Marx : histoire d’une fiction


Marx : histoire d’une fiction

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À supposer que la reconstruction de l’histoire du marxisme proposée par Costanzo Preve, comme il faut le souhaiter, suscite le débat, voire la controverse, ce n’est vraisemblablement pas la périodisation adoptée par l’auteur qui sera le point le plus disputé. Trois « âges » se succèdent dans ce livre, selon un schéma des plus classiques : tout commence par l’époque du « proto- marxisme », âge de la « fondation » (1875- 1914), suivie d’une phase  « intermédiaire » correspondant à l’âge de la « construction » (1914-1956), avant l’entrée du marxisme dans un stade « tardif » qui coïncide avec l’âge de la « dissolution » (1956-1991). Quant aux dates qui scandent cette évolution, elles s’imposent comme autant de charnières dont l’importance paraît difficilement contestable, qu’il s’agisse des années de la Première Guerre mondiale d’où émerge la Révolution d’octobre ou de l’année du XXe Congrès du PCUS, où le discours tenu par Khrouchtchev apparaît rétrospectivement comme le ferment de la crise à venir. Attentive à la façon dont l’histoire du marxisme s’insère dans l’ensemble de l’histoire des deux derniers siècles, cette périodisation témoigne du souci qui anime l’auteur de ne pas s’enfermer dans les limites de l’histoire des idées, signe de sa fidélité à l’esprit des recherches menées par Marx lui-même. Si le travail de Preve appelle la discussion, c’est bien plus par la façon dont, comme toute recherche historique qui refuse de considérer que son objet lui est immédiatement donné, il construit son problème.

revue culturelle et littéraire Les Lettres Françaises

Costanzo Preve

De quoi l’histoire du marxisme est-elle l’histoire ? Michel Henry répondait : « Le marxisme est l’ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx. » Sans aller jusqu’à reprendre cette formule provocatrice que Denis Collin rappelle dans sa lumineuse préface, l’auteur refuse catégoriquement de réduire l’histoire du marxisme à l’histoire des interprétations plus ou moins fidèles de la pensée de l’auteur du Capital. Bien plus, l’histoire du, ou plutôt des marxismes apparaît comme une série de distorsions, parfois fécondes, parfois catastrophiques, tantôt tragiques, tantôt comiques, de la pensée de celui qui n’en est pas moins régulièrement invoqué comme un père fondateur. De ce phénomène, Preve propose cette explication limpide, mais dont les conséquences sont explosives : « Karl Marx ne nous a pas laissé une doctrine cohérente et systématisée, mais seulement un chantier en construction. » Loin de constituer un ensemble théorique que Marx aurait pu transmettre en bloc à ses héritiers, le marxisme a été le produit d’une construction qu’Engels et Kautsky ont été les premiers à élaborer, et qui ne pouvait pas ne pas choisir, trier, sélectionner – en fonction des impératifs des luttes sociales et politiques en cours. D’où cette conséquence radicale : « La pensée de Karl Marx ne fait pas partie de l’histoire du marxisme. » Pour Preve, cette dernière se confond finalement avec la succession de quelques schémas d’interprétation dominants, la première phase étant marquée par le primat de l’économisme, la deuxième par le « politicisme », la dernière par le culturalisme.

Si Preve estime que ces écarts appellent la critique, ce n’est pas en référence à un « vrai Marx », à une version « authentique » de la doctrine qui pourrait servir de critère pour apprécier la fidélité des usages ultérieurs. Selon lui, une telle doctrine brille bien plutôt par son absence chez Marx, et à trop vouloir la formuler, on risque de perdre de vue l’essentiel, l’élaboration d’un « nouveau paradigme anti-utilitariste », seul moyen de rompre réellement avec la logique du capital et la prétention de l’économie à exercer une souveraineté absolue sur l’ensemble de la vie sociale. À un tel programme, la critique de la raison instrumentale menée par les théoriciens de l’École de Francfort pourrait sans doute apporter une précieuse contribution, et l’on peut regretter que Preve se contente de dire son estime pour ces auteurs, sans s’engager dans une confrontation plus approfondie avec leurs travaux. Son but n’était certes pas d’être exhaustif, et l’on ne peut que se réjouir de voir une histoire du marxisme évoquer Karl Korsch, la Critique de la raison dialectique ou encore les derniers travaux de Lukács.

