Paris pris, Paris tenu


Paris pris, Paris tenu

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Robert Giraud fut l’un des plus valeureux éclusiers de la nuit parisienne des années 50 et 60. Pas au sens actuel, entendons-nous. Il n’y a pas d’organisateur de soirées grandioses, ni de jet-setteur chez l’ami Bob, ainsi que ses amis le surnommaient. Plutôt un témoin du temps qui passe et du temps qu’il fait dans les rues et bistrots de la capitale, fraîchement sortie de l’après-guerre. Aujourd’hui passablement oublié, Robert Giraud, un temps chroniqueur aux Lettres françaises, a fréquenté tout ce que Paris a compté de figures emblématiques d’une époque sur le point d’achever son cycle, lorsque la pierre commençait à se fissurer d’effroi à l’approche du béton. Doisneau, Prévert, Fréhel, Robert Kanters, son éditeur chez Denoël… Connu de bon nombre des détenteurs de l’âme parisienne, Bob a croisé dans les eaux vives d’un Paris reprenant un cap dont la guerre l’avait dérouté. Ainsi, Paris, mon pote délivre, en quelques chroniques savoureuses, tout le nectar de l’atmosphère qui régnait alors que l’espoir revenait, que l’humeur était à la joie de la liberté retrouvée. Un verre dans une main, le crayon dans l’autre, Giraud semble aujourd’hui nous dire « suivez le guide, remontez le temps. Vous verrez, c’était pas mal ». De portraits d’ivrognes magnifiques en artistes de rues, Giraud donne ses couleurs à ce qui est resté figé en noir et blanc. Il saisit l’instant. Ici, à la Mouffe ou parmi les biffins des puces de Clignancourt. Là, le long du sinistre Canal Saint-Martin, ou encore sur les planches du Pont des Arts, le traînard Bob regarde, contemple, hume l’air, goûte les sons comme il écoute le vin… Celui des rues, comme de bien entendu.

On ne compte plus les grands témoins qui ont chanté Paris à travers les âges, mais puisque surtout la manière importe, saluons celle de Giraud pour ce qu’elle contient de si précieux, comme le souligne Olivier Bailly dans sa préface : « Et dans Paris d’alors l’humanité est partout, ses représentations sont multiples et infinies. Peut-être aussi qu’on est un peu à vif ; c’est qu’on la bien maltraitée, l’humanité, ces derniers temps ». A la manière de la photographie humaniste, prédominante ces années-là, Giraud dépeint des caractères avec une poésie toute naturaliste, balançant entre lyrisme urbain et argot mesuré. Il y a du Jean Renoir, du Prévert et du Michel Simon dans tout ça. Et déjà, la nostalgie des jours qu’on ne reverra plus : « Bien que déformée par des maternités successives, si la ville a pris un embonpoint de douairière, son éternel amoureux ne lui reconnaît que sa taille de jeune fille. Ajustée une fois pour toutes, la ceinture du Paris d’aujourd’hui est une frontière toute symbolique qu’effleure maintenant sans s’en apercevoir la foule qui déferle des banlieues et des cités-dortoirs ».

Amoureux des sans-grades, ami des gens-de-la-rue, chroniqueur alter-mondain, Giraud grave pour l’éternité le nom de ceux qui ne furent que des petites gloires, renversées par le train d’enfer du nouveau système naissant : « Mais qui pourrait écrire la complainte du Pont des Arts s’étirant phrase après phrase sur cent trente mètres de long ? Le temps des troubadours n’est plus, définitivement disparu avec le dernier d’entre eux, Paul Delarc, le célèbre fabriquant de sonnets ». Qui se souvient de la bande à Milo, du père Victor ou du clochard devenu peintre à succès, Maurice Duval ? Personne, bien entendu. Et pour cause, la figure locale ne vaut que par ce qu’elle représente : une mythologie de quartier qu’on ne partage qu’à reculons, de peur de la voir disparaître. Toutefois, 50 ans plus tard, il y a prescription. Giraud sait aussi se faire historien, comme avec ce cours sur l’origine des gitans de Paris qui remonte jusqu’à la bible. Ainsi, les Tziganes auraient été condamnés par Dieu à « parcourir la terre éternellement, entourés du plus noir mépris ». Leur crime ? Ils refusèrent leur protection à la Sainte Famille fuyant l’Egypte. Quelques siècles plus tard, soit précisément le 17 août 1427, les premiers Tziganes arrivèrent à Paris. Et Giraud d’entreprendre le récit de l’histoire des Roms dans la capitale, jusqu’à Bouglione ! Si Paris nous était ainsi conté tous les jours, qu’aurions-nous besoin des journaux du soir ? Ce serait, hélas, oublier un peu vite la décote croissante de la valeur humanité en ce début de millénaire.

Matthieu Lévy-Hardy


Paris, mon pote, de Robert Giraud Le Dilettante, 160 pages, 17€

Janvier 2009