Les chemins de traverse de Clara Arnaud

Galerie

« Voyager ne sert à rien. » Ainsi commence « Au détour du Caucase », le nouveau récit de voyage de Clara Arnaud, qui s’empresse d’ajouter : « et s’il y avait tout de même quelque chose à cueillir dans l’errance ? » Quelque chose à découvrir dans cet effort d’absence volontaire, dont parle Akira Mizubayashi… Par Marc Sagaert. Lire la suite

Un roman Climatique


Un roman Climatique

***

Le jour où le ciel s’en va est le récit d’un naufrage qui ne s’énonce pas comme tel, une allégorie de l’apocalypse. Au début, on comprend que le monde est menacé, en un syndrome post-11 septembre (post-guerre froide). Le climat existentiel et météorolo­gique est chamboulé. Que se passe-t-il ? Au lieu de décrire un tsunami réel en termes de reportage, ce qu’a fait avec virtuosité Emmanuel Carrère dans D’autres vies que la mienne, l’auteur évoque ici la menace dans une vision filtrée, amortie, un monde virtuellement en cendres, promis à la destruction, ou plutôt à l’évanescence.

Perception pelliculée pour un livre plus visionnaire que romanesque ; métaphysique-fiction à l’image des espaces picturaux de Chirico. Très peu incarnés, les personnages demeurent des présences furtives ou génériques (le couple de vieux, le couple jeune, la foule des estivants). Loin de l’intrigue anecdotique, on est pris dans un suspense latent, une inquiétude vague, un affolement retenu. « Les arbres continuaient de lanciner leur pointe d’ombres, le ciel étant toujours plus clair que la terre, on aurait pu voir flotter ces ombres. » Dans ce livre de l’inactivité, la lenteur nous requiert comme un pied de nez au stress et à la performativité hystérique du monde libéral. Les effets abrutissants et anesthésiants des nouvelles technologies sont stigmatisés dans un flux sonore insituable, la plage, les portables, les gens qui tanguent, attendent, rappellent, ne rappellent pas.

Un couple à la dérive s’éloigne du monde sensible, et l’on comprend alors que le couple, c’est l’apocalypse intime, la petite histoire qui rejoint la grande, le décalage entre le désir de la femme et l’attente de l’homme. Le macro cède la place au micro, mais la menace n’en est pas plus présente. « Les ombres sont nettes, mais ce sont des ombres. (…) Le gris soyeux d’écran, des nuages de fumée anthracite se mettaient à couler » : on pense aux visions vues à la télé de Ground Zero, aux hommes casqués errant dans les décombres, fantômes désemparés.

Ce roman climatique avance par petites secousses puis par longues enjam­bées, la syntaxe se déploie souplement comme le mouvement direct d’une pensée dans l’écrit. La phrase décomplexée de Jean-Philippe Domecq ne cherche pas à séduire ni à se transformer en style, elle se construit libre­ment, nous entraîne dans ses arrêts, reprises, boucles, jusqu’à oser parfois un langage familier, presque parlé, pour énoncer ce que l’époque a de plus inquiétant, un danger multiple, diffus, innommable – beckettien ? –, dont la manifestation concrète serait envi­ronnementale comme un gaz. La Rafale constitue le symbole générique de notre impuissance, un Hiroshima virtuel, perturbation ultime de l’horloge biologique et chronologique. Derrière le ciel qui se retire, il y aurait une zone, ou la Zone, le lieu d’un Stalker inconnu. Sommes-nous tous des irradiés ? La question demeure, même si « pendant ce temps, les êtres continuent leurs petites intrigues, communiquent et perçoivent comme jamais ».

Véronique Pittolo

Le jour où le ciel s’en va, de Jean-Philippe Domecq. Éditions Fayard.
Share this...
Share on FacebookTweet about this on Twitter