Un polar pour la soif

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Un polar, « la Soif » de Pierre-François Moreau ? Sans doute, et avec tous les ingrédients qui s’y rattachent, mais comme portés à leur degré d’incandescence extrême. Et, surtout, qualité première de l’ouvrage pas si fréquente dans le genre, une qualité littéraire éclatante liée à la jouissance qu’éprouve l’auteur au fil de l’écriture de son roman… Par Jean-Pierre Han. Lire la suite

Qui était Dashiell Hammett ?


Qui était Dashiell Hammett ?

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Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Richard Layman, L'insaisissable. La vie de Dashiell Hammett

On dit en anglais « detective fiction » ou encore « crime fiction». En français, on parle de roman policier ou de polar, genre qui tient une place de choix dans le champ de la littérature réaliste critique américaine du vingtième siècle, communément rassemblée sous l’étiquette « roman noir ». On fait généralement remonter sa naissance au Double assassinat dans la rue morgue , d’Edgar Allan Poe, en avril 1841. C’est un autre écrivain de Baltimore qui lui imprima son évolution la plus significative, égale à une seconde naissance, huit décennies plus tard. Au moment où Dashiell Hammett entreprend de se lancer dans la littérature, « pour voir de quoi il était capable », après avoir exercé divers emplois alimentaires, notamment au sein de la célèbre agence de détectives privés Pinkerton, le genre policier est une littérature de second rang. Publiée dans des magazines bon marché, que l’on surnomme « pulp magazines » à cause de la faible qualité du papier sur lequel on les imprime, produite à la chaîne par des auteurs rémunérés à la ligne, la littérature policière est symbolisée dans les années vingt par l’oeuvre de Willard Huntington Wright, homme de lettres distingué qui choisit de publier ses histoires policières sous le pseudonyme de S.S Van Dine. « Le détective qu’il mettait en scène, Philo Vance, était un amateur ampoulé dont le savoir encyclopédique tendait à se diluer en gloses interminables sur des sujets futiles. Philo Vance fut le modèle de du détective à cette époque », résume Richard Layman, dans la biographie qu’il a consacrée à Dashiell Hammett, l’Insaisissable.

« En 1926, Wright résumait à lui tout seul ce que les histoires de détectives tentaient d’accomplir aux yeux de la majorité des lecteurs et des érivains. Ces histoires visaient une chose : l’intrigue », et elles étaient peuplées de détectives capables de résoudre des énigmes incoryablement élaborées à l’aide de leur « prodigieux intellect », de « la seule force prodigieuse de leur méthode analytique ». Hammett y substitua un réalisme strict, une écriture épurée, et introduisit le personnage du détective privé hardboiled : dur, par nécessité, doté d’un code d’action personnel, par choix, en des temps sans morale. Selon la célèbre formule de Raymond Chandler, l’un des admirateurs et des héritiers littéraires de Hammett, ce dernier sortit « le crime du vase vénitien où il était, pour le jeter dans la rue », il le rendit à ceux qui le commettent « pour une raison ». Dans le même mouvement, il sortit également la littérature policière des quais de gare pour la placer sur les rayons des bibliothèques et  les plateaux de cinéma.

Dashiell Hammett n’a pas laissé d’autre biographie qu’une correspondance régulière avec sa famille, quelques amis et relations littéraires, et des souvenirs chez ceux qu’il a croisés. Dans son recueil de portraits, Vladimir Pozner se souvient ainsi de sa rencontre avec l’auteur américain : « Il avait une belle tête, un regard attentif, bienveillant, facilement amusé, et, dans sa démarche et sa façon de s’habiller, une sorte de nonchalante élégance. Il habitait la campagne new-yorkaise, près d’un petit lac poissonneux où il restait des journées entières à pêcher. A l’époque – c’était pendant la guerre – il n’écrivait plus. Ses amis espéraient qu’il s’était momentanément interrompu : cela lui était déjà arrivé ». Hammett n’écrirait pourtant plus rien. Il avait garanti la postérité à son oeuvre et au genre qu’elle avait initié en seulement six années et cinq romans. Auteur à succès appelé à Hollywood pour adapter ses oeuvres, engagé volontaire pendant la Seconde Guerre mondiale (affecté en Alaska, il s’amusa beaucoup à éditer un journal d’information à destination des troupes baptisé The Adakian), flambeur invétéré, son engagement politique en faveur d’un grand nombre de causes d’extrême-gauche lui valut l’attention du FBI, puis des chasseurs de communistes. Emprisonné, ruiné par le fisc, privé de ses droits d’auteur et placé sur la liste noire, Hammett mourut dans le dénuement en 1961, à 67 ans.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

