Chevallier d’apocalypse


Chevallier d’apocalypse

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Après la Peur, récit dantesque sur la Grande Guerre, Le Dilettante réédite, sous le titre Mascarade, cinq nouvelles de l’oublié Gabriel Chevallier.

Gabriel Chevallier

Dans l’avalanche récurrente des livres de la rentrée littéraire, il faut espérer que les libraires laisseront une large place dans leurs vitrines à Mascarade, de Gabriel Chevallier. D’autant que le titre, si approprié à notre époque, pourra sans doute servir à illustrer les comédies de distribution des prix qui nous attendent. Envoyé à dix-neuf ans sur le front d’Artois, blessé un an plus tard, réexpédié en première ligne, Chevallier finit la guerre comme simple soldat. Indemne en apparence. Car, comme tous ceux qui ont connu l’horreur des tranchées, il garde en lui l’inguérissable blessure. Mais il est écrivain. De sa blessure suintera la Peur (1930). Dix-huit ans plus tard, elle donne Crapouillot, la nouvelle qui ouvre Mascarade. Le grotesque accompagne le tragique. Nous sommes dans les Vosges, à la sortie d’un hiver. Une poignée de troufions patauge dans leurs abris moisis. Ils ont pour chef le colonel V., surnommé Crapouillot, concentré de planqué et de va-t-en-guerre. Il relaie une lubie d’état-major : le régiment n’a ni assez de morts dans ses rangs, ni assez fait de prisonniers parmi les « choucrouteux ». Les obus tombent comme une pluie de mousson, les balles sifflent comme merles au printemps, mais s’échinent à ne tuer aucun de ses gars. Effet désastreux pour sa renommée. Une bonne guerre, ce sont des cadavres hachés par la mitraille, tout au moins des prisonniers, qu’on se le dise ! Alors, de la cohorte des sacrifiés, se lève un brave type malingre de l’Allier. Il plonge sous les barbelés. On le croit déserteur. Il revient « en compagnie de trois boches conduits à coups de pied au cul », « trois idiots de Poméranie ». Sonnez trompettes, sortez médailles et cita­tions. Mais notre héros est un faux Candide. Il se fend d’un discours antimilitariste en diable, un morceau de bravoure qui illumine tout le recueil que n’aurait pas renié Mirbeau.

La cruauté incendie les quatre autres nouvelles. Adieu tranchées. Bonjour familles, dont Chevallier se délecte à faire craquer le vernis des apparences, à révéler les mensonges qui les gouvernent, les secrets qui les minent, l’argent qui les corrompt. Autant avec la Peur nous étions chez Goya, autant avec Mascarade nous campons chez Daumier. C’est une cavalcade de grotesques : un père fornicateur ; une tante riche et pétomane ; un courtier d’assurances, Raskolnikov au petit pied, qui tue une vieille dame et son perroquet pour une poignée de billets et se fait oublier, jusqu’au jour où un autre perroquet, adulé par sa femme, réveille ses pulsions de meurtre ; un placeur en cirage vindicatif et zélé patriote qui s’aventure sur la pente lucrative et lubrique du marché noir et de la collaboration ; un vieil industriel cocu qui recherche en vain un trésor enfoui jadis dans son jardin. Les hommes et les femmes de Chevallier, travaillés au corps par une société ivre de violence et de mercantilisme, finissent tous, par faiblesse, cynisme et envie, à entrer dans une impitoyable mécanique qui les broie. « La resplendissante imbécillité ne perd jamais ses droits. Elle rayonne sur les visages et donne aux foules un air d’extase. »

Il reste de ce recueil une langue étonnante et roborative, crue et truculente, une joie dévastatrice héritière des plus grands pamphlétaires. En épigraphe, Chevallier a placé ce mot de Voltaire : « Ce monde-ci est une pauvre mascarade. » Il eût pu reprendre celui de Beaumarchais qui ouvre Clochemerle : « Qui t’a donné une philosophie aussi gaie ? L’habitude du malheur. »

Chevallier qui, en sortant blessé et boueux du Chemin des Dames, croyait avoir vécu la der des ders, dut ravaler son optimisme. Il fut effrayé par l’hystérie hitlérienne qui transforma l’Allemagne en « un peuple funèbre qui sentait le cadavre » puis par les horreurs gestapistes. Lyonnais jusqu’au bout des ongles, célébré pour avoir écrit, avec Clochemerle, une inoubliable farce beaujolaise, il mourut à Cannes, en 1969, juste avant l’ouverture du Festival. Un futur biographe nous dira s’il a emporté avec lui dans la tombe sa croix de guerre et sa Légion d’honneur.

