Kateb Yacine, la révolution dans la révolution

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J’aperçois dans une vitrine le nom Cossery, et, par glissement, c’est la voix pointue de Choukri, celle hachurée et chuintante de Genet, celle discordante de Guyotat, que j’entends. Auxquelles se superpose celle de Yacine. Rentré chez moi, je rouvre « Le Poète comme un boxeur ». La voix a le calme implacable des justes éprouvés, contemporaine et ancienne… Par Patrick Autréaux. Continuer la lecture

Mandelstam : épuiser le poids du temps

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« Non, je n’ai jamais été le contemporain de personne », protestait Ossip Mandelstam, dont les éditions Le Bruit du temps / La Dogana publient aujourd’hui les « Oeuvres complètes », dans une traduction de Jean-Claude Schneider, fruit d’un long travail commencé le jour où Paul Celan lui remit ses propres traductions de celui qu’il appelait son frère Ossip… Par Didier Pinaud Continuer la lecture

René Schérer, éveilleur


René Schérer, éveilleur

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Importance des noms et, s’agissant des livres, importance donc des titres. Ses enfants de papier, un véritable écrivain les conçoit en effet avec son sang, son sperme, son amour, exactement comme ses enfants de chair. Aussi, donner un titre à un livre est un acte aussi important, et de même nature, que de choisir le prénom de baptême d’un enfant. Je n’irai pas jusqu’à dire que trouver le titre de notre prochain livre, c’est le principal, c’est quasi l’avoir déjà écrit, car souvent c’est au cours de l’écriture du livre que son titre nous vient à l’esprit, s’impose à nous, mais il y a un peu de ça.

Aquarelle par RenéSchérer

La différence entre un bouquin et un mou­flet, c’est qu’un même prénom peut être donné au cours des siècles à des millions d’enfants (il y aura toujours des Marie, des Pierre, des Élisabeth, des Alexandre, ainsi que des René et des Gabriel), mais qu’un titre, une fois qu’il est donné, appartient à son auteur pour l’éternité, il devient inutilisable, et, sauf à être un imbécile (ou un sacré étourdi !), aucun de nous n’oserait intituler son nouveau livre l’Iliade ou De rerum natura, Manfred ou les Fleurs du mal, la Divine Comédie ou les Illusions perdues, Satiricon ou l’Éducation sentimentale, La vie est un songe ou Guerre et Paix, le Discours de la méthode ou le Monde comme volonté et comme représentation. Ces remarques préliminaires, je les fais pour aboutir à ceci : un auteur, qu’il soit romancier, ou poète, ou philosophe, si c’est un de ces écrivains (les seuls qui comptent à mes yeux) qui « se fourrent tout entiers dans leurs livres », selon l’heureuse formule de Schopenhauer, qui écrivent avec le sang de leur coeur (« Pour écrire, il faut mettre ses tripes sur la table », soutenait avec raison Céline) – il suffit de lire à haute voix la liste de ses ouvrages, et cette succession de titres vous donne une idée clair de sa sensibilité, de son univers singulier, de ses idées fixes.

Vous n’avez encore jamais lu une ligne de René Schérer ? Vous avez de la chance, car vous allez ainsi avoir le bonheur de découvrir un contemporain essentiel, un maître, un éveilleur. Et pour vous donner une idée, un avant-goût du monde où vous vous apprêtez à entrer, pour vous mettre en appétit, voici les titres de quelques-uns de ses livres : Charles Fourier, l’attraction passionnée ; Émile perverti ; Une érotique puérile ; l’Âme atomique ; Pari sur l’impossible ; Zeus hospitalier, éloge de l’hospi­talité ; Utopies nomades ; Passages pasoliniens ; Nourritures anarchistes. Je m’arrête là, il est hors de question que je vous mâche la besogne, à présent c’est à vous de partir à la chasse au trésor, à la rencontre de cet esprit libre et libéra­teur, mais j’espère que dans ces titres superbes vous avez déjà capté des mots, des formules qui vous font vibrer, rêver. J’ai, dans le privé, souvent comparé René Schérer à l’Aliocha Karamazov de Dostoïevski. Vous vous souvenez du sublime dernier chapitre des Frères Karamazov, d’Aliocha parmi les enfants ? Je vous en rappelle six ou sept lignes :

« Mes enfants, mes chers amis, ne craignez pas la vie ! Elle est belle quand on pratique le bien et le vrai !
– Oui, oui ! répétèrent les enfants enthou­siasmés.
– Karamazov, nous vous aimons, s’écria l’un d’eux, Kartachov, sans doute.
– Nous vous aimons, nous vous aimons ! reprirent-ils en choeur. Beaucoup avaient les larmes aux yeux.
– Hourra pour Karamazov ! proclama Kolia. »

