Franck Delorieux : La force de l’amour

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Il y a dans la poésie française de ces dernières années quelques jeunes poètes qui font entendre un chant à la fois très ancien et absolument moderne. Ils me font croire, comme disait Aragon, à l’éternel printemps qui nous rappelle toujours, même au plus profond du malheur, que la vie est plus forte que la mort. Franck Delorieux est, incontestablement, de ceux-là… Par Jean Ristat. Lire la suite

Supplique pour rééditer les prières étouffées d’un Canadien errant

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La mort de Leonard Cohen clôt une oeuvre littéraire, entamée soixante ans plus tôt, que le succès de ses chansons a un peu éclipsée. Aujourd’hui que l’écrivain nous a quittés, Sébastien Banse demande aux éditeurs français de remettre à disposition des lecteurs les romans et la poésie de Cohen. Lire la suite

Jean Ristat, entre l’enfance et la nuit des fantômes


RistatPar la structure en diptyque de son livre, qui met en miroir des fragments sur son enfance et le récit de quelques expériences sexuelles adultes, sous forme d’une lettre ouverte à un inconnu, Jean Ristat invite le lecteur à l’interpréter comme une mise à nu de son intimité et de ses causes. Œuvres posthumes, dit le titre. Œuvres posthumes publiées du vivant de l’auteur. Pourquoi ? Là-dessus l’écrivain est assez clair. « L’étrange idée de publier ses œuvres posthumes ! Outre l’avantage d’en préparer soi-même l’édition, il ne fait pas bouder le plaisir de pouvoir se regarder de l’autre côté du miroir. Il m’arrive parfois d’en rire aux éclats. »

C’est un voyage au pays des morts, à l’image du livre XI de l’Odyssée, où Ulysse, après avoir accompli le rituel de la nekuia qui invoque le divin Tirésias, va en enfer. Mais, à la différence d’Ulysse, Jean Ristat ne va pas en enfer. Il se contente d’observer autour de lui les disparus, toujours présents, et de chercher la mort en lui, à travers son enfance ou ce qu’il en reste en lui, et à travers les rencontres sexuelles pareilles à de funèbres rituels. Car dans cette remémoration, il découvre que la mort est passée par là. Et que le personnage que le narrateur fait revivre, l’enfant ou l’amant, a dû mourir avant de renaître dans ces pages.

Les livres de Jean Ristat, qu’il s’agisse d’essais littéraires, de poèmes, de théâtre ou de récits intimes, ont une singularité que leur format signale déjà. Mais surtout leurs genres sont versatiles. Les poèmes sont aussi des pièces de théâtre, les pièces de théâtre sont aussi des essais historiques ou mythologiques, les récits sont des poèmes. Théâtre-roman, bien sûr, en hommage au maître et ami Aragon. Organisation visuelle et théorisation de la sexualité, en hommage à Sade, très présent dans la seconde partie du récit, intitulée Conversation dans un salon d’amour et sous-titrée de façon provocante « pastorale ». Certes, la référence à la Philosophie dans le boudoir est explicite, mais « pastorale » vient jeter un trouble.

Ristat_7470Quant à la première partie, intitulée Biographie portative de Jean Ristat, elle se présente, de façon trompeuse, comme une suite de notations parfois très allusives, parfois très développées, venues de réminiscences d’une enfance villageoise, entre une grand-mère aimante et des parents plus ou moins lointains. Une enfance dure et solitaire, marquée par une maladie, un souffle au cœur, et par une absence de repères familiaux conventionnels. L’enfant souvent abandonné observe avec vivacité le chaos dans lequel vivent les adultes. Peu socialisé, peu policé, le village d’Argent-sur-Sauldre, dans le Cher, est une sorte de no man’s land, en pleine guerre, et dans l’après-guerre. Forgerons, mécaniciens, fermiers constituent une société intemporelle qui n’est pas sans évoquer le petit monde du Chaminadour de Jouhandeau, avec l’étroitesse provinciale en moins. Car l’enfant n’évolue pas dans un monde étriqué où chacun s’épie, mais il se constitue dans un univers qui ne connaît aucune norme, aucune frontière.

