N° 118 – Les Lettres Françaises du 4 septembre 2014

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N°118 des Lettres Françaises, du 4 septembre 2014 – Dans ce numéro : Pierre Bourgeade, par Jean Ristat; Julie Blaine, par Amina Damerdji; Eric Vuillard, par Victor Blanc; la Correspondance générale d’Alexandre Dumas, par Christophe Mercier; Vie et oeuvres de Maïakovski, par Francis Combes; Max Weber, par Baptiste Eychart; Martial Raysse, par Marc Sagaert; Winter Sleep, par Luc Chatel; Bilan du Festival d’Avignon, par Jean-Pierre Han… Lire la suite

Chimène chez Lipp

Chimène chez Lipp

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La soirée s’acheva en triomphe. Vingt rappels. À Paris, on dit « standing ovation ». Quelle Chimène, il est vrai !Et lui, quel Cid ! Au temps de Corneille, on avait dit « beau comme le Cid », puis on ne l’avait plus dit pendant trois siècles, puis on l’avait à nouveau dit, lorsque Gérard Philipe avait été Rodrigue en Avignon, puis on ne l’avait plus dit pendant quarante ans, et puis, en ces premiers jours de 2004, on le redisait pour eux. « Beaux comme le Cid ! » Les critiques les plus sévères, sans s’être évidemment donné le mot, avaient ainsi titré leurs comptes rendus.

« Beaux comme le Cid ! » C’était à l’Odéon. Après avoir salué les amis venus les complimenter dans leurs loges, le beau Jérôme Lanthier (Rodrigue) et la belle Geneviève Martineau (Chimène) sortirent par la porte des artistes qui donne du côté du Luxembourg. Ils prirent la rue de Vaugirard, pour ne pas repasser par la place du théâtre où une centaine de spectateurs, une heure après le baisser de rideau, s’attardaient encore, ne parvenant pas à quitter ce lieu magique où, une fois de plus, un texte dramatique, les entraînant loin de leur quotidien, leur avait dispensé passion, mystère, beauté.

Ils s’immobilisèrent un instant. Molière, jadis, avait foulé ce pavé de Paris. On entendait le bruissement de la foule. Geneviève frissonna. « Quel triomphe ils nous font ! » dit-elle gravement. « Oui… dit Jérôme. Ils semblent heureux. Tout n’est pas perdu si, dans cette vie pourrie, nous pouvons leur apporter un peu de rêve… »

Il avait pris son bras, ils descendirent rapidement la rue de Vaugirard, elle était presque aussi grande que lui, elle marchait du même pas, elle glissa sa main dans la main du jeune homme, ils s’aimaient bien, ils étaient amants occasionnels, et toujours lorsqu’ils jouaient ensemble. Sans cesser de marcher, il dit : « On va chez moi ? » Ils avaient dîné à 7 heures dans un japonais, rue Monsieur-le-Prince, c’était loin. « Non, je crève de faim, dit-elle, je mangerais un âne mort ! Allons chez Lipp. » « Moi aussi, j’ai très faim », dit-il. Ils s’accordaient en tout, mêmes désirs, au même moment, c’est une des raisons pour lesquelles, malgré les aléas de leur métier, ils demeuraient unis.

Accélérant le pas, ils dévalèrent la rue Bonaparte, passèrent devant le commissariat du 6e où un policier, en gilet pare balles, montait la garde, puis devant l’église Saint-Sulpice où, il y a cent ans, Huysmans avait fait galoper Durtal, en quête de messes noires. « Tu connais le poème surréaliste ? » lui demanda-t-il. « Je ne sais plus… » « Quand je vois les tours de Saint-Sulpice / Je pisse. » Elle s’arrêta net. Il dit : «Qu’est-ce que tu fais ? » « Quelque chose que tu ne peux pas faire pour moi. Rien que de t’avoir entendu parler de pisser, ça m’en a donné envie ! Le flic ne regarde pas de notre côté ? » « Non. » « Tiens mon sac. Vite ! »

