Mme de Staël : Une puissance divine

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L’œuvre de Germaine de Staël est une pure création dans tous les sens. À plusieurs reprises elle aborde le thème de la religion par rapport à l’esprit humain : rien ne compte plus pour elle que l’élévation de l’âme. Elle est convaincue que la littérature, qui perfectionne l’art de penser et de s’exprimer, est nécessaire à la liberté. Et qu’elle est importante dans ses échanges avec la gloire, le bonheur et dans le rapport entre l’état politique d’un pays et son esprit philosophique… Par Silvia Baron Supervielle Lire la suite

Le monde sous le signe de Shakespeare

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La parution de ces deux derniers volumes des comédies de Shakespeare dans la Pléiade est accompagnée de celle de l’album consacré cette année au dramaturge anglais. L’exercice – c’en est un véritablement que de faire tenir en un peu moins de 250 pages la vie et l’œuvre d’un auteur – a été confié à Denis Podalydès, le comédien, metteur en scène et scénariste bien connu qui est aussi, ne l’oublions pas, écrivain. L’idée était excellente, le résultat des plus réussis. Lire la suite

Marguerite Duras : Écrire, dit-elle


Écrire, dit-elle

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«Marguerite Duras irrite ou effraie, fascine ou déconcerte, et dans tous les cas fait violence, contre tout ordre et toute raison donnant à l’instinct sa chance et au désordre sa raison », écrit subtilement Christiane Blot-Labarrère dans l’ouvrage qu’elle lui a consacré en 1992. Si on peut en effet saluer « l’engagement » de l’écrivain ( dans la Résistance pendant la guerre, au parti communiste jusqu’en 1950, contre la guerre d’Algérie, dans les mouvements de mai 68, pour l’abolition de la loi contre l’avortement, par exemple), comme sa dénonciation des totalitarismes, du colonialisme, des injustices sociales, il faut bien reconnaître que ses provocations et certaines de ses prises de position, on se souvient du « sublime forcément sublime » concernant Christine V., ne pouvaient que heurter ses admirateurs comme ses détracteurs, donnant à ces derniers du grain à moudre.

Oui, le personnage dérange, mais comment le séparer de celui de l’écrivain, de cette voix inimitable à la cadence singulière qui, au fil du temps, se confondra avec sa propre écriture romanesque, théâtrale ou cinématographique, et cette petite musique de la phrase durasienne, mainte fois évoquée, qui offre toujours, quinze ans après sa mort, les échos et les résonnances du grand œuvre.

Etudiée dans les écoles, traduite dans plus de 35 langues, couronnée de plusieurs prix dont le Prix Goncourt, pour l’Amant en 1984, l’œuvre de Marguerite Duras fait toujours sens, comme le démontrent les nombreuses études, les diverses publications et travaux universitaires ainsi que les différents colloques qui lui sont consacré et que des associations comme la société Marguerite Duras, fondée par Catherine Rodgers et Raynalle Udris au Royaume Uni viennent activement animer ou relayer.

« J’écrirai ! ». La jeune Marguerite Donnadieu a environ dix ans lorsqu’elle se pose comme un défi à elle-même, en lançant à sa mère et au monde qu’elle sera écrivain. Une écriture, qui devra attendre quelques années pour être vraiment sienne, qui trouvera son point d’ancrage dans l’ambivalence de cette terre de l’enfance indochinoise tout à la fois ingrate et luxuriante, périlleuse et envoutante (et dont le profond mystère ne sera jamais totalement révélé), dans cette double appartenance à deux continents, à deux pays et dans un métissage puissamment revendiqué, mais aussi dans cette cellule familiale à laquelle il est si souvent fait référence. La famille « habitée à l’exclusion de tout autre lieu », bientôt en manque du père, Henri Donnadieu mort quelques années auparavant, que le frère ainé Pierre vient de quitter pour poursuivre une scolarité en France, et dont la mère, Marie Legrand, institutrice, adorée-détestée, si proche et si étrangère, sera à la fois le pilier et le danger. La mère victime, « réduite au désespoir », tout à son combat désespéré pour défendre son droit aliéné, jusqu’à la folie et l’épuisement.