La narration fragmentaire, qui joue beaucoup des changements de registres, est pleinement justifiée. Ainsi qu’elle l’était dans un autre grand récit d’enfance, L’Asphyxie de Violette Leduc, qui comme celui-ci, décrivait l’une après l’autre des saynètes traumatiques, ou vécues comme telles, après coup. Jean Ristat fait preuve de plus d’humour, de plus de distance littéraire. Car si ses souvenirs ont gardé une grande force émotionnelle, une grande vibration de vie, il les place dans un cadre littéraire armorié de prises de conscience légèrement ironiques, comme des « tableaux vivants » qui soulignent un imperceptible artifice volontaire et déterminé. On n’est pas dans le récit d’enfance compassionnel, émotionnel, pathétique, malgré la violence de certaines scènes. Pas plus que dans le second volet, on ne sera dans le texte érotique ou pornographique ou même libertin. On est en pleine littérature, dans les deux cas, c’est-à-dire dans un livre qui se dit livre, ainsi que l’annonce le titre général, souriant dans la mort.

L’exergue de Leibniz fait de tout portrait une anamorphose et par analogie de tout livre aussi. Il faut comme pour le crâne des Ambassadeurs de Holbein un instrument particulier pour le reconnaître dans la masse informe, qui se trouve aux pieds des personnages, et qu’il est impossible, à l’œil nu, d’identifier. Chaque tableau est une énigme, comme un roman ou une nouvelle de Henry James. Et le lecteur devient, armé de cet instrument qu’est l’intelligence interprétative ou traductrice, un enquêteur. Jean Ristat compte sur ce pacte avec le lecteur qu’il entraîne dans sa propre quête, en lui donnant quelques indices, parfois explicites parfois plus mystérieux. Mais le pacte le plus important, il le signe avec lui-même. Celui non pas de tout livrer de son enfance et de sa sexualité, mais de pouvoir l’écrire, et pour cela il doit se sentir, se savoir, se décider mort. « Ceci est une évidence qui est posée comme la limite au-delà de laquelle je ne puis donner d’explication et dont la perception que j’en ai ne peut être analysée par moi sous peine de ruiner l’édifice avant même qu’il soit sorti de terre. »

Le récit d’enfance se fait donc au gré des souvenirs spontanés, des visions qui suscitent tantôt de simples aphorismes, tantôt de véritables scènes dramatiques, tantôt des informations, tantôt des fragments de chants lyriques, tantôt des réflexions sur la remémoration même. Oui, on pense, et l’auteur le cite, à Notre-Dame-des-Fleurs, car de Genet, Jean Ristat a eu l’enfance villageoise et religieuse, dans un climat de pauvreté et de liberté conquise, de sourde agressivité et de sentiment de solitude, de rejet. L’environnement est en gros le même. La violence et le désir, aussi, les mêmes. Le ton parfois les rapproche. « Déesses voilées de noir, vos jupons sont troués d’étoiles », dit-il aux femmes seules, mères ou épouses, que les hommes ont abandonnées pour mourir au front. Genet, mais aussi Rimbaud à Charleville et Lautréamont et ses cauchemars, à propos desquels Jean Ristat écrit : « Retourner la pensée comme on retourne un gant : la poésie. »

ristat 3La fragmentation numérotée, qui voudrait donner au récit l’apparence d’un dossier d’annotation, est, en réalité, une manière subtile de casser les scènes, de rompre avec le réalisme, et de donner, paradoxalement plus de force aux images mises en place. On abandonne toute fiction, pour constituer un album d’images animées, vivantes. Pièces à conviction. Dossier. Et bien sûr, surgit alors une autre référence littéraire : celle de Pétrole de Pasolini, livre lui réellement posthume, puisqu’il fut publié en 1992, dix-sept ans après l’assassinat du poète. « Appunti » (Notes) : ainsi Pasolini désignait-il les scènes qui lui venaient à l’esprit, séquences ou analyses, où l’enfance, également, se mêlait au désir, et où toute une vie était brassée, à la façon d’un montage cinématographique. Le père de Jean Ristat complétait parfois ses semaines de mécanicien dans la cabine du projectionniste, après son travail. Et les films défilent dans la mémoire de l’écrivain.