En définitive, ce livre écrit par un philosophe aussi enjoué que lucide est plus qu’une histoire, et il n’y a rien de fortuit à ce que l’auteur cite régulièrement (en français dans le texte) la célèbre exigence critique rappelée par Althusser, « ne pas (se) raconter d’histoires ». La traduction rapide de ce livre, quelques années seulement après la publication de l’original italien, fait espérer que d’autres ouvrages suivront sans trop tarder, à commencer par celui que présuppose cette reconstruction historique, et qui porte ce titre si prometteur, Marx inattuale.

Jacques-Olivier Bégot

Costanzo Preve, Histoire critique du marxisme, traduit de l’italien par B. Eychart, préface de D. Collin, postface d’A. Tosel, Armand Colin, 312 pages, 27,80€  

 

Octobre 2011 – N°86

 
 

La grève générale au tournant du siècle


La grève générale au tournant du siècle

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Alors que les voies d’une difficile mais indispensable abolition du capitalisme font de nouveau l’objet de recherches actuelles, il est troublant de constater qu’un débat revêtant les mêmes enjeux a déjà été tenu il y a un siècle. Ce sont les termes et le contenu de ce débat que Miguel Chueca a choisi de présenter aux lecteurs d’aujourd’hui, en rassemblant et un commentant avec érudition un ensemble de textes, prenant la  forme d’un recueil intitulé Déposséder les possédants.

Entre la fondation de la CGT (1895) – alors d’obédience syndicaliste révolutionnaire –, et celle de la SFIO (1905) – officiellement marxiste –, les différentes composantes du mouvement ouvrier français se sont affrontées sur un point : la place de la grève générale comme hypothétique voie vers la révolution sociale. Durant quelques années, la CGT en fit l’horizon incontournable de sa stratégie, au point de créer un Comité de la grève générale, dont l’objectif était d’assurer la propagation de ce que les partisans du socialiste Jules Guesde appelaient avec mépris le « grève généralisme ». La virulence des propos échangés entre syndicalistes et socialistes fut d’emblée un des aspects du débat ; une virulence qui tranche par ailleurs avec l’œcuménisme que l’on trouve de nos jours au sein de la pensée critique et radicale.

Or si la critique à l’époque a tourné à la polémique voire aux anathèmes, elle a conservé un noyau rationnel qui explique la fécondité d’une relecture, un siècle plus tard, des arguments des partis en présence. Il s’agissait alors de trouver une stratégie de substitution aux révolutions du XIXe siècle, – celles des pavés et des barricades –, et la grève générale est apparue aux yeux d’un Fernand Pelloutier ou d’un Georges Sorel comme la seule solution réaliste stratégiquement, et émancipatrice politiquement. Résumons sommairement les raisonnements : face à un État bourgeois et policier plus efficace que jamais, il est indispensable de diffuser partout dans le pays, dans chaque cellule de son corps économique, la subversion qu’occasionnerait un arrêt généralisé du travail. La grève générale multiplierait les fronts de lutte à tel point que la concentration des forces de répression ne serait plus opérante. Par ailleurs, face aux prétentions des socialistes parlementaires à monopoliser la représentation ouvrière pour mieux la canaliser à l’intérieur des processus électoraux, la grève générale poserait comme décisive l’activité autonome des travailleurs.