Il prit son fourre-tout, elle s’accroupit entre deux voitures, baissa son slip, pissa très fort en poussant un soupir de soulagement… puis, comme au bruit décroissant de la pisse dans la rigole, le Cid comprit qu’elle avait bientôt fini, il s’accroupit vivement à son tour, et glissa la main droite sous le sexe de Chimène, recueillit les dernières gouttes, si chaudes, qui s’échappaient d’elle. Elle avait fini. D’un bond, elle fut debout. Souplement, elle se reculotta. Elle reprit son grand sac. Le Cid humait ses doigts légèrement mouillés. Il les passa sous le nez de Chimène. Il avait l’air surpris. « Ta pisse est parfumée ! » « Petit nigaud, dit-elle. Tu as touché ma chatte. » Il sourit. Quand elle se disait que, le soir, elle ferait l’amour, elle parfumait tout. Elle lui pinça la joue et le regarda tendrement. Elle se sentait libre, belle, et en verve. « Qu’est-ce qui distingue la femme de la chienne ? dit-elle. Shalimar, de Guerlain. »

Chez Lipp, c’était plein. Ils se fichaient d’ailleurs d’être avec les gens chics, qui veulent se retrouver dans les salles du bas pour se sentir entre eux. Ils prirent une table dans la terrasse vitrée qui bordait le trottoir. « J’adore voir les gens passer à nous toucher ! dit-elle. Au théâtre, sous le feu des projos, on est dans un trou noir. Qu’il y ait mille personnes devant soi ou qu’il y en ait dix, on se sent seuls. C’est douloureux. » Ils avaient pris place face à face. Elle posa près d’elle, sur une chaise, le grand fourre-tout contenant rôles, presse, photos, lettres d’amour, baise-en-ville et énorme trousse de maquillage, qui est l’accessoire obligé des comédiennes.

Jérôme consultait la carte. Il avait envie d’une choucroute, mais elle dit : « Prenons une côte de boeuf pour deux, je te dirai  pourquoi. » « Et on boit quoi ? » Elle était classique. « Du saint-amour bien frais, cuvée Cazes. » « O.K., chérie. » De nouveau, elle effleura sa joue de la main. Il tendit le visage vers elle. Elle y lut le désir. « J’aime bien les yeux gris, dit-elle. Et j’aime bien quand tu m’appelles chérie. » « Pourquoi ? » «Une idée, comme ça… » Il baissa les paupières. Elle le regarda de ses propres yeux verts remplis de tristesse.

Un garçon aux moustaches frisées au petit fer et ayant au revers de sa veste courte, à queue-de-pie, de satinette noire, le « rondin » – un bouton d’acier portant son numéro d’ancienneté dans la maison (celui-ci, le 9) –, déposa devant eux la côte de boeuf saignante, magnifique. Le maître d’hôtel qui, raidi, attendait que le garçon eût accompli cet acte d’une souveraine difficulté, demanda s’il fallait entièrement la désosser. « Non, dit-elle, qu’on la découpe seulement en tranches, et qu’on laisse l’os. » « Bien, Madame. » Ainsi fut fait. Pompeusement, le maître d’hôtel et le garçon se retirèrent. Lorsqu’ils eurent franchi la porte tournante séparant la terrasse de la salle principale, se penchant en avant, elle dit à Jérôme : « Et maintenant, mangeons avec nos doigts, mon ange !… J’ai envie de manger salement !… » « Bien sûr. »

Sur le trottoir, de l’autre côté de la vitre, des passants, qui les avaient peut-être reconnus, s’arrêtèrent quelques secondes. Eux riaient. Ça ne les gênait pas. Au contraire. Comme une dame, assez élégante, scotchée à leur hauteur, demeurait médusée, les yeux ronds, Jérôme prit des doigts un épais morceau de viande, et l’enfonça dans la bouche de Geneviève qui, les lèvres écartées au maximum, s’efforça de l’engloutir.

