Ce que dit Chklovski


Ce que dit Chklovski

***

Quarante ans après leur publication en russe les mémoires de Chklovski viennent d’être traduites sous le titre d’Il était une fois. Quarante ans d’attente, c’est beaucoup pour un écrivain dont dix livres ont été publiés chez nous, parmi lesquels Zoo et Voyage sentimental, traduit par son ami Vladimir Pozner et Capitaine Fédotov, par Elsa Triolet. Sur la légende de Chklovski, car légende il y a, le mieux est de se reporter aux Souvenirs de Pozner, le méchant portrait qu’en fait Boulgakov dans son roman La Garde blanche étant sujet à caution.
Il était une fois est le récit de sa vie jusqu’aux années 20, agrémenté d’évocations fulgurantes d’événements et de personnalités qu’il a connus plus tard. En fait ces pages sont une plongée dans le siècle des Russes. La révolution de 1917, la guerre civile, les famines, le stalinisme, l’invasion de 41, les terribles années 50 en sont la toile de fond. Contrairement à une littérature qui faisait des masses, de l’épopée ou de l’héroïsme du peuple l’aliment de son discours, Il était une fois se caractérise par la précision et le sens du détail plus que par la mise en perspective des événements. L’auteur s’attache, sans prétendre y arriver toujours, à retrouver les sentiments qui étaient les siens. Un événement est à ses yeux plus intéressant par les réactions intimes qu’il provoque que par l’appréciation historique qu’on peut en donner.
Dès le début Chklovski donne le ton de son entreprise : « On a déjà publié de nombreux souvenirs mais le passé y est trop endimanché. » Chez lui rien n’est endimanché, ni son enfance dans une famille juive vivant le cancer des dettes, ni ses études difficiles, ni les péripéties hautes en couleur de sa participation à la révolution, ni le combat pour le formalisme en littérature et son intégration dans le dispositif des lettres soviétiques.
Il faisait partie de cette intelligentsia qui n’en pouvait plus des ravages du tsarisme. D’où son adhésion à la Révolution, côté socialiste-révolutionnaire et pas bolchevik. Les détails de ce qui lui arrive dans ces années, son émigration à Berlin etc., sont développés dans Voyage sentimental auquel Il était une fois renvoie. Ce qui est intéressant et fait l’objet de la préface d’Alexandre Stroev, c’est le ralliement de Chklovski au régime soviétique. Pour celui qui avait dit « L’art a toujours été indépendant de la vie et sa couleur n’a jamais reflété celle du drapeau de la citadelle », rentrer en URSS c’était se réinscrire dans la réalité et chercher le compromis avec les formes que prend le nouveau cours social. Il s’y est intégré et a mené combat pour ses idées, les adaptant à la situation de son pays. De cette attitude témoigne Technique du métier d’écrivain, écrit pour apprendre les rudiments du métier aux jeunes littérateurs russes des années 20, ou La troisième fabrique.
C’est certainement cette intégration à l’univers soviétique qui lui vaut la suspicion politique qui court dans la préface de Stroev. Combien Chklovski serait plus intéressant s’il avait rejeté le régime soviétique ! Or justement, sans abandonner ses théories qui nourriront les avancées de l’OPOIAZ et ne seront pas sans interférences avec l’Oulipo, Chklovski a su préserver l’indépendance du créateur et la conjuguer avec les contraintes de la réalité de son temps. Et faire progresser cette réalité, faisant cadeau à la révolution des avancées formelles des années 20. « Il ne faut pas penser que le travail de l’OPOIAZ a été stoppé en plein vol par des ordres administratifs quelconques » précise-t-il.
En toute chose Chklovski est précis et concis. Chaque phrase est un condensé de vie et de réflexion. Ainsi sur Gorki, « chevalier de la justice immédiate » : « il guettait l’avenir comme une femme attend son amoureux. »
Se souvenant du passé Chklovski « nettoie les vitres » et nous donne à voir la réalité passionnante de son époque et les réactions de Gorki, Blok, Maïakovski, Babel, Tynianov, Baudouin de Courtenay, c’est–à-dire de ceux qui avaient en charge l’avenir. (Ou le croyaient !) Peut-être l’affirmation suivante résume-t-elle son credo : « La révolution était jeune et elle le reste ; la patience de la révolution est infinie, parce qu’elle est héritière de tout le travail de l’humanité. »

François Eychart

Victor Chklovski, Il était une fois, traduit par M. Zonina et J-Ch. Bailly, Éditions Christian Bourgois, 23 euros.

Vladimir Pozner, romancier du tragique et de l’espoir


Vladimir Pozner, romancier du tragique et de l’espoir

***

 

1905 est pour les Russes l’année de la première grande révolte contre le tsarisme. C’est aussi celle de la naissance de Vladimir Pozner. Il est né à Paris, dans une famille de la bourgeoisie juive russe éclairée qui avait émigré de Russie quelques années auparavant. Il faut se souvenir que pour les Juifs, soumis à des vexations multiples, la vie dans l’empire des tsars était loin d’être tranquille. La répression qui marqua les événements de 1905 laissa des traces profondes chez les jeunes gens de l’époque. Elle est pour beaucoup dans l’adhésion aux idéaux révolutionnaires de nombre d’entre eux qui seront ses amis. La Russie, dans laquelle sa famille s’est réinstallée et que le jeune Pozner quitte en 1921, exercera sur lui une attraction considérable.

La langue russe est si présente dans sa formation intellectuelle (« Je lisais alors Hugo en français et Pouchkine en russe. À 12 ans je me sentais un poète russe ») qu’on hésite à écrire que le français était sa langue naturelle. Mais il excellera aussi dans l’anglais et l’allemand.