Pasolini aussi se promenait auprès des fantômes. D’innombrables morts accompagnaient sa création. L’un de ses plus beaux films, le court métrage La Terre vue de la Lune met en scène une morte, suicidée, si heureuse dans la mort, retrouvant les siens, dans un univers soudain coloré et riant, absurde et charmant, prospère et délicieux, où aucune frontière ne sépare les vivants des défunts. Les fantômes de Jean Ristat sont plus inquiétants, mais ce sont eux qui lui permettent de raconter sa propre histoire : « Ainsi me promené-je fantôme au pays des fantômes dans un récit décousu dont je ne retrouverai jamais la mélodie. Et je ne songe même plus à rapiécer ma robe en lambeaux. Pourquoi prendrais-je désormais quelque précaution en pénétrant dans le taillis de ronce ? N’ai-je pas un plaisir savant à m’entourer d’une cour d’orties blanches alors que, sévèrement allongé dans ma couche froide, j’entends distraitement le chant des crapauds ? » Ce chant même qu’évoquait Leopardi dans ses fameuses Ricordanze. Les ressouvenirs.

Curieusement la seconde partie, érotique et crue, est peut-être encore plus attachée à une réflexion sur le temps, sur la mémoire, sur l’évanescence des sensations, sur ce « dépotoir, un terrain vague où s’accumulent des détritus ». « Ainsi, écrivant, je suis à la trace des fantômes auxquels je prétends donner un corps. Le mien sans doute, qui tremble et souffre encore à leur évocation. Je les vois qui m’entourent. Il m’arrive parfois de les entendre parler entre eux et, lorsque je tends les bras, ils s’éloignent. »

La nuit sur laquelle se clôt le livre est cette obscurité même où semble disparaître ce « je qui n’est qu’une convention » . « Quel est donc cet autre qui me nargue ainsi en se faisant passer pour moi ? » s’interroge le narrateur qui, comme le double héros Carlo de Thetis et Carlo de Polis, se scinde en deux. Et comme le personnage pasolinien, c’est dans la nuit qu’il trouve sa vérité. « Une nuit sans étoiles, à couper avec un couteau de boucher pour s’y frayer un chemin, une nuit comme un drap froid où l’on se jette pour ne plus rêver. »

René de Ceccatty

Œuvres posthumes, tome II, de Jean Ristat, Gallimard, 240p., 24€.

Profondeur de chant, profondeur de champ – Chronique poésie de Françoise Han

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La poésie questionne le langage, mais pas seulement. En travaillant la parole, elle approfondit l’espace qu’elle nous fait découvrir. Avec Il pleut des étoiles dans notre lit, André Velter présente cinq poètes du Grand Nord. Il constate que, pour différentes que soient leurs écritures, ils partagent une profondeur de champ qui mêle la neige et le ciel. Le titre vient du recueil les Mots longs, de Pentti Holappa (Finlande), traduit, comme deux autres ouvrages du même auteur, N’aie pas peur et la Voix de l’éléphant, par Gabriel Rebourcet… Chronique poésie de Françoise Han Lire la suite

François Esperet : une découverte majeure


François Esperet : une découverte majeure

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Sur la couverture blanche, on lit d’abord, en italiques noires, Larrons, puis, en plus petits caractères, François Esperet. Suit, entre deux larges parenthèses, une mauve et une noire, la photo en noir et blanc d’un avant-bras tatoué et enfin, en capitales mauves minuscules, le nom de l’éditeur : Aux forges de Vulcain. La quatrième de couverture est tout aussi sobre, apprenant seulement au lecteur que « François Esperet est né en 1980 » et que « Larrons est son premier texte publié. » Mais ces informations laconiques sont précédées de dix lignes mystérieuses. « Dans Paris prostitué souvent le soir je les vois / les princes dé- risoires de la nuit les beaux étalons / castrés qui raclent le sol de leurs sabots précieux / avant de s’élancer trotteurs hystériques efféminés / dans les courses poussives des prix crépusculaires / je sens le souffle idiot de leurs museaux camés / je vois leurs yeux aveugles se noyer en souriant / dans l’effondrement des paupières et des cernes / au fond boueux exsangue de leurs tristes orbites. » On arrête là la citation, malgré l’envie de la poursuivre, pris par le rythme et les images : il s’agit des dix premières lignes, des dix premiers vers, de Larrons, ce « texte » sans équivalent, qui tombe comme un ovni dans la littérature de peu d’exigence et de grande consommation qui fait les choux gras des magazines et des émissions spécialisées.

Le titre, déjà, étonne. On pense immédiatement aux Larrons de Faulkner (son roman ultime, un chef-d’œuvre apaisé et scandaleusement méconnu), ou aux deux larrons, le bon et le mauvais, dont les croix étaient plantées de part et d’autre de celle  du Christ. Les quelques lignes mises par l’auteur en exergue de son livre, tirées de l’Évangile de saint Luc, confirment l’intuition: les Larrons de François Esperet ne sont pas étrangers à ceux du Nouveau Testament.