Ils mangèrent le plus salement qu’ils purent. Ils étaient barbouillés de sang et de sauce au vin. « Oh, dit-elle, en s’essuyant les lèvres d’un revers du poignet, tu as vraiment la gueule du Cid Campeador, une fois qu’il a fait une tuerie des Maures ! » « C’est vrai, ça ! Si on montrait sur scène les choses comme elles se sont réellement passées, on se marrerait ! » « Ouais ! Je suppose que Rodrigue devait se laver toutes les trois semaines et changer de dessous deux fois par an ! » « Quant à la chatte de Chimène, elle puait ! » Ils commençaient à avoir un peu trop bu. Elle commanda pourtant un second saint-amour. Le sommelier l’apporta tandis qu’ils finissaient le reste de la viande avec leurs doigts. Ils avaient maintenant, l’un et l’autre, des mains d’équarrisseur. Ils n’avaient plus qu’à lever le dernier verre. « Tu portes un toast ? » demanda-t-elle à Jérôme, en lui adressant un clin d’oeil qu’il ne vit pas, à travers le verre de vin. « Au théâtre, Chimène, parce qu’il va mourir ! » « C’est nous qui sommes moribonds », dit-elle.

La bouteille vidée, elle déplia sa serviette devant elle et dit à Jérôme : « Ne raconte jamais que j’ai piqué une serviette chez Lipp ! » Puis, elle enroula prestement l’os encore saignant, long de vingt centimètres, dans cette serviette, et glissa la serviette dans son fourre-tout. Ni vu ni connu. Jérôme régla l’addition. Ils sortirent.

Il habitait à cent mètres de là, rue de l’Abbaye. Ils se dévêtirent, prirent un bain ensemble. D’abord, l’eau fut un peu rouge. Ils vidèrent la baignoire, ils recommencèrent, ils se savonnèrent, se massèrent, dans l’eau délicieuse. Lui était un grand type mince et même maigre, osseux, musclé, la peau mate. Elle était aussi grande que lui, de formes plus athlétiques, les épaules larges, peu de seins, un beau cul, de belles jambes, la peau très blanche. Quand elle était en confiance, elle ne détestait pas être enculée. Jérôme lui disait, quelquefois : « J’aime bien faire l’amour avec toi, parce que, par-devant, on peut te prendre comme une femme et, par-derrière, comme un homme. » « C’est vrai, répondit-elle. Je suis économique.»

Après s’être baignés, ils revinrent dans la chambre. Ils laissèrent les lumières allumées. Elle avait posé son fourre-tout au pied du grand lit. Elle s’allongea vivement sur le dos. Il se tint à califourchon, légèrement penché, au-dessus d’elle. Elle écarta les cuisses pour qu’il la vît bien. Elle était absolument épilée. Il bandait, il tenait sa queue dans sa main droite, étant un peu ivre, il ne se contrôlait plus très bien, il dit faiblement : « Dis-moi que tu m’aimes un peu… »

Elle fit non de la tête, et parla très vite. « Non… je ne t’aime pas, tu le sais bien. Vois-tu, mon petit Jérôme, au théâtre, nous passons notre temps à dire des mots d’amour sans nous aimer… Lorsque nous sommes redevenus nous-mêmes, qui sommes-nous, vidés de tous ces mots ?… Oh, je me hais moi-même… je hais ces personnages qui me tuent !… » Passant une main sous le lit, elle y prit un masque, une tête de mort en caoutchouc que le jeune homme mettait, parfois, pour s’amuser, elle se le colla sur le visage. Puis, de la même main, elle prit l’as de la côte de boeuf, dans le fourre-tout, et la lui tendit en disant : « Branle-toi ! Branle-toi sur moi sans me toucher… et puis défonce-moi avec cette côte de boeuf… Oh, je t’en supplie… si tu m’aimes un peu, fais ça pour moi !… » Il resta sidéré, il secoua la tête, « Mais tu deviens folle ! » et, avançant la queue, il s’efforça de la pénétrer.

Elle cria : « Non ! Non ! Je ne veux pas ! J’en ai marre des mots, des hommes, de l’amour ! » D’un mouvement violent, elle lui échappa, et tandis qu’il ne pouvait retenir un râle de douleur, elle s’enfonça l’os dans la fente.