La clé de verre, Dashiell Hammett

Dans cette oeuvre fulgurante, un titre a acquis une notoriété éminente, assurée en bonne partie par l’adaptation cinématographique qu’en donna John Huston, pour son coup d’essai derrière la caméra, en 1941, 11 ans après la première publication du roman en feuilletons dans la magazine Black Mask : Le Faucon maltais. C’est un des sommets de la littérature policière moderne, au même titre que le roman qui le suit dans la bibliographie de Hammett, La clé de verre. Richard Layman s’attarde particulièrement sur ces deux oeuvres qui sont les plus grandes réussites de Hammett, avec son roman inaugural, Moisson rouge, et qui le placent aux côtés (au-dessus ?) de Fitzgerald, Hemingway, Dos Passos… Loin de la légende – plaisante – entretenue par Lilian Hellman, l’auteur dramatique qui fut la compagne et l’amie de Hammett, Layman ne garde, des frasques et de l’engagement politique de ce dernier, que ce qui permet de comprendre sa démarche littéraire et son silence par la suite, confirmant ainsi l’analyse proposée par Jean-Patrick Manchette, dans ses Chroniques : « Les écrits de Hammett et de quelques autres ont été un moment nécessaire des soupirs et des rages de la créature opprimée, moment qui est passé. Le roman noir américain, c’est-à-dire d’abord Hammett, a achevé son développement longtemps avant la mort de son fondateur. Il a porté un jugement négatif sur la littérature et l’ensemble de la société de son temps. L’affaire du temps présent n’est plus ce jugement, mais son exécution. Quiconque lit maintenant Dashiell Hammett avec un simple plaisir de distraction devrait plutôt s’épouvanter ».

Sébastien Banse

Richard Layman, L’insaisissable : la vie de Dashiell Hammett, éditions Pierre-Guillaume de Roux, Paris, 2011, 353 pages, 23,50 euros.

 


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La colère froide des vaincus


La colère froide des vaincus

 

 

 

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« Je suis né le 27 mai 1894, dans le Maryland, entre les fleuves Potomac et Patuxent, et ai été élevé à Baltimore. J’ai quitté le lycée après tout de même un semestre d’études, pour exercer sans plaisir et au déplaisir de mes patrons les métiers d’employés aux chemins de fer, de garçon chez un agent de change, d’ouvrier dans la fabrication de machines, et autres. Dans la plupart des cas, je fus renvoyé. Une petite annonce énigmatique me fit intégrer l’Agence de détectives Pinkerton où je restai jusqu’au début de l’année 1922, date à laquelle j’ai laissé tomber pour voir de quoi j’étais capable en matière d’écriture. »

Voilà comment Dashiell Hammett se présentait en 1924 au rédacteur en chef de la revue  Black Mask, qui fut la première à l’éditer aux Etats-Unis. En France, c’est la Série Noire de Marcel Duhamel qui s’en chargea dans les années 1940. Il connaît désormais les honneurs de la collection Quarto, qui regroupe ses cinq romans, tous écrits avant 1934 et le grand silence qui devait durer jusqu’à sa mort en 1962; silence tout juste entrecoupé d’articles, pour la plupart politiques, et de travaux alimentaires, pour la plupart hollywoodiens.

Tout l’attrait de cette édition tient dans la nouvelle traduction intégrale enfin expurgée de toutes les approximations fantaisistes des versions précédentes, car le travail de présentation est bâclé. On nous offre quelques pages d’une étude de Jacques Cabau datée de 1968 qui analyse le style d’Hammett et s’attarde sur l’argot, « préciosité à l’envers qui affecte de ne pas appeler les choses par leur nom », en citant la traduction de 1950.  C’est justement toutes ces préciosités ajoutées au texte par des traducteurs peu scrupuleux qui ont disparu de la nouvelle version. Dommage également de n’avoir reproduit qu’un extrait du pourtant bref essai de Raymond Chandler intitulé Le meutre est un art simple (The simple art of murder), qui traite avec brio de l’apport de Hammett au roman policier.