Il ne reste plus qu’à se lancer dans le « texte », dans les quatre chants composant ce poème épique, dans les quatre nouvelles en vers libres et non ponctués composant cet étrange roman (et on se dit qu’on n’est, tout compte fait, pas loin de Faulkner, dont certains « romans » majeurs, Descends, Moïse ou les Invaincus, étaient composés de récits n’entretenant entre eux que peu de rapports, sinon thématiques).

Les premiers vers cités plus haut rappellent le Genet du Condamné à mort ou du Chant d’amour : l’intensité de la vision, l’incandescence, le rythme, et le bras tatoué en couverture. On pense aussi (l’excès, le dégoût, la colère, et la citation de l’Évangile en exergue) aux cris d’un Léon Bloy, à sa perpétuelle fureur, à sa compassion brutale. Ou au Kaddish d’Allen Ginsberg, à son réalisme symbolique et halluciné.

La suite du livre est à la hauteur de ses premières lignes et appelle une autre référence, la plus probante: Larrons est un récit en vers, épique et lyrique, évoquant certaines très longues chansons (« New Danville Girl », « Joey ») dans lesquelles Bob Dylan (dont seuls les jurés du Nobel semblent se refuser à comprendre qu’il est le plus grand poète américain vivant) se transforme en narrateur au souffle ample et à la versification souple.

La comparaison avec Dylan s’impose d’autant plus que, de même que Dylan, dans Joey, où il contait la grandeur et la chute d’un caïd de la mafia new-yorkaise, Esperet a choisi pour personnages des membres du milieu d’aujourd’hui, des larrons ni bons ni mauvais, qui dealent, baisent, flambent, s’entre-tuent, tout en se rêvant, pour certains, en bons pères de famille.

Le poème de François Esperet se déploie sur un peu plus de trois mille vers avec un naturel sans faille, une véritable puissance lyrique et narrative. Tout au plus pourrait-on lui reprocher de très rares facilités, qui font tiquer à la lecture, mais qu’on serait bien en peine, pour les citer précisément huit jours après, de retrouver au milieu de la densité de cette pâte.

Son livre est une histoire de chute et de rédemption, gravée en lettres de feu, a-t-on envie d’écrire en se disant que, pour une fois, la tarte à la crème reprend tout son sens. Elliott Murphy, le grand poète rock new-yorkais, parisien d’adoption, a écrit Party Girls & Broken Poets. Ce titre aurait pu être celui de Larrons. Filles de joie, poètes maudits : compassion, déchéance et poésie.

Christophe Mercier

Larrons, de François Esperet. Aux forges de Vulcain, 102 pages, 14,90 euros.

Yannis Ritsos, frère d’humanité


Yannis Ritsos, frère d’humanité

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L’œuvre mosaïque du poète grec Yannis Ritsos ramène la mémoire des hommes à son noyau sensible, reflète de lumineuses images où les élans coïncident avec la chair et l’esprit, la vie et la survie. Écriture imbriquée inconditionnellement à la vie tout entière qui, à la fois, précède, engendre et justifie son art.

En ces temps d’affadissement de la pensée, la voix puissante de Ritsos réussit ce tour de force de nous faire respirer l’air d’une époque où l’on était alors convaincu qu’il ne peut y avoir de liberté individuelle dans une société prisonnière, ni de bonheur personnel au milieu du malheur des peuples.

En 2009, on célébrait le centième anniversaire de sa naissance. Convoquer aujourd’hui le poète, c’est réactiver « une entreprise tenace et méthodique de désaliénation » qui fit du mythe antique tragique l’idéal canevas sur lequel il tissa le drame contemporain.

D’une enfance marquée par de multiples drames – la ruine économique d’une famille noble de propriétaires terriens, la mort précoce de la mère et du frère aîné, l’internement du père –, l’œuvre demeure hantée et vibre dans un équilibre toujours fragile, entre le désespoir personnel et la foi en l’avenir fondée sur l’idéal communiste. Proche dès 1931 du Parti communiste, Yannis Ritsos se mêle à l’action politique. En 1936, le long poème Épitaphe exploite la forme de la poésie populaire traditionnelle

et donne, en une langue simple, un émouvant message de fraternité. À partir d’août 1936, le régime dictatorial de Metaxas contraint Ritsos à la prudence, d’autant plus qu’Épitaphe a été publiquement brûlé. Ses nouvelles inclinations surréalistes ouvrent les portes du rêve où transparaissent l’angoisse, les évocations de souvenirs doux et amers