Qu’il s’agisse de cet ultime chapitre, ou du livre X intitulé « Les Garçons », les pages que Dostoïevski consacre au jeune Aliocha, cet éducateur au coeur tendre, ce jeune homme lumineux qui éclaire les autres par son intelli­gence, sa bonté et son amour, me font, depuis que j’ai fait sa connaissance, toujours pensé à René Schérer. Il y a, dans la générosité, le courage, parfois l’apparente ingénuité de René Schérer, un je-ne-sais-quoi de dostoïevskien, de folie russe. J’ai nommé Aliocha Karamazov. Nommons aussi le prince Mychkine, ce fol en Christ, cet utopiste foudroyé. C’est en 1974 que je me suis lié d’amitié avec René Schérer. J’aurais pu le connaître dès les années 65, 66, par le truchement de notre ami commun Georges Lapassade, qui m’en parlait souvent à l’époque où nous vivions à Sidi-Bou-Saïd, lui professeur à l’Université de Tunis et moi écrivant mon premier roman, mais pour des raisons diverses (dues essentiellement à mon existence voyageuse et bohème), notre rencontre n’eut lieu que huit ans plus tard.

Dans l’avant-propos d’une nouvelle édition d’Émile perverti, René Schérer évoque avec une justesse extrême l’atmosphère de ces années soixante-dix où nous devînmes amis. C’était l’époque où tout semblait possible, où pa­raissaient dans un mouchoir de poche des livres tels qu’Émile perverti de René Schérer, l’Après-mai des faunes de Guy Hocquen­ghem, le Bon Sexe illustré de Tony Duvert, les Moins de seize ans de votre serviteur. Nous accor­dions alors, d’une manière qui, rétrospectivement, nous semble aujourd’hui fort naïve, un grand pouvoir à la littérature. Nous étions convaincus que nos livres pouvaient contribuer à rendre la société plus lucide, et donc plus libre ; nous voulions convaincre nos lecteurs de n’avoir pas peur de leurs passions, nous voulions leur enseigner le bonheur. « Époque d’illusions au­jourd’hui perdues », observe René Schérer. Soit, mais l’essentiel est que nos livres aient été écrits et publiés. Désormais, ils existent et rien ne pourra les empêcher d’exister. En revanche, je plains sincèrement les jeunes gens qui entrent ces jours-ci dans la vie littéraire, car les directeurs littéraires ayant été désormais remplacés par des avocats qui couchent les manuscrits inédits sur le lit de Procuste et coupent tout ce qui dépasse, tout ce qui pourrait choquer les quakeresses de droite et les psychiatres de gauche, tout ce qui est contraire au nouvel ordre mondial cher aux puritains amerloques, tout ce qui serait susceptible d’en­voyer l’auteur et l’éditeur devant les tribunaux, ces braves jeunes gens risquent de ne plus oser s’exprimer ; risquent d’être tentés par ce qui est bien pire que la plus flicarde des censures : l’irrémédiable autocensure.

Pour les livres que nous avons publiés dans les années où la liberté régnait, nous sommes tranquilles. Certes, ils sont parfois épuisés, in­trouvables, et en raison de la régression pha­risaïque qui s’impatronise sur la planète, et singulièrement en France, nos pusillanimes éditeurs hésitent à les rééditer. C’est fâcheux, mais secondaire, car, comme l’écrit très bien René Schérer lui-même, « l’Histoire procède en zigzag ». Un jour, le vent tournera, les gens seront las de se voir dicter par l’État, la justice et la police ce qu’ils doivent penser, écrire, fumer, manger, aimer (et surtout ce qu’ils ne doivent pas penser, écrire, fumer, manger, aimer), ils se dresseront contre ce fascisme de la santé et de la vertu qui nous surplombe, prétend régenter nos vies, et alors nos livres maudits se retrou­veront en piles chez les libraires, à l’honneur dans leurs vitrines.

Les premiers livres de Schérer ne sont peut-être pas faciles à trouver, mais ils sont aujourd’hui encore plus actuels, nécessaires, que lors de leur publication, car chacun d’eux est animé par un joyeux et dionysiaque souffle libertaire qui ouvre grand les fenêtres, brise les verrous de la prison politique et morale où tant de nos contemporains demeurent enfermés.