Ecrire est ainsi prendre le réel à la source, c’est faire et refaire ce chemin étroitement mêlée à la vie, c’est flirter avec cette peur jamais totalement arrimée, c’est cette aliénation obligatoire « être là, à cette table tous les jours que Dieu fait, tous les jours, tous les jours », c’est à la fois une évidence, « ne pas pouvoir éviter de le faire, ne pas pouvoir y échapper » et une chance, « de se mêler de tout, à tout ». C’est finalement « la chose la plus importante qui [lui] soit arrivé ».

Ecrire, c’est donner au grain du temps de nouveaux sables, au passé de nouvelles transhumances, c’est prêter à ses résonances de nouvelles échappées, c’est questionner le foisonnement des êtres dans le fourmillement des visions « déjà là, dans la nuit », l’afflux des voix de toutes ces femmes (Anne Desbaresdes, Anne-Marie Stretter, Elisabeth Alione, Suzanna Andler ou Vera Baxter) qui « la contiennent » comme si, comme l’écrivain le confie à Michèle Porte, ses personnages et elle, étaient doués de porosité . C’est dire et redire enfin une Mémoire toujours problématique et toujours douloureuse, une Histoire, pleine « de vertiges et de cris » laissée aux vents contraires, et qui telles des alluvions sur la grève seraient abandonnées à l’oubli.

Toujours plurielle, la terre durasienne est une terre palimpseste, une terre de paradoxes, elle n’est d’aucun pays. Souvent échappée du grand large, elle est centre et rivage, comme si l’incessant flux et reflux de sa phrase rejouait ad libitum, disséminée, construite et déconstruite, la même biographie.

André Gide disait en substance que l’écrivain est de son œuvre comme d’un propriétaire qui accueillerait autant de locataires que de lecteurs, et inviterait chacun d’entre eux à s’approprier sa création, à l’appréhender de sa qualité singulière, à l’habiter de manière unique, quitte à s’y perdre et à se perdre. Toujours en mouvement, l’œuvre de Marguerite Duras est tout à la fois un monument et un chantier. Consacrée, au cœur d’une légende qu’elle a elle même contribué à créer, elle ne peut être statufiée, car sa construction est faite d’une glaise infiniment friable parce que toujours revisitée, aussi déterminée qu’insaisissable, aussi rêche que raffinée.

On ne peut que se féliciter de l’heureuse initiative des éditions Gallimard qui la font entrer dans le panthéon des lettres et c’est un plaisir de lire les textes imprimés sur papier bible et reliée sous couverture pleine peau, dorée à l’or fin, de la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade ». Deux premiers tomes sont aujourd’hui disponibles (exacte- ment les numéros 572 et 573) d’une édition qui en comportera 4, la parution des deux autres tomes étant prévue pour le centenaire de la naissance de l’écrivain en 2014. Il faut surtout saluer le passionnant travail réalisé pour cette édition par Gilles Philippe et ses collaborateurs qui ont établi, présenté et annoté cette édition définitive qui commence pour le premier tome avec le premier texte de l’auteur Les Impudents publié en 1943 et s’achève avec un autre roman, Dix heures et demie du soir en été, daté de1960, et, en ce qui concerne le deuxième s’étend d’Hiroshima mon amour à India Song. Une somme de 3500 pages dont 640 réunissant la préface, la chronologie détaillée et le remarquable appareil critique. La première partie d’un tout qui s’enrichit le plus souvent, dans le cœur du volume, d’une section « autour de » constituée de documents divers rédigés autour de l’oeuvre : publications de feuillets dactylographiés, textes consignés dans des cahiers, ébauches d’états antérieurs d’un même texte, extraits d’articles de journaux qui la complète utilement.