Heureusement, il reste le texte d’Hammett lui-même, auquel Pierre Bondil et Nathalie Beunat ont rendu justice : on retrouve enfin la précision sèche du texte original, son attachement aux détails, son dédain pour la psychologie, sa concision. « Je parie que si je travaillais dur sur ces quelques pages, je pourrais les réduire à une seule ligne », écrivait-il à sa fille en 1936. Ceux qui croient trouver un romantique chez Hammett se trompent.  De ce projet, Hammett entendait bien tirer une critique sans appel de cette société des années 30 d’où le projet révolutionnaire est absent, brisé à force de s’être heurté aux forces de la réaction. L’ordre règne désormais aux pays des hommes libres et ceux qui ne sont pas d’accord n’ont plus qu’à se taire. Le héros de Hammett se tait, mais n’en pense pas moins. Si Hammett (et avec lui tout le polar américain de ce temps) a été taxé d’immoralisme, c’est par des gens qui ont confondu l’objet avec sa représentation. « Ce n’est pas un monde très plaisant , mais c’est le monde dans lequel vous vivez », résumait Raymond Chandler, à propos de la société décrite par Hammett. Le polar est un genre moral, mais la morale n’y apparaît qu’en creux, en négatif. La morale du philosophe n’a plus sa place ici puisque les conditions historiques de sa réalisation se sont éloignées.  Le héros hammettien est un homme qui connaît le prix de chaque chose, dans un monde où toutes les choses ont désormais un prix : une voiture, une élection, la vie d’un homme, son honneur… Rien n’est gratuit, et surtout pas la violence. Mais l’histoire que raconte Hammett est celle d’un homme qui refuse de monnayer quelque chose, parce qu’il a soudain les moyens de son refus, ou parce qu’il a trop acquiescé. C’est la même histoire qu’essaiera de raconter cinéma américain des années 1970, mais dégradée par une absence de talent, parfois, et de connaissance historique, souvent. Le privé d’Hammett n’est pas un pauvre fou qui laisse éclater une colère aveugle. C’est un homme animé par une rage froide, et qui voudrait au moins une fois voir triompher la vérité, à défaut de la voir régner. Le whiskey et l’ironie ne sont pas des poses, mais de quoi supporter la dérision de ses victoires et l’amertume des ses défaites. A l’image d’Hammett lui-même, des salles de jeu où il flambait les dollars qu’Hollywood déversait sur lui à l’heure de sa gloire, jusqu’à la prison dans laquelle l’envoya le maccarthysme, il reste égal et fidèle à lui-même : un homme fier, prêt à rendre les coups et qui sait qu’on ne se bat pas toujours dans l’espoir du succès.

Sébastien Banse

Romans, Dashiell Hammett.
Gallimard, Quarto, 2009, 1057 pages, 27,50 euros.

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Journal de Manchette


Journal de Manchette

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640 pages bien tassées, pour un premier volume qui ne couvre que huit années du Journal que Jean-Patrick Manchette a tenu jusqu’à sa disparition, en 1995 : on espère que les Éditions Gallimard auront le bon goût de poursuivre leur louable effort, et que nous pourrons bientôt lire la suite. Car ce Journal est passionnant.

les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Jean-Patrick Manchette, Journal 1966-1974

Est-il tout à fait inutile de rappeler qui était Manchette ? Probablement, mais, dans le doute, mieux vaut pourtant effectuer un bref rappel : scénariste pour la télévision (les fameux Globe-Trotters, Yves Rénier et Edward Meeks, madeleine de Proust des préadolescents des années soixante) et pour le cinéma (la Guerre des polices, de Robin Davis, mais aussi la Prisonnière du désir, de Max Pécas), auteur de la « novelisation » de Mourir d’aimer et de Sacco et Vanzetti (on se rappelle la sublime chanson générique de Joan Baez), joueur occasionnel de saxo, traducteur de moult romans noirs américains, fondateur du mouvement Banana, destiné à glisser des peaux de banane sous les pieds des CRS au cours des manifestations, Manchette est, avant tout, le meilleur critique de cinéma de son époque (ses chroniques publiées dans Charlie Hebdo, ont été réunies dans les Yeux de la momie, chez Rivages) et, surtout, l’auteur de neuf romans noirs fulgurants qui, dans les années soixante-dix, ont totalement renouvelé le genre – on peut même dire que c’est lui l’inventeur du roman noir français.