Jean-François Nivet

Mascarade, de Gabriel Chevallier, Éditions Le Dilettante, 22 euros. En librairie le 6 octobre.

Une rentrée littéraire


Une rentrée Littéraire

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Do you love me ? de Florence Giorgetti. Sabine Wespieser, 166 pages, 18 euros.
Demain j’aurai vingt ans, d’Alain Mabanckou. Gallimard, 382 pages, 21 euros.
Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut, de Yahia Belaskri. Vents d’ailleurs, 126 pages, 14 euros.
 

Trois livres marquent de leur empreinte la rentrée lit­téraire. Trois livres que je n’aurais garde de classer dans la rubrique purement romanesque, tant leur exceptionnelle qualité outrepasse toute notion de genre.

Le premier est l’oeuvre d’une femme, comédienne connue et appréciée, qui entre de plain-pied dans le monde littéraire pour désormais devenir écrivain à part entière. Car Do you love me ? de Florence Giorgetti, que l’on ne s’y trompe pas, est le livre d’un véritable écrivain. Ni roman, ni autobiographie, ni essai, ni même récit comme le mentionne l’éditeur, mais tout cela à la fois, brassé, tressé avec une sorte de subtile et généreuse naïveté dont rend compte le titre, petite phrase prise à Jane Bowles qui posait cette question à toutes les personnes qu’elle rencontrait pour la première fois : do you love me ? C’est cette même question que s’approprie la nar­ratrice du livre lorsqu’elle rencontre le mari de Jane, Paul, car elle travaille à la mise en scène de Sa maison d’été, de Jane. S’établit alors entre Paul et Florence (car la narratrice s’appelle… Florence Giorgetti, en toute simplicité !) un étrange et troublant rapport qui trouvera sa conclusion dans une scène superbe (où se niche la fiction, où la réalité ?) à Tanger, après qu’elle a dû franchir plusieurs étapes « initiatiques » auprès d’autres connaissances de Jane et avant de parvenir à Paul.

C’est effectivement une quête que nous raconte à travers mille et un épisodes graves ou cocasses, toujours émou­vants, Florence Giorgetti, celle d’une femme, comédienne, à la recherche d’on ne sait quels fantômes, celui de Jane, bien sûr, mais aussi un peu plus tôt ceux des auteurs qu’elle interprète, et notamment Strindberg dont elle répète une des pièces, et pourquoi pas, le sien propre. Sur ce chemin secret (« Les acteurs sont ceux qui se rapprochent le plus de l’état de sainteté quand ils commencent à jouer », dit-elle), elle s’évertue à mettre au jour tous les signes qui lui permettent d’aller plus avant dans sa quête, qui l’autorise à s’« approcher de la vie ». Certaines personnes possèdent le don de traverser la vie dans un état proche de la magie, entre réel et imaginaire, traits d’union vibrants entre le monde du « dedans », comme dirait Michaux, et celui de la réalité. Les surréalistes auraient aimé ce Do you love me ? qui fait remonter à la surface ce qu’il y a de profondément enfoui en nous. Il y a aussi chez Florence Giorgetti du Hélène Bessette auteur qu’elle apprécie particulièrement.

« Écrire, dit-elle, c’est une façon de se réconcilier avec soi-même. » Elle doit écrire, et maintenant, elle peut écrire, dirais-je en parodiant la conclusion de son livre.

Tendre, de Noir (plus que 4 500 000 000 d’années à t’attendre), 2008, de Raphaël Boccanfuso.

