N° 127 – Les Lettres Françaises du 11 juin 2015


Au sommaire ce numéro 127 : Roland Barthes, par Tiphaine Samoyault, Olivier Barbarant et Nicolas Dutent ; Bernard Moninot s’entretient avec Franck Delorieux ; le théâtre palestinien, par Jean-Pierre Han; Goliarda Sapienza, par René de Ceccatty ; Julien Blaine, par Amina Damerdji ; Jacques Vaché, par Victor Blanc…

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Causer avec Dieu


Causer avec Dieu

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La littérature française, au XXe siècle, a connu deux grands poètes engagés, Claudel et Aragon, celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas. Oh ! s’il vous plaît, ne sortez pas à votre tour votre boîte à malices : je sais tout ce que ma formule a de provocateur et, sans doute, d’un peu réducteur. Leurs oeuvres, complexes et riches, procèdent d’une démarche qui va bien au-delà d’une simple illustration et défense partisanes. Aragon m’aurait, au simple énoncé d’« engagement », accablé d’une colère cinglante et, peut-être, envoyé faire un tour du côté de Sartre. Aragon ne se disait-il pas écrivain et communiste ?
Les surréalistes n’aimaient guère Claudel. Il faut dire que ce dernier les avait provoqués, en 1925, en affirmant que « le surréalisme ne peut conduire à une véritable rénovation poétique ». Il avait même ajouté que le dadaïsme et le surréalisme n’avaient « qu’un seul sens : pédérastique ». Ils lui répondirent, lors du fameux banquet Saint-Pol-Roux, à la Closerie des Lilas, par un tract imprimé sur un papier rouge sang, dans lequel ils faisaient remarquer qu’on ne pouvait être « à la fois ambassadeur de France et poète ». Ils dénonçaient les « bondieuseries infâmes » de Claudel, le traitaient de « cuistre » et de « canaille ». Il ne faut pas oublier, pour comprendre la violence de ces jeunes hommes, la boucherie de 1914-1918 et l’après-guerre où régnaient les bien-pensants et les chauvins. Je pense aux Poèmes de guerre de Claudel, écrits en 1915, 1916, et en particulier à celui-ci, intitulé Tant que vous voudrez, mon général !, où je relève ces vers : « Y a de tout dans la tranchée, attention au chef quand il va lever son fusil ! / Et ce qui va sortir, c’est la France, terrible comme le Saint-Esprit ! » Mais rien n’est simple. En 1916, la revue Sic, lieu de rassemblement de l’avant-garde, publie son second manifeste : « Vous qui avez ri ou craché sur Mallarmé, Manet, […] Claudel, Marinetti, Picasso, Debussy […], c’est vous qui avez failli perdre la France. » Aragon y collabore dès 1918 avec des « critiques synthétiques ». L’une d’entre elles, consacrée à la pièce de théâtre de Paul Claudel le Pain dur, parle « de cette âpre beauté qui vous prend à la gorge ».
Mais, en 1930, il va juger l’oeuvre de Claudel « moins intéressante et moins neuve que les affiches du dernier savon lancé en Amérique » ! Il faudra attendre 1954 pour qu’Aragon avoue dans les Yeux et la mémoire : « J’ai souvent envié le vers de Paul Claudel. » Et, à la fin de sa vie, n’ai-je pas été le témoin de l’hommage qu’il rendit au poète ? Il avait exposé dans son salon, rue de Varenne, les éditions originales des oeuvres de Claudel qu’il possédait – presque toutes, et certaines reliées – et invité la famille de celui-ci à le visiter à cette occasion…
Je rappellerai, pour mémoire, l’article de Claudel saluant, en 1945, dans les Étoiles, la publication d’Aurélien comme celle d’un grand poème. Je ne raconte tout cela que pour montrer la complexité de ces deux grandes figures de notre littérature, leurs contradictions et, pour tout dire, leur commun amour de la langue. Pris, chacun à leur manière, dans le filet des circonstances, ils ont cependant une même liberté de ton, de jugement, d’écriture. C’est ainsi que Claudel admire Colette, l’écrivain, et la diabolise pour ses moeurs. Lionel Ray m’a rapporté cet échange à la fin d’un déjeuner (en quelle année était-ce ? Peu importe) qui réunissait Aragon et Claudel. « Au fond, dit Claudel, à part nous deux, il n’y a pas d’écrivains en France. – Maître, lui répond Aragon, il y a Colette. – Je crois bien que la divine providence l’a inventée pour nous mortifier. »