Une édition chronologique des textes, qui permet de mettre au jour à la fois une évolution et une continuité dans le déroulement du parcours, comme le montre Gilles Philippe dans sa préface, la continuité d’une recherche qui prend, comme il le dit lui-même, les allures d’une dialectique des genres et des styles et propose des synthèses successives qui sont autant de chefs-d’œuvre. Une édition qui permet également de voir l’imbrication du théâtre et du cinéma dans l’œuvre, et comment le cinéma est seul à pouvoir prétendre « coïncider, dans un non – dit avec la sensation originelle » même si, comme le souligne encore Gilles Philippe, c’est sur la page que le mot peut être livre. Libre, dirions-nous et citant Duras « jusque dans les accidents de la main ».

Marc Sagaert

Marguerite Duras, Œuvres complètes, T.1 et 2, édition publiée sous la direction de Gilles Philippe avec la collaboration de Bernard Alazet, Christiane Blot-Labarrère, Marie-Hélène Boblet, Brigitte Ferrato-Combe, Robert Harvey, Julien Piat, Florence de Chalonge et Sylvie Loignon. Paris, Gallimard, 2011, 124 euros.
 

Gorki en Pléiade


Gorki en Pléiade

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La situation éditoriale de Gorki est loin d’être en France à la hauteur de sa réputation. Depuis les vingt volumes des Œuvres complètes, publiées aux Éditeurs français réunis par Jean Pérus, qui avaient offert la plupart des grandes œuvres, en particulier la monumentale Vie de Klim Sanguine, peu a été fait pour donner au public une idée correcte de l’ampleur et de la diversité du talent de Gorki. Quelques rééditions (Thomas Gordéiev, La Mère, Varenka Olessova, Confession) sont venues soutenir le renom de Gorki, et c’est finalement bien maigre par rapport à ce qu’on était en droit d’attendre. Cette « Pléiade Gorki », lancée par J. Pérus et poursuivie après sa mort par Guy Verret, est donc la bienvenue.

L’abondance de la production de Gorki pose à l’éditeur un problème de choix qui n’est pas sans rapport avec un jugement sur l’œuvre. Imagine-t-on Tolstoï réduit à 1700 pages ? Que retenir pour ce lit de Procuste ? Quelle image de l’auteur va être ainsi donnée ? Cette Pléiade tente de contourner ces difficultés sans forcément les éviter.

Cinq récits ont été retenus : Mon compagnon, Au fil du fleuve, Tchelkach, Konovalov, Malva, qui sont en quelque sorte des arbres détachés de la forêt. Pour les romans on trouve Foma Gordéïev et La Mère, suivis de Ils étaient trois et Confession. (Confession n’avait pas été inclu dans le programme des Œuvres complètes, ce roman faisant la part trop belle à la religiosité et constituant une des « hérésies » de Gorki, difficiles à faire admettre dans les années 50-60. Mais, le temps passant, J. Pérus, qui n’avait rien d’un censeur, avait inscrit Confession au programme de la Pléiade.) Enfin, comme il était impensable que la trilogie autobiographique soit absente de ce volume, on a choisi Enfance, privant le lecteur de sa suite, En gagnant mon pain et Mes Universités. Tout ceci pose problème, d’autant que ce volume ne semble pas destiné à être suivi d’autres qui viendraient proposer de nouvelles œuvres, et il en est pourtant d’importantes. Les traductions sont nouvelles et de grande qualité et l’appareil critique éclaire parfaitement les éventuelles difficultés.

L’introduction à l’œuvre et à la vie de Gorki, qui est signée par Guy Verret, utilisant pour partie des notes laissées par J. Pérus auquel il est rendu hommage, tente de faire le point sur la situation de Gorki. Il n’est pas sûr que J. Pérus aurait présenté les choses comme elles apparaissent. Le problème autour duquel on tourne est la nature de sa relation avec le régime soviétique. En clair, comment un écrivain de sa stature, un des plus grands prosateurs russes, a-t-il pu se commettre avec le régime stalinien et avec Staline lui-même ? C’est finalement cette problématique qui court dans l’introduction. Pour y répondre il suffit de suivre les grandes lignes de l’évolution littéraire et politique de Gorki, sans se laisser embrouiller par toutes les prétendues révélations qui abondent, par exemple dans les ouvrages de Vaksberg ou Berberova.