On voit ici qu’outre la stratégie révolutionnaire se jouait aussi la question de l’hégémonie d’un groupe politique – syndicaliste ou socialiste – sur tout le prolétariat de l’époque. L’hostilité des guesdistes ou celle, plus argumentée, d’un Jaurès à la stratégie de la grève générale, se comprenait très logiquement. Mais cette hostilité n’excluait pas une pertinence réelle dans les critiques : dans un article reproduit ici, Jaurès objectait que la stratégie de la grève générale éparpillerait les forces révolutionnaires plus qu’elle ne les regrouperait, et évacuait, dans tous les cas, la question de la conquête d’une majorité populaire réelle acquise à la cause du socialisme. Toutefois Jaurès n’excluait pas le recours ponctuel à l’arrêt du travail, et l’on sait d’ailleurs que le déclenchement de la grève générale faisait partie des modes de riposte envisagés par l’Internationale socialiste face à un risque de conflit mondial. En 1914, il n’en fut rien, mais l’idée semblait avoir perdu de son actualité plus tôt, dès 1909, après l’échec des grèves de Draveil et Villeneuve-Saint-Georges. La révolution d’Octobre, concrétisant la stratégie de double pouvoir des bolcheviques, entraîna finalement la marginalisation durable de l’idée de grève générale. Il n’en reste pas moins que les questions qu’elle posait implicitement ou explicitement (rôle des producteurs et place de la violence dans la révolution, rythmes révolutionnaires et modes de contrôle des moyens de production, etc.) ne sont pas dépassées. Ce recueil nous le rappelle sans doute au bon moment.

Baptiste Eychart

Déposséder les possédants. La grève générale
aux temps héroïques du syndicalisme
révolutionnaire (1895-1906), textes rassemblés
et présentés par Miguel Chueca, Agone,
268 pages, 18 euros.


N°54 – Décembre 2008

 


Gorki en Pléiade


Gorki en Pléiade

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La situation éditoriale de Gorki est loin d’être en France à la hauteur de sa réputation. Depuis les vingt volumes des Œuvres complètes, publiées aux Éditeurs français réunis par Jean Pérus, qui avaient offert la plupart des grandes œuvres, en particulier la monumentale Vie de Klim Sanguine, peu a été fait pour donner au public une idée correcte de l’ampleur et de la diversité du talent de Gorki. Quelques rééditions (Thomas Gordéiev, La Mère, Varenka Olessova, Confession) sont venues soutenir le renom de Gorki, et c’est finalement bien maigre par rapport à ce qu’on était en droit d’attendre. Cette « Pléiade Gorki », lancée par J. Pérus et poursuivie après sa mort par Guy Verret, est donc la bienvenue.

L’abondance de la production de Gorki pose à l’éditeur un problème de choix qui n’est pas sans rapport avec un jugement sur l’œuvre. Imagine-t-on Tolstoï réduit à 1700 pages ? Que retenir pour ce lit de Procuste ? Quelle image de l’auteur va être ainsi donnée ? Cette Pléiade tente de contourner ces difficultés sans forcément les éviter.

Cinq récits ont été retenus : Mon compagnon, Au fil du fleuve, Tchelkach, Konovalov, Malva, qui sont en quelque sorte des arbres détachés de la forêt. Pour les romans on trouve Foma Gordéïev et La Mère, suivis de Ils étaient trois et Confession. (Confession n’avait pas été inclu dans le programme des Œuvres complètes, ce roman faisant la part trop belle à la religiosité et constituant une des « hérésies » de Gorki, difficiles à faire admettre dans les années 50-60. Mais, le temps passant, J. Pérus, qui n’avait rien d’un censeur, avait inscrit Confession au programme de la Pléiade.) Enfin, comme il était impensable que la trilogie autobiographique soit absente de ce volume, on a choisi Enfance, privant le lecteur de sa suite, En gagnant mon pain et Mes Universités. Tout ceci pose problème, d’autant que ce volume ne semble pas destiné à être suivi d’autres qui viendraient proposer de nouvelles œuvres, et il en est pourtant d’importantes. Les traductions sont nouvelles et de grande qualité et l’appareil critique éclaire parfaitement les éventuelles difficultés.