Dès Laissez bronzer les cadavres (1971), il crée un cocktail de violence, d’imagination, de loufoquerie, de noirceur jubilatoire et de réflexion politique, sans modèle – en France – à l’époque. D’autant que son goût de la phrase, de son rythme, de ses ruptures, de son glacis tiennent plus de Flaubert que d’OSS 117. Avec ses trois derniers romans achevés – le Petit Bleu de la côte ouest, Fatale, la Position du tireur couché – il atteint des sommets, jazzant sa phrase comme le fera plus tard un Jean Echenoz, décharnant ses intrigues, offrant l’image la plus juste du désespoir souterrain minant une société de consommation triomphante.

Son Journal – tenu jour après jour, sur des cahiers scolaires, d’une écriture d’écolier sage – le montre au quotidien. Lorsqu’il le commence, il a vingt-quatre ans. Il a fait des études d’anglais, milité au PSU et à l’Union des étudiants communistes, il est marié avec Melissa, il a un petit garçon, et habite à Clamart. Il essaie de faire vivre sa famille à l’aide de travaux alimentaires – d’où Max Pécas, d’où les novelisations, d’où les traductions à la chaîne. Dans le temps qui lui reste, Manchette regarde des films, plusieurs par jour, à la télévision ou au cinéma, lit énormément (surtout des livres de philosophie politique), et découpe dans les journaux les articles qui le frappent, et qu’il colle dans son Journal. Les articles politiques, s’entend ce qui permet au lecteur d’aujourd’hui de revivre le quotidien occulté d’une époque où la télévision était une télévision d’État, et où toutes les informations ne faisaient pas la une (le 16-2-73, Italie : « Un industriel milanais tire sur un piquet de grève »). Un mort, un blessé. République d’Afrique du Sud : « Des affrontements entre policiers et grevistes ont eu lieu à Durban »).

Telle est la toile de fond du Journal. Mais ce qui en fait aussi le prix, ce sont les détails quotidiens – cadeaux de Noël offerts et reçus, films montrés à son fils, soucis de santé de ses proches, repas tumultueux avec ses parents -, vie quotidienne d’un homme de bonne volonté qui essaie de survivre en travaillant beaucoup tout en restant en marge d’une société qu’il réprouve. Manchette est pauvre, les fins de mois sont difficiles, il est souvent épuisé, et pourtant de son Journal émanent un optimisme, une énergie de jeune homme.

Au fil du temps, on le voit devenir écrivain, et ses réflexions sur ses romans – jamais rien de théorique, juste des réflexions pratiques sur le meilleur moyen de raconter telle ou telle histoire – révèlent un artiste à la fois très conscient de ce qu’il veut réaliser, et rempli d’une sorte d’innocence naïve, qui lui permet de juger ses livres sans forfanterie comme sans fausse modestie.

Dans le Journal de Manchette, on ne croise pas beaucoup d’écrivains, mais plutôt des cinéastes – Mocky, Chabrol – ou des producteurs. Il n’en fait d’ailleurs pas de portraits, se contentant de dire, factuellement, les rapports qu’il entretient avec eux.

Il ne s’agit pas – et c’est tant mieux – du journal d’un homme de lettres, mais des mémos quotidiens d’un jeune homme qui écrit. Ce qui fait son prix, ce n’est pas telle ou telle page, mais la coulée de l’ensemble. On sait donc gré à l’éditeur de cette publication du texte intégral – collage compris – et on attend la suite.

Christophe Mercier

Journal 1966-1974,
de Jean-Patrick Manchette. Éditions Gallimard, 640 pages, 26 euros.
 

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