J’ai donc sur ma table de travail un livre de Paul Claudel, Psaumes. Je suis resté quelques jours à le feuilleter avant d’en entreprendre la lecture. J’ai une grande admiration – c’est peu dire – pour le théâtre de Claudel, les Cinq Grandes Odes, les Cent Phrases pour éventails ou ses Petits poèmes d’après le chinois. Mais ses Poèmes de guerre, on l’aura compris, ou ses Poèmes durant la guerre de trente ans, m’irritent. Et tout l’ensemble plus spécifiquement religieux intitulé Corona Benignitatis anni Dei, même s’il comporte quelques beaux poèmes, me donne, le lisant, l’impression de parcourir un missel et d’assister à la messe. Le mécréant que je suis avait bien envie d’en rester là avec ce qui s’annonce sur la couverture comme des traductions des Psaumes s’échelonnant de 1918 à 1953. Mais c’était sans compter avec la préface de Guy Goffette. Avec passion, enthousiasme, Guy Goffette donne l’envie à son lecteur de plonger comme Claudel « la tête la première dans le tas des psaumes ». Il nous explique que nous allons y trouver « un Claudel pur jus, sauvage, baroque, opulent, tour à tour humble et dressé comme la justice ». Rien à voir, dit-il, « avec la platitude des traductions modernes ». Il a cette belle formule : « Ce n’est pas de littérature qu’il s’agit, mais de respiration. » Certes, mais qu’il me permette simplement de lui faire remarquer, ce qu’il sait mieux que tout autre, que le poète respire sa langue. La poésie est peut-être simplement une pneumatique, c’est-à-dire une affaire de souffle. Mais il est fidèle à Claudel, homme de foi, qui s’écrie : « Et non, sacrebleu, ce n’est pas beau ! Il ne s’agit pas de littérature. » Qu’on veuille bien me pardonner, mais j’entends avant tout dans ces traductions une poésie incomparable, du grand Claudel. Ce dernier le savait bien, qui avoue : « De temps en temps, il vient des morceaux d’homme de lettres ! Que voulez-vous que j’y fasse ? » Pour notre plus grand bonheur…
Claudel avait, pour un choix de psaumes publié en 1948, donné une préface intitulée : « Paul Claudel répond les Psaumes ». Il s’explique sur l’emploi qu’il fait du verbe répondre, au sens actif, autorisé par Littré. « On répond la messe. Et alors moi, pourquoi est-ce que je ne répondrais pas les Psaumes ? » En effet, répondre est, à l’origine, un terme appartenant à la langue religieuse. Répondre signifie se présenter à un appel, mais aussi se refléter. Le mot va au cours des siècles connaître des inflexions de sens qui vont de « faire connaître en retour » à « discuter au lieu d’obéir ». Eh bien, c’est ce que fait Claudel. Il discute. Par exemple : « Et alors, Seigneur, c’est pour toujours ? Ça va durer longtemps que Tu m’oublies et que Tu détournes de moi la figure ? […] Regarde-moi, écoute-moi tout de même un petit peu, Seigneur mon Dieu ! » (Psaume 12.) Il loue : « Comblé de grâce et de tendresse, mes livres donnent issue à ce flot en moi de poésie qui monte ! » Il supplie : « Sauve-moi, Dieu, juge-moi, mon dossier est sur ta table/ Perçois, percepteur, chacun de ces mots que je verse à ta caisse. […] Au secours, Monsieur l’Agent, j’ai un coupe-file ! » (Psaume 53.) Il condamne, et avec quelle virulence et férocité, « tous ces braves gens qui vont tous les dimanches à la messe, c’est pas leur faute s’ils puent au nez du bon Dieu comme de l’eau de Cologne ! » (Psaume 36.)
Le lecteur a maintenant, je l’espère, une petite idée de la façon dont Claudel « traduit » les Psaumes. On comprend que le poète s’adresse, avec son souffle, par pneumatique en somme, à Dieu, « au bon Dieu lui-même avec qui je cause ». Il ne se demande pas, comme Roland Barthes préfaçant les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola, comment parler avec Dieu. Il y va, tout d’un bloc, avec « quelque chose d’enragé que l’on sent dans les reins, pire que la Marseillaise, ah !… » Il note que « l’hébreu de David et le latin de saint Jérôme ne sont pas faits pour déclencher au fond de notre cavité spirituelle un écho à nous-mêmes étranger ». Il avoue ne pas tout comprendre, s’ennuyer parfois. « Mais il y a tout de même un mot que j’ai saisi, et alors cet enfant de la harpe que je suis aussi bien que l’autre, l’ami de Saül, il se met à travailler dessus… »
Renée Nantet et Jacques Petit, qui ont établi et annoté les textes, parlent d’un « journal prié » à propos de ces traductions. Elles reflètent « l’atmosphère de la journée » et sont, souvent, liées aux malheurs et aux misères du temps de la Seconde Guerre mondiale et de l’immédiat après-guerre. « Ne me confonds pas, Seigneur, avec les inutiles et les carnassiers/ Ni avec tous ces gens qui ne songent qu’aux gros sous », ou bien : « À quoi ça sert, le sang qui coule par terre sans servir à rien ?/ C’est la boue qui te servira de miroir pour que Tu y voies Ta figure ? »