Voilà déjà longtemps que la Charte des enfants publiée en 1977 par notre ami Bertrand Boulin a été détournée de son sens et « récu­pérée » (comme on dit) par les pires ennemis du droit des enfants et des adolescents. Sous le prétexte de les protéger, la société adulte trace autour d’eux un véritable cordon sanitaire, un nouveau mur de Berlin. « Non seulement les enfants ont des droits, écrit Schérer, mais ils étouffent sous eux. » Aujourd’hui, nos ado­lescents sont mis en cage par une législation à prétentions pédagogiques dont le plus clair effet est de les empêcher de disposer d’eux-mêmes, de leur cœur, de leur corps, de leurs caresses et de leurs baisers, leur interdit de cir­culer librement, de se lier d’amitié ou d’amour avec des adultes autres que ceux désignés par l’institution. Jadis, on expliquait à l’enfant, à l’Émile de Rousseau, que la masturbation rendait fou ; à présent, on lui apprend à se méfier des vilains messieurs, et à les dénoncer à la police.

Schérer est un philosophe, mais, à l’instar des plus grands, de Platon à Kant, il n’oublie jamais qu’il est aussi un éducateur, un aîné qui a un savoir à transmettre à ses cadets (un des plus beaux livres de Nietzsche, qui est un hommage au maître de sa jeunesse, s’intitule précisément Schopenhauer éducateur). C’est pourquoi une bonne part de l’oeuvre de Schérer peut être lue comme un manuel sur l’art de résister au pouvoir adulte, l’art de refuser un univers aseptisé où le juridique codifierait nos actes et réglerait nos comportements. Il y a l’art du tir à l’arc cher au bouddhisme zen ; il y a l’art de l’errance, de l’aventure, de la passion, cher au fouriériste René Schérer.

Ceux qui ont lu les tomes déjà publiés de mon journal intime savent que le nom de René

Aquarelle de René Schérer

Schérer y est souvent associé à des événements d’ordre culinaire, gastronomique. « Quand on te lit, m’a déclaré en riant un de nos amis communs, on a l’impression que René et toi vous passez votre temps à vous taper la cloche ! » De fait, voilà trente-six ans que j’ai mon rond de serviette chez René Schérer, et les bouteilles que nous avons vidées de concert sont plus nombreuses que les arbres de la forêt de Brocéliande. Lucullus dîne chez Lucullus, tel est notre cri de guerre. Je m’empresse de préciser que si je suis una buona forchetta e un buon bicchiere, René, lui est d’une frugalité spar­tiate qui fait l’admiration de ses proches. Je donne ces détails d’ordre intime pour mettre en lumière un trait caractéristique de notre philosophe : son sens de l’amitié, sa capacité d’accueil, son goût de l’hospitalité. Un de ses plus beaux livres, publié en 1993 et récemment réédité dans une collection de poche, se nomme Zeus hospitalier, et a pour sous-titre Éloge de l’hospitalité. C’est un essai qui occupe dans son œuvre une place toute spéciale, comparable à celle qu’occupe la Beauté du métis dans l’oeuvre de Guy Hocquenghem. Schérer s’engage, se dévoile, dans cha­cun de ses ouvrages, mais j’ai, à tort ou à raison, l’impression qu’il s’est « fourré » (pour parler comme Schopenhauer) dans ce­lui-ci avec encore plus d’audace et d’enthousiasme que dans les autres. C’est un livre d’une ri­chesse extraordinaire où René Schérer convoque l’histoire et la poésie, l’amour et la loi, la sphère politique et la vie privée, où il in­vite au banquet ses contempo­rains d’élection (Walter Benjamin, Jean Genet, Pier Paolo Pasolini, Guy Hocquenghem) où, dans un style d’une vivacité et d’une limpidité enchanteresses (vous vous souvenez de la prière de Tolstoï que chaque écrivain véritable peut faire sienne : « Seigneur, donne-moi la simplicité du style »), il livre le meilleur de sa pensée, de son enseignement.

Oui, en vérité, Lucullus dîne chez Lucullus ! Lire René Schérer est un vrai régal, une vivi­fiante nourriture. Comme un plat roboratif et un vin rapicolant, ses livres dilatent notre coeur, libèrent nos petites cellules grises, insufflent à nos corps et à nos âmes (atomiques) une énergie toujours adolescente, une attraction passionnée.