Les Letters Françaises, revue littéraire et culturelle

Ritsos avec Theodorakis

De récentes publications réalisées, notamment, par l’exemplaire éditeur Ypsilon – tel le Temps pierreux – mettent en lumière ses années de déportation. Le poète paya ainsi son engagement contre la droite fasciste ; la libération de la Grèce, à partir d’octobre 1944, sera suivie de l’occupation britannique puis américaine, précédant la guerre civile. Durant sa détention sur l’île de Makronissos, puis plus tard dans d’autres camps pendant la dictature des colonels, Ritsos écrit continûment. D’août à septembre 1949, à Makronissos, dès 5 heures du matin, chaque jour, il noircit un petit carnet, plie ensuite ses poèmes, les glisse dans une bouteille qu’il enfouit sous terre à l’insu des gardiens. Sous la pression internationale, menée entre autres par Aragon et Neruda, le Grec fut libéré en 1952. Dans une valise à double fond fabriquée par ses camarades, Yannis Ritsos transporta ses écrits.

Son attachement à la « grécité » détentrice de la mémoire historique imprégnera toute son oeuvre future : Romiossini (Grécité, publié seulement en 1954 ; mis en musique par Theodorakis en 1966) est un hymne bouleversant au sol bafoué de la Grèce. De la Sonate du clair de lune (1956) – prix national de la poésie – aux longs monologues inspirés par la mythologie et la tragédie antique, aux derniers poèmes plus synthétiques, ou encore les écrits en prose, l’œuvre foisonnante de Yannis Ritsos réifie la présence des êtres, le poids des choses. Car l’écriture de combat peut aussi parler de témoins muets de la vie quotidienne, d’événements infimes qui font notre existence.

Malgré la tristesse et l’effondrement de ses idéaux, son dernier recueil, Tard, très tard dans la nuit (Éditions Le Temps des cerises, 1995), célèbre la vie et préserve une lueur d’espoir. Dix ans après sa mort, dans une Grèce au bord du gouffre, du marasme économique et des faillites politique et sociale, résonne l’injonction du Retour d’Iphigénie. « Ne pleure pas sur la Grèce, quand on croit qu’elle va fléchir, le couteau contre l’os et la corde au cou. La voici de nouveau qui s’élance, impétueuse et sauvage, pour harponner la bête avec le trident du soleil. »

Veneranda Paladino

Au Festival Strasbourg-Méditerranée : le théâtre Les Foirades réinvestit le Retour d’Iphigénie, le 29 novembre, à 20 h 30, au Théâtre Stroë, à Bouxwiller.
www.strasmed.com

Rimbaud posthume


Rimbaud posthume

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L’admiration d’Aragon pour Rimbaud ne le quitta pas sa vie durant : jusque dans le grand âge, il émaillait sa conversation de citations du poète. Ne lui arrivait-il pas, par exemple, de commander au restaurant une daurade « des flots bleus» naturellement, ajoutait-il avec malice. Ou bien, à propos d’interlocuteurs indiscrets : « Nos fesses ne sont pas les leurs ! » Il est vrai qu’à l’âge de dix-huit ans, il connaissait son Rimbaud par coeur… Il avait, en 1918, au Front, comme lecture quotidienne, les Illuminations et Une saison en enfer : « Me trouvant à l’heure de l’attaque avec mon masque à gaz et mon livre en main. Qu’est-ce que vous lisez là ? (lui demande le capitaine). C’était Vertige : “Tout à la vengeance, à la fureur, mon âme !”. »

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Une Saison en enfer

Le texte d’Aragon, inédit en volume, date de 1930 et fut, en 1991, publié par la revue Europe dans son numéro Arthur Rimbaud. Rendu à sa vocation de préface d’Une saison en enfer par le Temps des cerises, il donne toute sa valeur à un petit volume élégant dont la couverture s’orne du portrait de Rimbaud par Fernand Léger, portrait remarquable à bien des titres, dont il faudrait retracer l’histoire (Aragon l’avait fait reproduire sous forme de vignette à plusieurs centaines d’exemplaires). Le dessin de la bouche, par exemple, m’a toujours laissé perplexe parce qu’il la tord en une sorte de rictus cruel – moqueur ? –, à tout le moins douloureux : en somme, il donne à son Rimbaud un côté voyou, mauvais garçon. Diabolique, qui sait ? Mais peu importe. À chacun son Rimbaud, et la légende et les fantasmes dont on l’accompagne.