Étonnant, surprenant Claudel. Voici que, à la faveur de la lecture de ses Psaumes, j’ai relu dans les Feuilles de saints le long et magnifique poème qu’il consacre à Verlaine : « Un seul a regardé cet enfant et a compris qui c’était./ Il a regardé Rimbaud, et c’est fini pour lui désormais./ […] Pourvu qu’il suive cet enfant, qu’est-ce qu’il dit au milieu des rêves et des blasphèmes. » Et tout cela me ramène à Guy Goffette, à son livre paru en février dernier, l’Autre Verlaine. Son Verlaine n’est pas étranger à l’image qu’en a Claudel, un Verlaine « dans cette chambre de prostituée, la face contre la terre,/ Aussi nu par terre que l’enfant quand il sort tout nu du ventre de sa mère ! ».
Guy Goffette nous a déjà donné, en 1996, un passionnant et émouvant Verlaine d’ardoise et de pluie. Il revient donc, en 2008, nous entretenir de « son » Verlaine. Cela mérite explication. « Son » Verlaine est d’abord le grand garçon dont le patronyme est Verlaine, un grand garçon « frais déboulé de l’Ardenne sombre », arrivé en milieu d’année dans sa classe et qui lui inspire « tout de suite une admiration mêlée de crainte ».
Un jeudi, il entre dans l’équipe de foot dont fait partie Guy – il a onze ans – et s’impose comme un champion en marquant « trois buts d’affilée dans des angles impossibles ». Goffette explique qu’il lui ravit son titre d’honorable gardien de but et surtout l’admiration de sa fiancée et « des petites délurées qui ne se tenaient plus » et « frétillaient comme des gardons » devant lui. Cette blessure fera que « ce fichu nom » de Verlaine va fermer pendant longtemps « l’oeuvre entier du poète homonyme qui disait l’avoir si dûment porté ». Quarante ans plus tard, en 1991, Goffette est au Québec. Il lit Émile Nelligan, « ce Rimbaud québécois, si grand connaisseur de Verlaine qu’il en recopiera jusqu’à sa mort les vers de mémoire en se les attribuant dans sa folie ». À cause de lui ou de Léo Ferré chantant la Chanson bien douce, il se met à dévorer les oeuvres poétiques de Verlaine et rentre en France. « Le printemps venu, j’ai pris la route avec Paul Verlaine. Ensemble, nous avons refait les chemins de son enfance, bu la pluie et les brouillards de l’Ardenne, écouté les nuances du vert et du gris, et celles du schiste roux qui chante et qui pleure. » Il va passer, dit-il, trois années « de compagnonnage intérieur et presque physique avec Verlaine ». Le Verlaine dont il nous parle maintenant est l’homme de foi. Ce n’est sans doute pas celui qui est le plus connu et admiré aujourd’hui, tant il est vrai que nous avons dans l’esprit l’image qu’en a laissée Rimbaud, celle du pauvre Lélian, un chapelet aux pinces… Il ne va pas recourir aux textes en prose de Verlaine, à ses confessions « et Dieu sait s’il faut les prendre avec des pincettes »… Non, il ira le plus souvent possible vers les poèmes : « C’est la part la moins suspecte, celle qui, dans ses meilleurs moments, lui échappe – aveu, cri ou sanglot. » Il va donc traiter de foi et de poésie. « Un drôle de ménage. Comme l’eau et le feu. »
La « conversion » de Verlaine ? Goffette préfère la désigner « comme un retour à la foi d’enfance ». Il trouve le mot « théâtral et un brin pompeux » et parle d’une « foi d’enfant de coeur ». Son Verlaine « n’aura été, derrière le poète de génie et comme le soutenant de son ombre, qu’un grand enfant jamais fatigué d’être attentif et naïf ».
Je cite encore : « Il a beau grogner comme un cochon dans le « recès de sa triperie », comme dit Claudel, il n’est jamais qu’un enfant qui pleure ».
Au fond, Guy Goffette, tout au long de ses courts récits, par petites touches, tente de nous donner un portrait tout en nuances du « vieux Socrate chauve » (Claudel encore !). Il veut corriger les images généralement reçues du poète : celle « du pochtron moulinant de sa canne de fer avant de rouler dans la rigole » ou celle du vieux libidineux que l’amour des femmes a repris à la fin de sa vie.
Dans ce beau livre, à l’écriture dense, impeccable et sensible, il a entrelacé sa vie et celle de Verlaine.
Et si je disais : Guy Goffette né Verlaine ?