Gabriel Matzneff

N°76-Novembre 2010


Le courage poétique


Le courage poétique

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Avec ce douzième recueil, Philippe Lekeuche continue à creuser son sillon singulier dans le vaste champ de la poésie contemporaine. Comme toujours, la prosodie y est extrêmement maîtrisée et scande à la perfection la traque de cette « maladie au nom perdu », la vie même, dont le poète ne saurait guérir. « Dis-nous le donc, toi, l’homme / Qui est en toi / Et quelle est ta chimère si raisonnante ? » L’extrême abandon à ce que nous ignorons et le refus de toute imposture caractérisent depuis toujours la démarche de Lekeuche, faisant songer au « cou­rage poétique » dont parle Hölderlin. Le corps chute avec le poème pour mieux prendre appui sur le fond de la langue et rebondir transfiguré. « Toi, le mort, prends ta plume d’oiseau / Écris sur ta charogne / Afin qu’étincelle vive / Que tu sois cette lampe ! » Le poète cherche à réinscrire du « sacré » (au sens que Bataille donnait à ce terme) dans notre culture qui s’applique à l’évacuer : les dieux des Grecs parlaient, les nôtres se taisent ! Philippe Lekeuche s’adresse aux brisés de la vie, les incitant à se nourrir de l’abîme où ils gisent, afin de retourner vers la lumière. La poésie n’est pas qu’une simple affaire de mots, elle les bouleverse pour donner naissance à une musique terrible et délicieuse qui nous renverse et nous ouvre le chemin de l’infini.

L’Éperdu est illustré de reproductions de peintures de Jean Dalemans, boucliers, cibles ou symboles troués, qui attirent le regard pour mieux l’inviter à se perdre.

Jean-Claude Hauc


L’Éperdu, de Philippe Lekeuche, L’herbe qui tremble, 88 pages, 15 euros.

Garcia Lorca Quand les phalangistes assassinaient le poète de Grenade.


Garcia Lorca

Quand les phalangistes assassinaient le poète de Grenade.

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Alors que l’Espagne ouvre quelques-unes des fosses com­munes où sont enfouies des victimes du franquisme, le Conseil général du pouvoir judiciaire suspend le juge Garzon pour avoir enquêté sur la disparition et l’exécution de plusieurs dizaines de milliers de per­sonnes durant la guerre civile. Cette Espagne où les descendants des vic­times de Franco semblent obtenir gain de cause n’en finit plus pourtant de voir ressurgir ses démons. C’est cette histoire d’hier à aujourd’hui que nous évoque avec force et émotion le récit de Bruno Doucey, Federico Garcia Lorca : « Non au franquisme », consacré à l’as­sassinat du poète andalou. Par le biais d’une collection qui s’adresse en priorité aux adolescents, l’auteur fait revivre la violence des franquistes qui prirent le pouvoir à Grenade et la noblesse et la dignité de celui qui s’était déclaré « du parti des pauvres ». L’alternance de points de vue, où le journal d’un jeune franquiste encadre le récit de la fin de la vie de Federico Garcia Lorca, permet de comprendre en profondeur ce qui déter­mine socialement et humainement les choix politiques des hommes des deux camps. Mais Bruno Doucey est un poète et c’est en poète qu’il nous fait connaître et aimer son héros, in­telligent, tendre, aimable et habité par la poésie. Le récit, où les vers de Garcia Lorca coulent de source pour dire ce que seule la poésie peut dire, avance dans une tension et une émotion de plus en plus vives jusqu’à ces jours de 2009 où sont ouvertes les fosses dans cette région de Viznar où fut fusillé « le Rossignol de Gre­nade ». Au même moment, le phalangiste à la retraite, qui n’a en rien changé, relit son journal et se dit qu’avec ces fouilles, il faudrait peut-être investir dans l’édition, car Garcia Lorca prend de la valeur ! Suivi d’une biographie, d’un album de photos et d’un texte qui place la mort du poète dans un éclairage personnel et historique, ce court récit brosse avec force le panorama des intellectuels et des artistes engagés dans le combat contre le franquisme. L’auteur a judicieusement établi le lien avec l’Espagne actuelle, où la majorité des Espagnols sont favorables à une justice réparatrice , mais où les tortionnaires ont été amnistiés.

Ce petit ouvrage enrichit la collec­tion dirigée par Murielle Szac où, parmi d’autres titres, on trouve les « Non » à la torture, à la guerre, à l’exploitation, aux avortements clandestins… Il est le bienvenu et participe par sa qualité d’écriture et de réflexion à l’éveil de l’in­telligence et de la sensibilité au monde ainsi qu’au refus de la passivité devant l’injustice, et par là même à notre faculté de révolte face à l’inacceptable, d’hier à aujourd’hui.

Marie-Thérèse Siméon

Federico Garcia Lorca : « Non au franquisme », de Bruno Doucey, Éditions Actes Sud, 96 pages, 7,80 euros.