L’introduction à l’œuvre et à la vie de Gorki, qui est signée par Guy Verret, utilisant pour partie des notes laissées par J. Pérus auquel il est rendu hommage, tente de faire le point sur la situation de Gorki. Il n’est pas sûr que J. Pérus aurait présenté les choses comme elles apparaissent. Le problème autour duquel on tourne est la nature de sa relation avec le régime soviétique. En clair, comment un écrivain de sa stature, un des plus grands prosateurs russes, a-t-il pu se commettre avec le régime stalinien et avec Staline lui-même ? C’est finalement cette problématique qui court dans l’introduction. Pour y répondre il suffit de suivre les grandes lignes de l’évolution littéraire et politique de Gorki, sans se laisser embrouiller par toutes les prétendues révélations qui abondent, par exemple dans les ouvrages de Vaksberg ou Berberova.

Le passé d’opposant au tsarisme de Gorki est connu. Son séjour en prison, son exil, sa souffrance loin de son pays, son combat inlassable pour la dignité de l’homme mais aussi pour la femme en qui il voit l’individu le plus rabaissé en Russie, tout cela est connu. La solution à la crise de la Russie passe pour lui autant par le développement de la culture que par l’action politique. Or il sait bien que les deux sont dans un état dramatiquement primitif. De plus, son expérience de la Russie profonde qu’il a longuement parcourue à pieds, lui a inculqué une vive méfiance des masses paysannes dont il redoute l’ignorance, l’obscurantisme, et surtout un égoïsme violent qui en font, pour très longtemps à ses yeux, un obstacle à une évolution qui ne peut se réaliser qu’autour de la classe ouvrière. Concernant l’intelligentsia issue de la petite bourgeoisie, Gorki, qui a pu suivre ses constantes compromissions avec l’autocratie, la tient en mépris. Il en dresse un portrait peu flatteur comme cela se voit dans le personnage de Klim Sanguine qu’il appelait, dans sa correspondance, « cette canaille de Sanguine ».

Gorki n’était pas un tiède. Pendant la révolution d’Octobre il n’a pas caché ses désaccords, parfois très vifs, avec les bolcheviks. Pour toutes sortes de raisons, leurs agissements et surtout leurs façons d’agir lui étaient souvent insupportables. Il l’a dit, il l’a écrit. Lénine le lui reprochait, mais comprenant quelle part affective s’exprimait alors en Gorki, il ne le tenait pas pour un ennemi et le protégeait. En fait la bienveillance profonde de Gorki, son respect de l’homme lui faisaient désirer que la révolution prît d’emblée un tour sympathique et humain. C’était à l’évidence trop demander à la Russie d’alors. Quelques années plus tard, installé en Italie, Gorki, qui avait eu le temps d’éprouver l’hostilité des émigrés à l’endroit de l’URSS, se trouva rétrospectivement d’accord avec Lénine. Il reconnut en lui le véritable penseur de la révolution, celui qui avait su voir plus loin que l’immédiat et lui permettre un futur humain.

Le retour dans sa patrie à laquelle il était très attaché (son ami Leonid Andreïev le décrit à Capri, tournant le dos au plus beau paysage du monde et rêvant devant sa cheminée à un feu de camp dans la steppe) est le résultat d’une longue maturation. Les malveillances de ceux qui avancent qu’il serait revenu pour des questions d’argent sont pitoyables. Malgré tous les faits qu’amis ou ennemis dénonçaient, il est rentré « chez lui » pour travailler au grand chantier socialiste qui venait de s’ouvrir. Il a fait de la culture le choix prioritaire pour réussir l’humanisation de l’homme.