Le passé d’opposant au tsarisme de Gorki est connu. Son séjour en prison, son exil, sa souffrance loin de son pays, son combat inlassable pour la dignité de l’homme mais aussi pour la femme en qui il voit l’individu le plus rabaissé en Russie, tout cela est connu. La solution à la crise de la Russie passe pour lui autant par le développement de la culture que par l’action politique. Or il sait bien que les deux sont dans un état dramatiquement primitif. De plus, son expérience de la Russie profonde qu’il a longuement parcourue à pieds, lui a inculqué une vive méfiance des masses paysannes dont il redoute l’ignorance, l’obscurantisme, et surtout un égoïsme violent qui en font, pour très longtemps à ses yeux, un obstacle à une évolution qui ne peut se réaliser qu’autour de la classe ouvrière. Concernant l’intelligentsia issue de la petite bourgeoisie, Gorki, qui a pu suivre ses constantes compromissions avec l’autocratie, la tient en mépris. Il en dresse un portrait peu flatteur comme cela se voit dans le personnage de Klim Sanguine qu’il appelait, dans sa correspondance, « cette canaille de Sanguine ».

Gorki n’était pas un tiède. Pendant la révolution d’Octobre il n’a pas caché ses désaccords, parfois très vifs, avec les bolcheviks. Pour toutes sortes de raisons, leurs agissements et surtout leurs façons d’agir lui étaient souvent insupportables. Il l’a dit, il l’a écrit. Lénine le lui reprochait, mais comprenant quelle part affective s’exprimait alors en Gorki, il ne le tenait pas pour un ennemi et le protégeait. En fait la bienveillance profonde de Gorki, son respect de l’homme lui faisaient désirer que la révolution prît d’emblée un tour sympathique et humain. C’était à l’évidence trop demander à la Russie d’alors. Quelques années plus tard, installé en Italie, Gorki, qui avait eu le temps d’éprouver l’hostilité des émigrés à l’endroit de l’URSS, se trouva rétrospectivement d’accord avec Lénine. Il reconnut en lui le véritable penseur de la révolution, celui qui avait su voir plus loin que l’immédiat et lui permettre un futur humain.

Le retour dans sa patrie à laquelle il était très attaché (son ami Leonid Andreïev le décrit à Capri, tournant le dos au plus beau paysage du monde et rêvant devant sa cheminée à un feu de camp dans la steppe) est le résultat d’une longue maturation. Les malveillances de ceux qui avancent qu’il serait revenu pour des questions d’argent sont pitoyables. Malgré tous les faits qu’amis ou ennemis dénonçaient, il est rentré « chez lui » pour travailler au grand chantier socialiste qui venait de s’ouvrir. Il a fait de la culture le choix prioritaire pour réussir l’humanisation de l’homme.

Sur les défauts de l’URSS il s’est clairement exprimé à une correspondante qui le mettait en garde : « Vous avez l’habitude de ne pas passer sous silence les faits qui vous révoltent. Pour moi, non seulement j’estime avoir ce droit, mais même je classe cet art parmi mes meilleures qualités.[…] Il ne s’agit pas de l’électrification, de l’industrialisation […] de tout ce que dénigre votre presse… Ce qui est important pour moi, c’est le développement rapide et général de la personnalité humaine, la naissance d’un homme nouveau cultivé. […] Vous direz que je suis un optimiste, un idéaliste, un romantique, etc. Dites-le, c’est votre affaire. La mienne est de vous expliquer pourquoi je suis “unilatéral”. Et souvenez-vous que j’ai commencé de l’être il y a trente-cinq ans déjà. »

Le combat du vieil homme s’inscrit donc, à l’échelle d’un pays et avec les risques que donne la proximité du pouvoir, dans la visée du jeune révolté, ami des vagabonds et des marginaux qu’il a été et ne renie pas. L’humanisation est bien la grande question qui aura tenu Gorki en éveil jusqu’à sa mort et qui s’exprime dans tout ce qu’il a écrit.

François Eychart

 

Maxime Gorki, Œuvres, sous la direction de Jean Pérus et Guy Verret, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2005, 1740 pages, 75 euros.