Le corps du poète

Galerie

Le poète dit que l’érotisme est le propre de l’humain. Seul ce dernier est porté sur la transgression, l’excès et le fantasme. Dans ce cheminement du désir, le corps devient langage (Nietzsche) ou alphabet (Adonis). Alphabet qui dit l’inscription dans la géographie de la matière, au plus profond de « la voûte charnelle » (Supervielle). Par le corps (l’un multiple), Adonis casse l’Un de la théologie. Il me semble que c’est là où demeure la plus grande révolution poétique d’Adonis… Par Houria Abdelouahed Continuer la lecture

La troisième langue

Galerie

la traduction, loin de se définir comme une fidélité ou une trahison du texte originel, s’avère harmonisation poético-esthétique. Au sein de cette harmonisation, de son pouls et de sa mouvance, est le ravissement de la rencontre entre la création poétique et le génie de deux langues différentes… Par Adonis Continuer la lecture

Ashraf Fayad, libre parole d’un poète arabe en prison

Galerie

shraf Fayad, né en 1980 à Gaza est un poète et un artiste palestinien. Il vit avec sa famille en Arabie saoudite où il participe à la vie culturelle. Il a même représenté ce pays en 2013 lors de la Biennale de Venise. Mais il est depuis plusieurs années l’objet de persécutions de la part des extrémistes religieux… Par Francis Combes Continuer la lecture

Si Bagdad m’était conté


Si Bagdad m’était conté

***

La musique adoucit les mœurs, dit-on. En d’autres temps, elle pouvait décider de la vie ou de la mort d’un homme. Comme au 10ème siècle, de Damas à Bagdad ou de Bassora à Khorassan. C’est que dès les premières heures de l’Islam, le chant et la poésie figurèrent parmi les plaisirs les plus délicats des califats. Un vers bien tourné pouvait faire la fortune de son auteur – ou l’entraîner dans la disgrâce en cas de maladresse. Ma’bad l’apprendra d’abord à ses dépends. Mais, avec l’expérience, son chant l’emmènera au faîte de la gloire califale.

Nous sommes aux alentours de 810. Les deux héritiers du calife Haroun Al-Rachid, Al-Amîn et Al-Ma’mûn, se disputent le trône. Le second arrachera Bagdad au premier dans le sang, mais sans larmes. Quelque part dans le Hedjaz, Ma’bad, le jeune fils d’esclave, rêve de conquérir le cœur du calife, quel qu’il soit, par le charme de sa voix. Nulle ambition déplacée : le pauvre hère reçoit la visite du démon du chant presque chaque nuit. Comment faire autrement que de satisfaire les forces obscures de la poésie ? On ne s’oppose pas impunément au pouvoir divin. Foin des chèvres dans le désert, ce sera le chant ! L’initiation commence, hasardeuse au début, trébuchante souvent, malhabile autant que naïve, comme toujours. Les génies souffrent plus qu’ils ne veulent bien l’admettre. Il y aura des rencontres, des femmes, des ébats à peine coupables et des crimes de chair, mais surtout, la lente maîtrise d’un art aussi puissant qu’un cimeterre. Heureusement, il y a des maîtres à la férule lyrique, Al-Mutanabbî en tête, considéré comme le plus grand poète arabe, ou Husayn Al-DahhÂk Al-Khalî, poète de la cour de Haroun Al-Rachid. Ils ne sont pas les seuls. Rachid El-Daïf, dans la composition de ce roman historique aux relents de mille-et-une nuits, a convoqué tout le ban et l’arrière-ban de la poésie arabe et persane. Il est donc fortement recommandé de perdre à la fois son latin et sa raison, d’une certaine manière.

Le Musicien et le Calife de Bagdad renvoie tout naturellement aux grands contes qui ont fait les riches heures de la littérature arabe entre le 7ème et le 19ème siècle. Une veine où la naïveté le dispute à la libéralité des tons et des mœurs, où l’ivresse des sens et la fougue guerrière des puissants se côtoyaient comme le miel et la cannelle. Rachid El-Daïf n’en oublie pas moins les grands tourments de l’histoire, toile de fond d’une bluette entre Ma’bad et la fille de son « oncle » qui ressurgit comme par enchantement à la dernière ligne de la dernière page. Un amour impossible, l’entrave des parents, la loi de l’honneur, les convenances, la conscience de son rang, le respect de Dieu… Mais aussi la vie dissolue, la trahison, l’ivresse d’un vers de Djinn, la cour faite aux rois, le flirt avec la mort. El-Daïf ravive le cœur d’une littérature qu’on avait presque oubliée, celle qui connaît sa destination : raconter des histoires. Le dernier chant sur lequel insiste le calife sera décisif pour Ma’bad. Il sonne néanmoins comme une leçon pour le lecteur car la poésie arabe est sage. Toujours. Ce chant dit « Ce que tu es incapable d’exécuter, laisse-le / Contente-toi seulement de ce que tu peux ». Quelques siècles plus tard Georges Braque écrira « Contentons-nous de faire réfléchir. N’essayons pas de convaincre ». Ici ou là-bas, les hommes savent tous, un jour ou l’autre, comment s’adresser aux hommes… Comme à eux-mêmes.

Matthieu Lévy-Hardy


Le Musicien et le Calife de Bagdad, de Rachid El-Daïf Traduit de l’arabe (Liban) par Xavier Luffin
Editions Actes sud, 263 pages, 20 euros

Juin 2010