Sur les défauts de l’URSS il s’est clairement exprimé à une correspondante qui le mettait en garde : « Vous avez l’habitude de ne pas passer sous silence les faits qui vous révoltent. Pour moi, non seulement j’estime avoir ce droit, mais même je classe cet art parmi mes meilleures qualités.[…] Il ne s’agit pas de l’électrification, de l’industrialisation […] de tout ce que dénigre votre presse… Ce qui est important pour moi, c’est le développement rapide et général de la personnalité humaine, la naissance d’un homme nouveau cultivé. […] Vous direz que je suis un optimiste, un idéaliste, un romantique, etc. Dites-le, c’est votre affaire. La mienne est de vous expliquer pourquoi je suis “unilatéral”. Et souvenez-vous que j’ai commencé de l’être il y a trente-cinq ans déjà. »

Le combat du vieil homme s’inscrit donc, à l’échelle d’un pays et avec les risques que donne la proximité du pouvoir, dans la visée du jeune révolté, ami des vagabonds et des marginaux qu’il a été et ne renie pas. L’humanisation est bien la grande question qui aura tenu Gorki en éveil jusqu’à sa mort et qui s’exprime dans tout ce qu’il a écrit.

François Eychart

 

Maxime Gorki, Œuvres, sous la direction de Jean Pérus et Guy Verret, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2005, 1740 pages, 75 euros.

 

 

 

 


Lénine, Staline et la musique


Lénine, Staline et la musique

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L’exposition présentée à la Cité de la musique, « Lénine, Staline et la musique », est passionnante et réductrice. Passionnante par l’ampleur du matériau artistique, réductrice en ce sens qu’elle veut saisir la vie musicale de l’URSS de 1918 à 1953 dans son rapport au politique. Or, si celui-ci joue un rôle de premier plan, tout ne peut pas se ramener à ce seul aspect. Par ailleurs, la vie musicale ne s’arrête pas avec Staline, elle se poursuit dans un contexte différent, et l’URSS aura finalement fait preuve d’une vitalité qui se constate par le nombre des oeuvres produites et la qualité des interprètes, dont certains étaient parmi les meilleurs qui soient.

Tatiana Bruni, projet de costume pour le ballet de Chostakovitch le Boulon (1931).

Depuis Soljenitsyne et Furet il est quasi obligatoire de rapprocher l’URSS du IIIe Reich au nom du totalitarisme. Pourtant les réalisations artistiques du régime hitlérien sont très pauvres et la comparaison avec l’URSS n’a guère de sens. Quoique ces problèmes soient traités de façon plus que superficielle dans le dépliant donné aux visiteurs, l’exposition reste une belle occasion d’ausculter la vie musicale soviétique, qui est une des plus riches du XXe siècle. On perçoit d’ailleurs dans les choix l’influence des tendances qui se font jour en Russie. Après des années de rejet de la période soviétique, on semble être maintenant soucieux d’en présenter plus objectivement les phénomènes majeurs. Certes au niveau du vocabulaire la stigmatisation du communisme subsiste encore (exemple : « la quasi-totalité du territoire soviétique était entourée de fils de fer barbelés… », p. 221), mais la page des vastes condamnations a priori semble tournée.

Le spectateur peut voir nombre d’oeuvres picturales importantes comme le portrait de Lourié par Bruni, celui de Chaliapine par Koustodiev, Lénine chez Gorki par Nalbandian, l’autoportrait de Chagall, des projets de décor de Tatline pour Glinka, ou de Bruni pour le Boulon de Chostakovitch, etc. Et le catalogue, fort bien fait, sera une consolation pour ceux qui ne peuvent se rendre à la Villette.

Finalement, l’exposition met à mal la doxa qui veut que la révolution d’Octobre n’ait fait qu’ouvrir la porte à une suite de catastrophes culturelles. Des catastrophes il y en eut, et de taille, mais pas seulement. Avant octobre 1917, le mouvement artistique russe se caractérisait par un désir de révolution qui se transforma en volonté de mettre l’art au service de la révolution, puis finalement au service de la construction d’un nouvel État. Cette évolution ne peut être valablement appréciée que si on a présent à l’esprit le contexte international dans lequel se trouve placée l’URSS, et tous ses problèmes internes, à commencer par l’arriération culturelle de la plus grande partie de la population.

