maison d’édition de la Dernière Goutte. Parmi les premiers titres du catalogue de ce jeune éditeur strasbourgeois, on notera la réédition du premier roman de Jacques Sternberg, Le Délit. On découvrira surtout Jakob Elias Poritzky, un auteur juif germanophone né en Pologne en 1876. Son roman, Mes enfers, écrit au début du siècle, peint l’enfance et la jeunesse d’un personnage assoiffé d’idéal dont les aspirations se heurtent successivement aux barrières de la bigoterie, de l’argent, de l’hypocrisie. Cet homme révolté qui fuit l’intransigeance religieuse d’une figure paternelle autoritaire et brutale ne trouve nulle part l’absolu qu’il cherche désespérément en Allemagne puis en France, mais se retrouve au contraire systématiquement confronté à une réalité sociale dramatique et à l’indifférence des philistins. Dans un style délibérément cru, provocateur, Poritzky s’acharne contre cette Europe petit bourgeoise qui renie les valeurs qu’elle prêche pour se donner bonne conscience. À mesure que les chemins censés mener à Dieu se transforment en autant d’impasses, la colère se retourne contre ce dernier pour avoir laissé prospérer une humanité aussi détestable et abandonné à leurs tourments ceux qui cherchaient à s’élever d’une quelconque manière. L’échec de cette quête de sens, l’impossibilité d’une théodicée débouchent sur un constat d’un terrible pessimisme.

Ce roman traduit pour la première fois en français est l’occasion de découvrir cet auteur dont la mort en 1935 lui évita de voir sa femme et sa fille assassinées et son œuvre brûlée par les nazis.

Sébastien Banse

Mes Enfers, de Jakob Elias Poritzky, Editions de la Dernière Goutte. 215 pages, 18 euros.

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