Jean Ristat

Psaumes, de Paul Claudel,
éditions Gallimard, 320 pages, 25 euros.
L’Autre Verlaine, de Guy Goffette, éditions Gallimard, 99 pages, 11,50 euros.

Barthes: Artiste ou professeur, il faut choisir


Barthes :

artiste ou professeur, il faut choisir

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Tendre de Noir, de Raphaël Boccanfuso.

Dernier ouvrage paru dans la collection « Traces écrites » dirigée par Dominique Séglard qui nous a brutalement quittés au début de cette année, ce volume rassemble tous les paralipomènes du Roland Barthes par Roland Barthes (1975), premier livre de la collection des « Écrivains de toujours » à avoir été rédigé par le sujet même du livre. Un paradoxe bien propre à séduire Barthes, toujours angoissé à l’idée d’être prisonnier de son propre sujet et anxieux de s’identifier à des objets qui le réifient.

Il y a du Gide dans cette bougeotte qui emmenait Barthes toujours ailleurs qu’on ne l’attendait et, sans doute aussi, autre part qu’il n’aurait voulu aller. Un des tout premiers textes de Barthes, Notes sur André Gide et son Journal, remonte à juillet 1942. Mais il aura parcouru une trajectoire inverse de celle de Gide, allant des Nouvelles Nourritures terrestres (je ne puis mettre au centre les plaisirs de l’individu tant que les besoins du collectif n’ont pas été satisfaits) aux Nourritures terrestres (apologie de la libido sentiendi, soit l’assouvissement de tous les désirs sensuels). Parti de ce qu’il appelait son « livre mandala », le Degré zéro de l’écriture (1953), et de Mythologies (1957) où il formule un diagnostic sur la modernité qui atteignait à la radicalité de ses prédécesseurs allemands, tel Adorno, il connaît, au terme de sa vie brutalement interrompue par un accident de la circulation, l’acédie (péché de tristesse), comme en témoigne son dernier livre la Chambre claire. Ses dernières notations recueillies dans Incidents, amères, chagrines et atrabilaires, contrastent avec les tout derniers mots griffonnés par Gide : « Ma propre position dans le ciel, par rapport au soleil, ne doit pas me faire trouver l’aurore moins belle. » Entre les deux, il écrivit bon nombre de livres de professeur, aujourd’hui pour la plupart illisibles.