Toute révolution est à la fois une libération et un traumatisme. Maïakovski s’en réjouissait, Rachmaninov ne le supportait pas. À l’époque où Lounatcharski était Commissaire à l’instruction, les premiers pas du régime soviétique furent très favorables à la musique. Arthur Lourié occupait de hautes fonctions qui lui permirent d’organiser les Éditions musicales d’État. Si certains compositeurs choisirent d’émigrer (Rachmaninov, Medtner, Lourié finalement), d’autres restèrent (Miaskovski, Glière), tandis que d’autres reviendront (Prokofiev). Et surtout la Russie post-révolutionnaire voit s’affirmer de nouveaux talents : Chostakovitch, Roslavets, Mossolov, Feinberg, Polovinkine, plus tard Katchatourian, Chébaline, Kabalevski, Popov, Chaporine, Weinberg

Très tôt les musiciens se divisent en deux groupements : l’Association pour la musique contemporaine et l’Association russe des musiciens prolétariens au programme et à la philosophie antagonistes. Les prolétariens considéraient que le pouvoir culturel était à prendre et qu’il était à portée de main. Les autres voulaient résister à des oukases qu’ils jugeaient appauvrissants. Finalement, malgré la caporalisation imposée par Staline et Jdanov, au nom de la lutte contre le formalisme et de l’ordre, les grandes oeuvres soviétiques sont signées Chostakovitch, Prokofiev, Chébaline, Weinberg, Mossolov…, tous ceux que Jdanov dénonçait.

Sur la question de l’opération que ce dernier mène en 1948, on lira le récit d’Alexander Werth. Il donne la transcription de la discussion qui s’ensuivit. On y voit des barbouilleurs de notes s’en prendre à d’authentiques compositeurs. Il s’agit d’un document de premier ordre, qui donne la mesure de la vitalité de la musique soviétique et de la bassesse de ceux qui voulurent la placer sur leur lit de Procuste.

François Eychart

Novembre 2010 – N°76



Gramsci notre contemporain


Gramsci notre contemporain

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Domenico Losurdo, vous avez écrit plusieurs livres centrés sur l’étude d’un penseur majeur de l’époque contemporaine : Nietzsche, Heidegger ou Hegel. Cependant, pour la première fois ici, vous avez consacré une biographie intellectuelle à une figure importante du mouvement ouvrier : Antonio Gramsci. Quelles sont les circonstances qui  vous ont poussé à un tel choix ?

Domenico Losurdo. Gramsci permet de mettre en crise l’idéologie aujourd’hui dominante dans ses deux versions, sa version néolibérale et sa version post-moderne, versions qui souvent se mêlent l’une à l’autre. Combien de livres ont été écrits pour démontrer que le marxisme et le communisme sacrifient l’individualité concrète et la norme morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire ? D’importants auteurs libéraux – parmi lesquels Benedetto Croce – justifièrent l’intervention de l’Italie dans le carnage de la première guerre mondiale, nonobstant la large opposition populaire au nom du droit élites héroïques de contraindre au sacrifice la masse des couards ou au nom de la fusion et de la régénération de la nation. Gramsci devint communiste à partir de la critique de cette philosophie de l’histoire ; il condamna la prétention à « transformer le peuple travailleur en matière première pour l’histoire des classes privilégiées ».

À la lecture de votre ouvrage, on constate que son propos n’est pas de présenter in extenso toute la pensée de Gramsci. Le propos est plus limité et il me semble qu’on ne peut le comprendre qu’à travers votre propre recherche personnelle autour de questions clés : le libéralisme politique et la pensée conservatrice européenne, la barbarie constitutive des pays les plus développés du monde capitaliste. La pensée de Gramsci, notamment dans sa genèse, lors de sa prise de distance par rapport à ses premiers inspirateurs comme Benedetto Croce, vous aurait permis d’éclairer de manière féconde tous vos axes de recherches personnels

Domenico Losurdo. Gramsci sait bien que le gouvernement représentatif n’a jamais empêché aux Etats-Unis les horreurs du régime de la « White supremacy » et du lynchage des Noirs. Avant même la Révolution d’Octobre, il souligne le « rule of Law » dont sont si fiers les libéraux, ne s’applique pas aux peuples coloniaux, soumis à un féroce despotisme. Et cependant, tandis qu’il condamne avec forces les clauses d’exclusion de la tradition libérale, Gramsci est en même temps conscient qu’elle constitue une héritage inéluctable.

