Féroce Amérique


Féroce Amérique

Retour d’un livre original et fort dans lequel Vladimir Pozner fait le terrible inventaire de l’autre face d’un mythe.

C’est un grand livre, inclassable, que Vladimir Pozner, écrivain français d’origine russe, a ramené de sa visite aux États-Unis en 1936, alors que le pays était encore plongé dans la Grande Dépression. La forme de ce roman à part alterne entre le carnet de notes, le collage de documents d’époque et le récit du voyage qui entraîne l’auteur des mines de charbon des Appalaches jusqu’aux collines d’Hollywood. Le titre du premier chapitre, « Un jour comme les autres« , est aussitôt démenti par la première phrase : « …oui, mais le soleil va plus vite« . En effet, tout va plus vite aux Etats-Unis, et les tendances qui s’y affirment s’imposeront bientôt au reste du monde. Sans élaborer de théorie générale a priori, Pozner recueille des faits qui pourraient presque paraître anodins. Mais de leur totalité il déduit une logique, un système, qu’il analyse avec une lucidité féroce.

Le voyage commence donc par l’endroit où personne ne veut aller : Harlem, et le sous-titre du chapître résume la condition dont les Noirs américains pensaient avoir été délivrés: « Les esclaves ». Pozner livre un long témoignage de cet enfer diffus où les Noirs s’épuisent à quelques rues de la plus éclatante opulence. Ces derniers, qui doivent louer leur force,  ou leur corps, pour subsister, ne sont pas plus avancés qu’à l’abolition de l’esclavage : enrôlés pour une bouchée de pain au cours d’embauches qui ressemblent fort à des marchés aux esclaves, ils ne craignent plus la corde, mais les balles des policiers.  La phrase revient comme un leitmotiv : « Ils tirent pour tuer ». « Il y a aussi quelques policiers noirs », ajoute un harlémite. Mais parce qu’ils doivent prouver plus férocement qu’un policier blanc qu’ils ont rejoint le bon côté de l’Amérique, celui du manche, « ce sont les plus féroces ». Derrière l’agitation révolutionnaire qui se répand, Pozner voit déjà les erreurs qui seront commises plus tard : le  nationalisme noir qui reproduit la concurrence entre les races, en se contentant d’inverser la hiérarchie : « ce nationalisme farouche ne va pas sans danger. Il risque d’isoler encore davantage les Noirs d’Amérique. » Mais si Pozner suggère alors l’importance du rôle que doivent jouer les organisations syndicales, il ne fait pas référence aux centrales réformistes passées du côté de la loi et qui font dire à ce shérif : « Quelque soit l’objet de la grève, l’ordre doit être maintenu. J’ai foi en la démocratie et le syndicalisme. » Pozner pense aux révolutionnaires qui continuent à bercer le rêve d’un syndicat unitaire, aux mineurs bootleggers qui extraient pour eux-mêmes le charbon des mines que les trusts ont fermées puisque le pétrole rapporte davantage… Face à eux, les sociétés de surveillance, chargées de briser les grèves. Pozner dresse le portrait de la plus célèbre d’entre elles, Pinkerton, dont les brutes laissèrent, sur le cadavre du syndicaliste Frank Little, après l’avoir exécuté, un message à ses camarades : « Premier et dernier avertissement .»

Chez Pozner, comme chez Dashiell Hammett, McCoy, ou W. R. Burnett, les gangsters prennent leur essor aux côtés des industriels qui les ont engagés pour intimider les grévistes et les concurrents. Et les patrons qui les ont promus s’aperçoivent trop tard que leurs employés sont devenus assez forts pour leur disputer le contrôle d’une ville. A partir de la guerre des journaux à Chicago, qui donna naissance aux premiers gangs, Pozner analyse les racines du crime organisé. Et conclut : «Le succès du gangster, dans un régime économique fondé sur le profit et la concurrence, est dû à un petit nombre de raisons dont quelques-unes relèvent des conditions de développement historique des États-Unis, mais dont la cause déterminante est qu’en Amérique le capitalisme est parvenu à son apogée ».

Le livre de Vladimir Pozner n’est pas un polar, mais l’un de ses chapitres pourrait être le synopsis d’un roman noir que personne n’a écrit : l’agonie des ouvriers de Gauley Bridge, morts d’avoir respiré trop de silice dans le tunnel qu’ils creusaient pour le compte de la Union Carbide. Tous de pauvres chômeurs, Noirs et blancs, venus de loin pour trouver un travail et dont les corps iront fertiliser un champ, sur lequel on plantera du maïs, une fois le tunnel creusé et la silice extraite. « Tout autour de Gauley Bridge, la terre a largement gagné en cadavres ce que les hommes avaient extrait en silice, et en  fin de compte, les morts, eux aussi, n’ont été qu’un sous-produit des travaux de construction ».

Pour finir, à Boston, là que, un siècle et demi plus tôt, la Révolution américaine avait pris effet « avant que la guerre ne commence », « dans le coeur et dans l’esprit du peuple » (Adams), Pozner ne trouve plus que « le gouverneur qui envoya sur la chaise électrique un bon cordonnier et un pauvre crieur de poisson », Sacco et Vanzetti. A ces deux-là, et à quelques autres, Pozner réussit à conférer le statut auquel ce même Vanzetti s’était résigné, peu avant de mourir pour un crime qu’il n’avait pas commis : « un homme vaincu, mais une ombre formidable .»

Sébastien Banse

Vladimir Pozner, Les États-Désunis, Editions Lux, 2009,  355 pages, 22 euros.