Mais cette publication d’Une saison en enfer vaut également pour la postface d’Olivier Barbarant. Rappelons au lecteur qu’il dirigea, dans la Bibliothèque de la Pléiade, l’établissement des Oeuvres poétiques complètes d’Aragon en deux volumes. Et avec quelle rigueur ! Tant et si bien qu’il me semble difficile d’étudier désormais la poésie d’Aragon sans se référer à son travail et à celui de son équipe de chercheurs. Cette postface, donc, retrace avec clarté l’histoire des rapports d’Aragon avec l’oeuvre de Rimbaud et en dégage, non comme on pourrait le croire, les contradictions, mais la « constance d’une vision qui tente sans cesse de démêler la pertinence d’une oeuvre et la falsification d’une figure d’écrivain ».

Le lecteur de cette préface de 1930 sera, j’imagine, ébloui comme je l’ai été par l’écriture incisive d’Aragon, qui n’est pas sans évoquer, par moments, celle du Traité du style (1928). La violence d’Aragon contre Claudel et le couple Isabelle Rimbaud- Paterne Berrichon est « un bel exemple d’intelligence polémique où la virulence constamment retenue par l’acuité du verbe dépasse de loin, par son mélange de feu et d’ironie glacée, le versant imprécatoire de bien des pamphlets surréalistes ». Olivier Barbarant ne peut pas mieux dire. Aragon, en effet, va plus loin que la simple polémique avec la clique cléricale, qui, aujourd’hui encore, tente d’annexer Rimbaud au christianisme, y compris sous couvert d’une « interprétation mystique, dernier refuge de la bigoterie ». Ne tente-t-on pas, depuis quelques années, une réhabilitation d’Isabelle Rimbaud dont, écrit Éric Marty, Philippe Sollers est « peut-être le meilleur, le plus attentif aux inflexions de la voix et de l’écriture, et le moins embourbé dans les obtuses querelles laïcardes ou cléricales du siècle passé et de l’autre ». Et de convoquer Hegel et la Phénoménologie de l’esprit à la rescousse : « Disons alors que, bien plus qu’Arthur Rimbaud, Isabelle aura été profondément hégélienne. » Peut-être, en effet, la perte du frère pour la soeur est-elle « irremplaçable, et le devoir qu’elle a envers lui est-il le devoir suprême… » Éric Marty conclut, mais sans rire, hélas, que « Rimbaud, lui, était rimbaldien ».

Je ne sais s’il faut considérer Isabelle Rimbaud comme une moderne Électre (selon Sollers), mais ces beaux raisonnements ne changent rien au fait qu’Isabelle et son mari, Paterne Berrichon, « sur les conseils de Claudel », ont tenté de « subtiliser les pièces du procès qui pourraient infirmer la thèse catholique ». Et Aragon d’ajouter : « Puis vinrent le maquillage des lettres, la destruction des photographies, la falsification des comptes de famille. »

J’en reviens, après ce détour, au texte d’Aragon dont il ne faut pas ignorer – aveuglés que nous serions par sa brillante diatribe contre Claudel and Co – les autres dimensions. En particulier celle qui dénonce « les fantasmagories arbitraires des divers rimbaldismes ». Cette préface de 1930 porte en elle les éléments qu’Aragon développera plus tard : en 1943, dans Pour expliquer ce que j’étais et, en 1946, dans Chroniques du bel canto, à savoir « la condamnation du rimbaldisme au nom, et pour la mémoire, de Rimbaud ». Le rimbaldisme ? C’est-à-dire « des vues partielles, partisanes, passionnelles » de son oeuvre. Il y eut, par exemple, l’explication symboliste « qui, mettant l’accent sur le Bateau ivre (…) et le sonnet des Voyelles, voyait en Rimbaud la suite du romantisme, voire un prolongement de Baudelaire »… Nous venons d’évoquer « les tentatives catholiques d’annexion d’un poète qu’on croyait déjà canonisable ». Il y eut également les manœuvres de ceux qui voulaient faire des Illuminations ou d’Une saison en enfer des « oeuvres communistes », etc. Démarches qui font écran, comme le souligne Olivier Barbarant, et « créent un halo de folklore et de postures en lieu et place d’une lecture ». Ainsi en va-t-il de l’image de Rimbaud comme de celle du Che, icônes gauchistes dans notre monde contemporain : celle « d’un compromis d’attente » qui évite à un certain nombre de gens, souvent jeunes, « de choisir une idéologie définie ». Aragon, en 1946, toujours, martèlera : « Je parle du rimbaldisme, non de la poésie de Rimbaud. »