Les analogies sont fortes entre la situation politique actuelle et la période de contre-révolution vécue par Gramsci. La force de votre ouvrage est de montrer que Gramsci a eu besoin d’un retour critique sur ses positions antérieures pour mieux appréhender la situation historique de la fin des années 20 et des années 30.

Domenico Losurdo. Le Gramsci le plus intéressant est celui qui réfléchit sur la stabilité du capitalisme occidentale, malgré l’horreur de la Grande guerre qu’il provoqua. Ceci l’orienta vers la critique radicale de la théorie de l’écroulement du capitalisme et à une reformulation bien plus sophistiquée de la théorie de la révolution. Ainsi, sa vision du socialisme connut une évolution : en saluant la Révolution d’Octobre, il souligna d’abord qu’elle produirait l’égalité, même si c’était à l’enseigne tout d’abord d’un « collectivisme de la misère et de la souffrance ; neuf ans plus tard, il soutenait la NEP malgré les inégalités sociales flagrantes, au nom du nécessaire développement des forces productives.

Il s’agit aussi chez Gramsci de l’abandon d’un utopisme dangereux pour la construction du socialisme…

Domenico Losurdo. En effet, les horreurs de la guerre de 14-18 d’un côté et les espérances extrêmes produites par la Révolution d’Octobre d’un autre, stimulèrent une lecture messianique du marxisme : tout comme les classes, les États et les nations, la religion, le marché, l’argent ou le pouvoir en tant que tel, en fait chaque occasion de conflit, devaient disparaître. Mêlées avec l’état d’exception provoqué par l’agression impérialiste, ces conceptions utopiques ont rendu encore plus difficile la construction d’une société post-capitaliste fondée sur la démocratie et le règne de la loi. Gramsci a indiqué une voie qui doit être encore parcourue de bout en bout : penser un puissant projet d’émancipation qui ne prétende pas être la fin de l’histoire.

Selon vous, ce retour critique sur un patrimoine culturel ne doit pas être l’occasion d’un mea culpa des communistes car il devrait se faire dans la perspective de la lutte contre un capitalisme dont il faut penser les nouveautés. Pensez-vous que les catégories de Gramsci comme celle de « révolution passive » soient éclairantes pour comprendre la dynamique du capitalisme actuel ?

Domenico Losurdo. Il n’y a pas de raisons pour que les communistes s’abandonnent à l’autophobie et à la fuite de l’histoire. La décolonisation et, en tant qu’ils concernent l’Occident, la naissance de la démocratie et du suffrage universel, tout comme le dépassement des trois grandes discriminations historiques (raciales, censitaires et de genre), ainsi que la création de l’État social ont été des conquêtes impensables sans la contribution du mouvement communiste. Au défi représenté par ce mouvement, a correspondu en Occident l’époque de la « révolution passive » avec l’introduction de réformes importantes sous la direction et le contrôle de la bourgeoisie. Avec la disparition de ce défi, s’ouvre une période de réaction plus ou moins ouverte : il suffit de penser au démantèlement de l’État Providence, ou bien au retour, aux États-Unis, selon l’historien Schlesinger de la discrimination censitaire, du fait du poids croissant de la fortune dans le processus électoral. Mais le retour au principe d’une hiérarchisation des peuples, avec la prétention américaine à être le « peuple élu par Dieu » pour guider et dominer le monde, est aussi significatif de cette régression.

