Les souvenirs de Gilles Lapouge


Les souvenirs de Gilles Lapouge

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Gilles Lapouge

Avec le Dictionnaire amoureux du Brésil, publié au printemps, Gilles Lapouge a découvert la forme de l’abécédaire, et s’est rendu compte qu’elle lui offrait une totale liberté de création, lui permettait, comme dans nombre de ses livres, de mêler brefs récits anecdotiques qui sont autant de nouvelles, réflexions historiques et géographiques, fragments d’autobiographie. Cet écrivain majeur qui a toujours revendiqué l’étiquette de « journaliste » – et il ne s’agit ni d’un excès d’humilité ni d’une fausse modestie qui ne siérait plus à son âge ni à l’importance de son oeuvre, mais d’un simple constat à propos d’un métier qu’il exerce depuis plus de soixante ans – emprunte à nouveau cette forme d’entrées alphabétiques pour parler de lui. Enfin, de lui, c’est un bien grand mot : pudique il est, pudique il reste, et il faut savoir lire entre les lignes pour découvrir, sous la distance amusée, sous le charme apparemment facile d’une prose si maîtrisée qu’elle paraît couler de source, les confidences à propos de bonheurs que le temps passé a rendu mélancoliques – car il n’y a rien d’aussi mélancolique que des souvenirs heureux.
Eugène Ionesco avait intitulé un volume autobiographique, Journal en miettes, et Jacques Laurent, Moments particuliers, un étrange recueil de souvenirs paru deux ans avant sa mort. Avec le Flâneur de l’autre rive, Lapouge s’inscrit aujourd’hui dans cette lignée : il ne raconte pas sa vie, il en cueille des moments, des émotions. Flâneur il a été, flâneur il reste, qu’il évoque l’Algérie de son enfance, le Digne de son adolescence, le Brésil où il a vécu, ou sa découverte fascinée de l’Islande. Dans ces pages qui ne sont pas une galerie de portraits, on croise cependant Nicolas Bouvier, que Lapouge fut un des premiers à faire connaître en France, ou Jorge Amado, enfermé dans un sinistre appartement parisien de Bercy où il se protégeait de la fête et de l’exubérance brésiliennes. Ou encore Arthur Adamov en butte à des journalistes trop insistants, et Jacques Lacan, son manteau de vigogne trempé de pluie, dînant au champagne dans un restaurant des Arts et Métiers.

Lapouge parle de neige (la grande passion de sa vie), de vents, de points cardinaux : avec lui la géographie devient le terrain de la plus authentique poésie, et l’érudition est prétexte à la rêverie. La liste des « entrées » de cet abécédaire est à elle seule un inventaire cocasse : « Les fous rires d’Adamov», « À la recherche des bouts du monde », « Café arabica ou café robusta ? », « Lacan, quelque part », « Les pirates à l’école », « Ma carrière d’acteur », « Quand j’étais chasseur de lapins », « Le grand reporter et les bruits de couloir », « Froid »…Mais, au-delà de l’allégresse des récits, du plaisir de nager dans sa prose, d’un goût discret de l’autodérision, Lapouge, dans ce livre, dit beaucoup de choses sur lui même, sur sa passion des autres (il est particulièrement doué pour l’amitié), sur la douleur du temps qui passe, et des séparations. Le texte qu’il consacre à sa soeur aînée, sa complice d’enfance, disparue l’an dernier, est magnifique de retenue, d’émotion, d’amour. « Quand mes parents sont morts, mon père d’abord, ma mère, ma peine a été terrible. La mort d’une soeur est différente. (…) Une soeur ou un frère sont emmêlés avec vous. Notre vie est la leur. Vous avez connu leurs amis, leurs déboires,leurs espérances, leurs vanités. (…) Il y a des choses de vous que vous ne savez plus et qu’ils ont conservées à votre place, comme on met une vieille table dans un garde-meuble. Ils ont donné abri à vos souvenirs.»

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Le Flâneur de l’autre rive de Gilles Lapouge

Les souvenirs… c’est le mot-clef de ce livre, qui est une longue rêverie sur les souvenirs réels, les souvenirs oubliés, les souvenirs empruntés, les souvenirs inventés, les souvenirs nés d’un hasard, ou les souvenirs puisés dans un livre. De ces textes souvent nimbés de tristesse se dégage une grande sérénité : la seule vérité, la seule réalité d’une vie, ce sont les images qu’elle laisse à l’heure où, peu à peu, tout s’éteint. Pour une fois, on ne mentira pas en reprenant une tarte à la crème des fins d’articles : ce Flâneur est sans doute le meilleur moyen de se glisser dans une œuvre importante, indémodable et diverse : on y retrouve, comme des échantillons, des pépites, toutes les facettes de Lapouge, prestidigitateur des mots.

Christophe Mercier

Le Flâneur de l’autre rive, de Gilles Lapouge, André Versaille éditeur, 280 pages, 17,90 euros.