Aragon fait de Rimbaud « l’introduction à toute conscience du langage ». Pour la première fois, il est rompu avec le machinal du langage. Et le voici déjà qui s’intéresse aux brouillons du poète, brouillons précieux : « Les ratures couvrent, pour des raisons à étudier, une partie du secret que le poète croit inutile de divulguer en “toutes lettres”. » Il reviendra sur l’importance d’une réflexion sur les manuscrits du poète, en 1946 (toujours dans sa Chronique du bel canto de novembre). Laquelle permet de mettre l’accent sur le faire de la poésie, sa fabrique et donc le « comment se révolutionne l’imaginaire » (O. B.). D’où l’ampleur du vocabulaire rimbaldien « qui ne peut être comparé qu’à celui de Hugo ».

Toutes ces considérations font écho au travail que Jean-Jacques Lefrère poursuit, inlassablement, depuis des années sur l’œuvre et la biographie de Rimbaud. L’importance de ses recherches est telle que tous ceux qui s’intéressent à Rimbaud – et le lisent – doivent maintenant s’y référer. Avec le second volume de la Correspondance posthume, il poursuit son analyse du mythe de Rimbaud. Il ne cesse d’en traquer la formation sous différents points de vue. Par exemple, en enquêtant sur les « savoirs » dont nous croyons disposer sur Rimbaud, pour en démêler le vrai du faux. Tel portrait ou dessin censé représenter le poète est-il digne de foi ou bien n’est-il qu’une supercherie ? Certaines anecdotes relèvent-elles de la fantasmagorie de leurs auteurs ou sont-elles simplement vraisemblables ? Autrement dit, qu’est-ce qui relève d’une construction légendaire, d’une fiction ? En 2010, la publication de la photographie de Rimbaud, qu’il a authentifiée, représentant le poète assis à la terrasse de l’hôtel de l’Univers à Aden, a fait grand bruit… et mis mal à l’aise nombre de rimbaldiens qui n’y retrouvaient pas l’icône traditionnelle…