Vous mettez très bien en valeur dans votre livre, l’importance de Gramsci de par son refus d’une lecture catastrophiste de la trajectoire du capitalisme. Par cela, il serait un des premiers à rompre avec  certaines tendances présentes chez Marx, Kautsky ou Lénine : construire  une hégémonie implique donc de ne pas se contenter d’attaquer les penseurs de l’idéologie dominante mais aussi de les lire et parfois  ‘avoir recours à certains aspects de leur pensée. Voyez-vous, dans le  paysage intellectuel actuel, certains penseurs extérieurs à la tradition du mouvement ouvrier et à la pensée «critique» à la hauteur d’un Croce, Pareto ou Max Weber ?

Domenico Losurdo. Si l’on veut comprendre la logique de la « guerre humanitaire » et de l’impérialisme des droits de l’homme, l’auteur de référence est aujourd’hui Carl Schmitt qui, à partir d’une prise de position en faveur de l’impérialisme allemand (et nazi), démasque de manière brillante l’« universalisme » agressif et expansionniste de l’impérialisme rival. De manière analogue s’exprime Heidegger, bien qu’ayant recours à un langage plus « métaphysique ». Mais faire son miel de cette leçon, la gauche actuelle exprime malheureusement le besoin d’immerger ces deux auteurs dans un bain d’innocence politique et ne réalise pas tant est trouble et réactionnaire la condamnation de l’universalisme en tant que tel.  Le problème de l’hérédité est essentiel, mais il ne peut être affronter correctement seulement par une gauche se gardant de la fuite de l’histoire et de l’autophobie, c’est-à-dire une gauche capable d’assumer l’héritage de manière critique de sa propre tradition.

On a longtemps classé, sous l’impulsion de Perry Anderson, Gramsci  comme un représentant du marxisme occidental, tout comme Lukacs,  Adorno, Korsch ou Althusser ? Ces auteurs auraient partagé un certain nombre de points communs tranchant avec le marxisme orthodoxe  antérieur, celui de Kautsky, Lénine ou Trotski. Parmi ces point  communs, on peut retrouver le refus d’une lecture positiviste et  mécaniste de l’histoire, une inclinaison vers les questions politiques  et philosophiques et non plus économiques, une langue plus complexe…  Votre livre conteste cette caractérisation de Gramsci mais semble  rejeter même la notion de « marxisme occidental ». Cette notion ne vous semble pas pertinente ? Quel aurait été le marxisme de Gramsci alors ?

Domenico Losurdo. Le point de vue de Gramsci oppose « notre Marx » – un Marx combiné à la lecture de « l’oriental » Lénine –, au « marxisme contaminé d’incrustations positivistes et naturalistes », incapable avec Bernstein et Kautsky (les « occidentaux » !) de comprendre la dialectique et la nécessité historique de la Révolution d’Octobre. En outre Gramsci distingue entre un communisme dogmatique et un « communisme critique » qui s’emploie à hériter des sommets de la tradition culturelle bourgeoise, à commencer par Hegel et par la philosophie classique allemande. On voit que même dans ce cas la notion de « marxisme occidental » est trompeuse. Le dernier Staline liquide Hegel en tant qu’expression de la réaction allemande à la Révolution française, liquidation acceptée par de nombreux marxistes européens mais refusée par  Mao Tse Toung.

En fait la catégorie de « marxisme occidentale » incite à opposer positivement l’Occident à l’Orient et les intellectuels purs aux politiques engagés dans la construction d’une société post-capitaliste. On revient à la configuration que j’avais décrite au début de cet entretien : on ne peut critiquer la vision auto-apologétique de l’Occident chère à l’idéologie libérale et par ailleurs on en est réduit à fuir l’histoire, ce qui constitue le péché originel du « marxisme occidental ».

Entretien mené par Baptiste Eychart

Domenico Losurdo, Gramsci. Du libéralisme au « communisme critique » (Syllepse, 2007, 22 €).

Avril 2007