Le courage poétique


Le courage poétique

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Avec ce douzième recueil, Philippe Lekeuche continue à creuser son sillon singulier dans le vaste champ de la poésie contemporaine. Comme toujours, la prosodie y est extrêmement maîtrisée et scande à la perfection la traque de cette « maladie au nom perdu », la vie même, dont le poète ne saurait guérir. « Dis-nous le donc, toi, l’homme / Qui est en toi / Et quelle est ta chimère si raisonnante ? » L’extrême abandon à ce que nous ignorons et le refus de toute imposture caractérisent depuis toujours la démarche de Lekeuche, faisant songer au « cou­rage poétique » dont parle Hölderlin. Le corps chute avec le poème pour mieux prendre appui sur le fond de la langue et rebondir transfiguré. « Toi, le mort, prends ta plume d’oiseau / Écris sur ta charogne / Afin qu’étincelle vive / Que tu sois cette lampe ! » Le poète cherche à réinscrire du « sacré » (au sens que Bataille donnait à ce terme) dans notre culture qui s’applique à l’évacuer : les dieux des Grecs parlaient, les nôtres se taisent ! Philippe Lekeuche s’adresse aux brisés de la vie, les incitant à se nourrir de l’abîme où ils gisent, afin de retourner vers la lumière. La poésie n’est pas qu’une simple affaire de mots, elle les bouleverse pour donner naissance à une musique terrible et délicieuse qui nous renverse et nous ouvre le chemin de l’infini.

L’Éperdu est illustré de reproductions de peintures de Jean Dalemans, boucliers, cibles ou symboles troués, qui attirent le regard pour mieux l’inviter à se perdre.

Jean-Claude Hauc


L’Éperdu, de Philippe Lekeuche, L’herbe qui tremble, 88 pages, 15 euros.

Éloge de la flânerie


Éloge de la flânerie

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À la différence du manuel, à vocation plus technique et volontiers scolaire, le bréviaire, tout aussi maniable, garde de ses origines religieuses l’ambition de dispenser un enseignement qui touche aux questions ultimes. Au moment d’aborder les quinze chapitres qui composent la première moitié de cet ensemble appelé à compter trente textes suivis d’un finale, le lecteur fera bien de garder en tête cette distinction, de peur de prendre ce volume pour ce qu’il n’est pas. Bien qu’il emprunte régulièrement les chemins de la mémoire et remonte à loisir le cours des générations, ce recueil n’est ni un livre de souvenirs ni une autobiographie. Pas plus qu’il n’est à situer dans la tradition proustienne, puisqu’il exclut résolument le recours à la fiction et ne se propose pas de raconter la naissance d’une vocation. À moins que la filiation avec l’auteur d’À la recherche du temps perdu, indépen­damment de toute référence au contenu, ne doive s’établir sur la base d’un même penchant invétéré pour la digression, qui constitue ici un authentique principe d’engendrement dont la fécondité n’a d’égale que l’absolue liberté. Manifestation typographique de cette prédilection, les parenthèses, parfois entrecoupées de tirets, voire enchâssées dans une première parenthèse, prolifèrent à la surface de la page, interrompant le cours de la phrase et entraînant le lecteur sur des chemins de traverse où il est rare que sa docilité ne soit pas récompensée par la découverte d’une observation perspicace ou d’une maxime expertement ciselée. Ces parenthèses, incises et autres détours matérialisent aussi l’épaisseur du temps écoulé depuis le début de cette exploration entamée il y a plus de quinze ans. Sur sa méthode, l’auteur n’entretient du reste aucun mystère : tout commence par un titre, que les premières lignes de chacune de ces proses courtes ont à peine le temps de déplier que surgit une remarque incidente qui fait bifurquer la plume. À la manière de ces fusées traçantes qui ne laissent sur le sol qu’une traînée de poudre, l’écriture semble être à la recherche de ce point d’incandescence toujours fuyant et qui ne laisse sur son passage que ce que Walter Benjamin appelait « la cendre légère du vécu ». Il n’y a sans doute rien de fortuit à ce que l’auteur de ce Bréviaire soit venu à l’écriture par le détour de la traduction et que l’auteur d’Enfance berlinoise (autre recueil composé de trente proses courtes) fasse partie de ceux auxquels le lie une affinité élective. Dans un essai consacré à la figure du narrateur dont il constatait l’irréversible déclin, Benjamin identifiait avec sa justesse coutumière le but véritable de tout récit : contribuer à la construction d’une « expérience » qui nous enseignerait à échapper aux périls qui menacent. Il n’en va pas autrement de ce Bréviaire, dont le deuxième tome est attendu avec impatience.

Jacques-Olivier Bégot

Bréviaire de la vie chez soi et non loin de chez soi (tome I),
de Jean-François Poirier, Fage Éditions, 180 pages, 18 euros.