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Arthur Rimbaud

Ce qu’il a entrepris depuis 2010 avec cette Correspondance posthume s’inscrit dans cette perspective, mais l’angle d’attaque qu’il a choisi est différent. Il ne manque ni d’originalité ni de pertinence. Pour comprendre le mythe de Rimbaud, pourquoi ne pas réunir tous les jugements, récits, témoignages, correspondances, selon l’ordre chronologique dans lequel ils ont été produits, prononcés, publiés ? Jean-Jacques Lefrère veut donc « suivre au fil du temps les premiers jugements formulés au lendemain de sa mort », c’est-à-dire, pour le premier volume de cette Correspondance, de 1891 à 1900 et, pour le second, qui vient de paraître, de 1901 à 1911. Trois autres, à venir, couvriront la période 1912-1935. Il est à noter qu’un addendum en fin d’ouvrage accueille, selon le mot de Jean-Jacques Lefrère, ici chef d’un chantier permanent, « les documents mis au jour depuis la parution des tomes antérieurs et qui auraient dû, de par leur date, y trouver place ». Les éditions Fayard faisant office de « boîte aux lettres ». Naturellement, et Jean-Jacques Lefrère le souligne justement, le mythe ne commence pas à se dessiner après la mort de Rimbaud, certains « éléments existaient déjà de son vivant ». Et ceux qu’il désigne comme des combattants sont déjà en place : Isabelle Rimbaud et Paterne Berrichon, Izambard et Delahaye, pour ne citer qu’eux.Je suis impressionné par ce qu’il faut bien considérer comme une Somme. Ainsi peut-on trouver tout ce qui s’est écrit sur Rimbaud ou échangé comme correspondances concernant sa vie et son oeuvre. Dans les revues, petites ou grandes, les journaux français ou étrangers… Le lecteur comprendra qu’il n’est pas possible d’en rendre compte dans le détail et devra par lui-même se jeter dans cet océan. Il me semble cependant que sa curiosité n’en sera qu’aiguisée. Car il va découvrir tout un monde, une société, une époque, parfois par le petit bout de la lorgnette. Il est en quelque sorte conduit à faire lui-même son analyse du fameux mythe et, je l’espère, au bout du compte, impatient de relire les textes de Rimbaud. Jean-Jacques Lefrère, au début de chaque année, dégage les tendances, les grandes lignes de l’actualité rimbaldienne. Ensuite au lecteur de naviguer par lui-même. Le tome I se termine avec l’année 1900, où la souscription pour l’érection du monument Rimbaud à Charleville est lancée. On sera tantôt amusé, tantôt irrité en lisant les échanges épistolaires autour de ce sujet entre Paterne Berrichon, Ernest Delahaye et les nombreux protagonistes de cette affaire, qui va les occuper jusqu’au 21 juillet 1901. Paterne Berrichon a « commis » le buste. La mère de Rimbaud n’assistera pas à l’inauguration. Triste destin que celui de ce monument qui sera fondu pour être transformé en obus lors de l’occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale… La petite histoire veut que, en juin 1940, le plâtre dudit buste figurant au musée d’Issoudun soit détruit par un obus… Faut-il le regretter ? Pauvre Rimbaud, n’a-t-il pas connu, après sa mort, les pires injures, quand on considère l’horreur, pardon la « sculpture », qui prétend le célébrer dans le jardin du musée historique de la ville de Paris ? Dans une lettre de Paul Valéry à Paterne Berrichon, on lit ceci : « Je n’aime pas avec excès les monuments. En eux se refroidit enfin la véritable gloire. » En effet. Il ajoute, malgré tout : « Puissions-nous à cet acte pur de divination que fut Rimbaud, à ce feu instantané, faire une sorte d’autel digne de lui ! » L’année 1902 voit enfin se terminer l’affaire du buste. Mais des hommes comme Jean Bourguignon et Charles Houin s’élèvent contre la famille Rimbaud et ses manipulations. En 1903 paraît le texte d’Adolphe Retté, Une visite à Verlaine. Il rapporte les propos du poète, alors hospitalisé à l’hôpital Broussais : « Ce qui me pèse, en ce moment, ce ne sont point les soucis matériels… ce sont mes rêves… Depuis la mort de Rimbaud, je le revois toutes les nuits. » En 1904, Ernest Gaubert lance l’explication des Voyelles selon laquelle le poète aurait été inspiré par l’abécédaire de son enfance.

Dans les années suivantes, je me suis attardé sur les propos de Jacques Rivière adressés à Alain-Fournier. Jacques Rivière, celui qu’Aragon appelle « le professeur », cherche ce que « Rimbaud a voulu dire exactement » ; quant à Fournier, il avoue que « pas plutôt feuilleté (Rimbaud) que décidé à ne pas rester une minute de plus en aussi répugnante compagnie » ! Ernest Delahaye va publier, peu à peu, ses Souvenirs familiers sur Rimbaud où les anecdotes et les dialogues reconstitués laissent perplexe, pour nombre d’entre eux, quant à leur véracité… C’est en 1908 que Claudel confie à Jacques Rivière que « Rimbaud a été l’influence capitale de (sa) vie » et parle de « son action séminale et paternelle ». Pour terminer, j’évoquerai Valéry confessant à Gide qu’il trouve le Bateau ivre « de plus en plus nigaud ». À quoi Gide lui répond : « Pauvre cher citadin, tu me fais penser devant Rimbaud à un voyageur sur le PLM : “Lyon ! La seconde ville de France”… Comme j’ai grandi depuis ! » Il me semble que le lecteur trouvera bonheurs et réflexions au fil des pages d’une entreprise éditoriale qu’il faut saluer. Mais, je ne sais pourquoi Jean-Jacques Lefrère a donné à ce Rimbaud, rendu enfin à ses circonstances, le titre de Correspondance posthume. Peut-être mon trouble naît-il d’un livre que je termine, une sorte de roman par lettres, dont le titre est Oeuvres posthumes, tome II

Jean Ristat

Une saison en enfer. Le Temps des cerises. 140 pages, 12 euros.
Sur Rimbaud, Correspondance posthumeÉditions Fayard. 1264 pages, 52 euros.
Rimbaud mourant, d’Isabelle Rimbaud. Éditions Manucius, 132 pages, 10 euros.
Pour expliquer ce que j’étais, de Louis Aragon. Éditions Gallimard, 9 euros.

 

Octobre 2011 – N°86