Ses premiers pas littéraires se font au sein du groupe des « Frères Sérapion » qui donnera naissance à des écrivains importants comme Vyacheslav Ivanov, Constantin Fédine, Mikhaïl Zochtchenko, Nikolai Tikhonov, Véniamine Kavérine. « Nous lisions à haute voix nos nouvelles, nos poèmes, des chapitres de romans. Nous nous disions la vérité. Nous n’avions pas de religion littéraire. Notre devise était  » Chacun son tambour. »».

En fait, rien de ce qui touche à l’URSS ne laissera Pozner indifférent, à aucune période de sa vie. Un de ses premiers livres, Le Mors aux dents, commandé par Cendrars, relate l’aventure d’un baron balte se taillant un empire dans la Mongolie à l’époque de la révolution, dans une sorte de croisade sanglante qui ne peut finir que dans la mort. Un autre, 1000 et un jours, est le récit d’un voyage qu’il effectue dans les années 60, au travers de l’espace et du temps russes, pour faire remonter la vérité de la vie des hommes et des femmes qu’il a connus, avec tous les détails nécessaires. (Pozner aime les détails, ils donnent la mesure de la vérité.) Cette plongée dans les histoires personnelles montre la profondeur des transformations du pays et la dimension des drames qui les ont accompagnés. La marche en avant de la société soviétique est allée de pair avec le stalinisme. Le communiste qu’il est affronte cette réalité les yeux ouverts.

Il est plus d’autant plus fondé à procéder à cet état des lieux qu’il fut, dès les années 30, un des plus actifs introducteurs français de la littérature soviétique, connaissant tout des jeunes auteurs qui s’imposent alors (souvent des amis à lui, tels Chklovski, Babel, Pasternak…), les traduisant, les présentant dans des livres comme Panorama de la littérature russe et Anthologie de la prose russe contemporaine qui restent des références. Il consacrera deux livres, Tolstoï est mort et Souvenirs sur Gorki, à ces deux personnalités essentielles de la littérature russe. Gorki, ami de ses parents, très attentif aux jeunes talents, qu’il retrouvera plus tard dans le Berlin des émigrés, l’incitera à devenir communiste.

La crise des années 30 trouve Pozner aux Etats-Unis. Il en tire Les États-Désunis, mi nouvelle, mi reportage, où se marque déjà son souci du vrai, dans ses détails constitutifs. La débâcle de l’armée française en 1940 lui donne l’occasion de Deuil en 24 heures. Ce roman puissant, sans emphase, cruel comme l’histoire qu’il relate, compte parmi les quatre ou cinq romans français sur cette période. Erskine Caldwell en dira : « C’est un roman terrifiant. Il existe des livres qui racontent l’histoire des hommes et des femmes consumés par les flammes de la guerre qui fait rage d’un bout à l’autre de la terre, mais ce roman les domine de loin. »

Pozner passe la guerre aux USA, travaillant d’abord dans les chantiers navals pour gagner sa vie, puis comme scénariste, fréquentant l’intelligentsia qui sera plus tard victime du maccarthysme, ce maccarthysme qui lui fera écrire Qui a tué H. O Burrell ?, histoire d’un petit-bourgeois américain saisi par la peur du communisme.

Les guerres, ce sommet des violences, sont à l’origine de ses plus beaux livres : Espagne premier amour, dont Aragon écrivit qu’il était « Le plus court des romans, ce qui, pas plus pour un livre que pour un couteau, ne l’empêche d’entrer d’un coup dans le cœur. », Le Lieu du supplice, une des rares œuvres françaises sur la guerre d’Algérie, qui valut à son auteur d’être plastiqué par l’OAS, comme Wurmser et Malraux, ou encore Le Temps est hors des gonds.

Vladimir Pozner était un homme généreux et discret. Sa vie l’avait amené à rencontrer de très nombreuses célébrités : Charlie Chaplin, Dashiell Hammett, François Mauriac, Fernand Léger, Hanns Eisler, Picasso, Oppenheimer, Elsa Triolet, Aragon… dont il parle avec saveur et justesse dans Vladimir Pozner se souvient.

Toute sa vie d’écrivain Pozner a mené combat pour amener les mots et les phrases à leur faire dire ce qu’il voulait. Sans plus. Il aimait les histoires et qu’elles soient vraies. Il affectionnait cette réflexion de Cervantès : « Les histoires inventées sont d’autant meilleures, d’autant agréables qu’elles s’approchent davantage de la vérité ou de la vraisemblance, et les véritables valent d’autant mieux qu’elles sont plus vraies. »

Il laisse une œuvre considérable que les éditeurs seraient bien avisés de considérer comme celle d’un des écrivains les plus exigeants et les plus lucides de son temps. Il laisse aussi des archives littéraires, qui, par leur ampleur, attestent de l’étendue de ses liens avec les intellectuels de nombreux pays et ouvriront des pistes nouvelles aux chercheurs en littérature.

L’histoire du romancier Vladimir Pozner reste à écrire.

François Eychart

 

On trouve en librairie, seulement : Le Mors aux dents, Les Brumes de San Francisco, Le Fonds des ormes, Cuisine bourgeoise, et Souvenirs sur Aragon et Elsa.

 


N° 66 – Les Lettres Françaises du 5 décembre 2009.

Galerie

Nouvelle série n° 66 – Les Lettres Françaises du 5 décembre 2009 en téléchargement au format Pdf.
Au sommaire : les combats de la bande dessinée ; Yannis Ritsos, par Dominique Grandmont et Jean-Baptiste Para ; Marx sans fin, par Jacques-Olivier Bégot, Vladimir Pozner, par Sébastien Banse… Continuer la lecture