Il avait tâté de la dureté de la politique, mais avec une honnêteté immense, avait compris que la politique c’est donner la mort et recevoir la mort (la Décision, de Brecht), qu’il était beaucoup trop gentil pour cela et que ce ne serait jamais pour lui, qu’il se contenterait, en politique, de « se faire de la bile ». Robert Voisin, génial éditeur, entre autres de la revue Théâtre populaire, dont Barthes était l’élément le plus brillant, racontait avoir rencontré Barthes à la première de Mère Courage et avoir vu là un homme défait. Héritier récent d’une forge, après une enfance où sa mère tirait le diable par la queue, il venait de s’apercevoir que Brecht appelait un monde où lui, Barthes, n’aurait aucune place.

Les textes ici rassemblés relèvent de ce qu’on a pu appeler « une philosophie de l’inquiétude ». Barthes essaie de saisir son moi qui lui échappe sans cesse, s’accroche à des objets qui, soit sont tout aussi fuyants que son moi, soit grattent désagréablement son épiderme délicat de leur écorce pétrifiée. Il hésite en fait entre deux positions auxquelles il n’a jamais voulu renoncer, l’artiste qui capte l’émanation des choses et hystérise sa sensation, s’aban­donnant, s’échappant, se fuyant, prenant le risque de l’inconnu, et le professeur qui baratte les théories (Marx, Lévi-Strauss, Lacan, Benveniste…) dans l’espoir de produire une théorie personnelle dont l’effet recule au fur et à mesure que le désir de capture s’avance. Sensible, trop sensible pour être professeur, peureux, trop peureux pour être artiste.

Il n’aura pas eu de descendance, ses tristes épigones, qui veillent avec un soin taxidermiste sur la moindre notation ma­nuscrite, se signalent par le degré zéro de l’intelligence critique et, comme dit l’un d’entre eux, estiment qu’il n’est plus temps de songer à la pertinence d’une œuvre, d’une pensée, programme encore bien trop ambitieux, qu’il est déjà bien suffisant d’établir sa cohérence. Barthes méritait mieux que ces raseurs qui nous rappellent la Sorbonne des têtes à barbe carrée. Barthes a été un auteur crucial. Sans lui, il est bien possible que la « French Theory » n’eût pas prise, comme on le dit d’une mayonnaise, pour reprendre une image qu’il affectionnait. La littérature et la linguistique, la philosophie et la psychanalyse, l’eth­nologie et la sociologie, l’esthétique et la politique ne se sont peut-être si bien rencontrées durant les Trente Glorieuses (1950-1980) que parce qu’un homme cultivé, délicat, sensible, les a toutes entraînées dans un tourbillon, renonçant à prendre, à fixer, à s’emparer, au bénéfice d’un « déprendre », « dessaisir », « décevoir », « lâcher prise », adoptant ainsi pour antimot d’ordre une théorie de verbes « qui renvoient à un procès de dérive, à l’esquive de tout pouvoir ». Et, échouant à aborder aux rives de la Vita nuova, à accomplir sa réforme, dont sa rigoureuse procrastination l’aura toujours tenu à honnête distance, il a été aspiré par ce mouvement centripète, qu’il avait mis en branle par une imprudente chiquenaude, dans les eaux glacées de la décennie terrible, dont le spectacle lui aura été épargné, disparaissant ainsi, il faut bien le dire, en même temps que l’ensemble de la culture française. Entre Loti et Taine, il faut choisir.

Jean-François Poirier

Le Lexique de l’auteur : séminaire à l’École pratique des hautes études 1973-1974, suivi de Fragments inédits du Roland Barthes par Roland Barthes. Éditions du Seuil, 422 pages, 25 euros.