Le monde littéraire, Alain Mabanckou, lui, en fait partie depuis longtemps. Entre romans, nouvelles, récits, essais, re­cueil de poésie et autres textes, son œuvre est conséquente et ses Mémoires de porc-épic ont même obtenu le prix Renaudot en 2006. Autant dire qu’il connaît la musique littéraire sur le bout des doigts et de la langue. C’est d’ailleurs la réflexion que l’on se fait dès les premières pages de Demain j’aurai vingt ans, reprise d’un vers du grand écrivain congolais Tchicaya U’Tamsi qu’il cite en exergue. Le procédé qui préside à l’écriture de son roman est en effet vieux comme le monde : faire parler un enfant, d’une dizaine d’années celui-là, scruter le monde à travers son regard innocent et naïf. Une sorte de Huron qui aurait débarqué à Pointe-Noire, la capitale du Congo, dans les années soixante-dix, alors que le pays vit ses premières heures d’indépendance sous le régime marxiste du « camarade président » Marien Ngouabi. Le petit Michel, lointain double de l’auteur, s’éveille à la vie et nous narre par le menu sa vie quotidienne entre maman Pauline et papa Roger… Presque trop beau pour être vrai… Pourtant, et tout le talent d’Alain Mabanckou réside bien là, il ne faut pas plus de quelques pages, que dis-je, quelques pa­ragraphes, pour que le lecteur soit emporté dans cette histoire incluse dans la grande histoire. Les accents de sincérité du petit Michel, liés à une véritable humanité, à une réelle générosité, ne peuvent qu’emporter le lecteur. D’autant que, par-delà la fable consistant à décrire la réalité sociale et politique de son pays, c’est aussi et surtout un vibrant hommage qu’Alain Mabanckou rend à ses parents, à sa mère, Pauline, et à son père, Roger, à qui l’ouvrage est dédié, et qui conservent leur prénom dans le livre. En ce sens Demain j’aurai vingt ans est comme l’envers romanesque de son recueil de poésie Tant que les arbres s’enracineront dans la terre, recueil qui s’ouvre par l’évocation de sa mère morte en 1995 qui fit de lui un poète (La femme qui fit de moi un poète)…

Alain Mabanckou parvient à lier l’art traditionnel du conteur à une technique romanesque moderne. Chez lui le verbe sait se faire chair ; il nous l’offre avec tact et humour romanesque, masques suprêmes de la pudeur, dans un mouvement qui est celui de la jouissance de la parole et de l’écriture.

Cette jouissance, Yahia Belaskri ne se la permet pas. Si la poésie affleure, ne serait-ce que dans le titre de son roman, le deuxième après le Bus dans la ville, elle est comme jugulée, mise sous le boisseau du sujet qu’il traite. En ce sens, Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut est d’une radicalité proprement insupportable. Point de fioriture, romanesque évacué même si les êtres mis en présence ne songent qu’à s’ai­mer et à vivre une histoire d’amour, rien que le constat brutal d’une réalité insoutenable, celle de l’Algérie d’aujourd’hui. Une Algérie où tout se vend et s’achète, une Algérie de feu et de sang où les enfants assassinent avec délectation leurs propres parents, où l’on vole et viole, et où il ne reste plus aux rescapés qu’à tenter de fuir par tous les moyens. Mais la mer rejettera les cadavres décomposés des fuyards, recueillis pour certains d’entre eux par le cargo qui les a éperonnés, puis rejetés sciemment dans l’eau, pour qu’aucune trace ne subsiste… Le récit de Yahia Belaskri, en journaliste, se passe au présent de l’indicatif. Phrases courtes, purement descrip­tives. « Soixante ans bien portés, cheveux blonds quelque peu décolorés, chemisier blanc à col large, ronde et petite de taille, visage jovial, agréable… », ainsi est décrite la mère de famille assassinée par ses enfants. Autre portrait un peu plus loin : « La cinquantaine, ventre proéminent, costume mal taillé, cravate de travers, une barbe qui lui mange le visage. En somme, un être mal dégrossi, comme il en est tant apparu ces dernières années. » Trois séquences composent ce livre infernal. Chacune d’entre elles axée sur un personnage saisi dans les mailles d’un filet invisible, personnages rendus impuissants face à la terreur. Trois personnages détruits et qui tentent encore, malgré tout, de se reconstruire… À un lecteur occidental, le livre risque de paraître un peu trop radical, liqueur un peu forte, mais c’est là l’oeuvre d’une personnalité d’écrivain les nerfs à vif et dont on se dit que le vécu a dû être terrifiant… comme la réalité.

Jean-Pierre Han