Pierre Bourgeade

N°58 – Avril 2009

Les livres ne sont pas des cercueils


Les livres ne sont pas des cercueils

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Le nom de Bourgeade est si agréable à prononcer ! Pierre Bourgeade, avec le prestige évangélique du « Pierre, tu es Pierre » : j’y pensais en écoutant un prêtre ânonner les lieux communs de rigueur devant son cercueil dans une église d’où, à la sortie, on apercevait un lieu que Pierre affectionna davantage que ladite église : la brasserie Lipp. C’est là que je l’ai vu le plus souvent. J’ai très peu d’amis écrivains, j’en ai un de moins (une déclaration bien égoïste). En apprenant sa mort (une notice nécrologique dans le Monde), je découvris qu’il avait quinze ans de plus que moi alors que je nous croyais du même âge : son rire m’en persuadait. Je ne sais plus comment je sais que Jean Racine est de la famille Bourgeade. Ce n’est pas lui qui me l’a dit. Aurait-il préféré descendre de Sade ? Ce n’est pas sûr. Racine, c’est quand même plus chic. On le complimenta en écrivant qu’il perpétuait l’esprit d’André Breton et de Georges Bataille. C’est paresseux de dire ça. Bourgeade a écrit une oeuvre qui n’appartient qu’à lui. « L’écrivain érotise le monde », a-t-il affirmé.

J’ai assisté à ses funérailles, à l’église Saint-Germain-des-Prés. Je pensais à cette page     « du même auteur » dont on affuble nos livres. Tous ces titres, témoins des efforts incroyables qu’il faut faire pour aboutir à des paragraphes publiables. Les titres de Bourgeade : la Rose rose, New York Party, ces livres qui nous firent nous rencontrer. Nous avions décidé tacitement et une fois pour toutes que nous étions deux bons prosateurs et que nous n’allions pas perdre notre temps à nous complimenter. On se retrouvait (chez Lipp, donc) et on commentait ce qu’il est convenu d’appeler

l’actualité. Nous étions davantage complices que confrères. Quels éclats de rire lorsque nous découvrîmes que Françoise Verny, arrivée chez Gallimard, nous faisait miroiter à l’un et à l’autre le même prix Goncourt que nous n’avons pas obtenu (années quatre-vingt). Pour qui nous prenait-elle ?

L’écrivain considérable que fut Pierre Bourgeade va exister sans le secours de son charme personnel. Il n’a pas eu l’importance immédiate que lui refusèrent des critiques peu perspicaces. Je parie sur ses derniers livres, Ramatuelle, Warum, et j’ai hâte de lire ceux que je n’ai pas lus. La voix, ça ne trompe pas. Il avait une voix aussi agréable à entendre que l’était son nom de famille. Et cette voix devenait des phrases, des paragraphes, une oeuvre. Entre deux interviews par téléphone où je suis contraint de parler de moi, je me sens un peu meilleur en me recueillant pour penser au facétieux et profond, au sentimental et à l’érotique élégant que fut et que reste l’écrivain

Pierre Bourgeade. Tout à l’heure, je prends un avion pour Hongkong : j’aurais aimé le lui dire. On aurait parlé Chine et femmes et Van Gulik et politique. Depuis sa mort, j’ai offert quelques-uns de ses livres à des personnes que je chéris : les livres ne sont pas des cercueils.

François Weyergans, de l’Académie française

Avril 2009 – N° 58


Mon ami, Pierre Bourgeade


Mon ami, Pierre Bourgeade

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Me voici confronté, une fois de plus, à cette « terrifiante lumière glacée » de la mort. La mort d’un ami. Pierre Bourgeade n’est plus.

Nous fumes quelques-uns à l’avoir accompagné jusqu’au cimetière du Montparnasse où la terre, désormais, recouvre son corps à jamais. Et, depuis lors, je diffère sans cesse le moment d’écrire les mots Pierre Bourgeade et mort comme si ne pas les inscrire sur la feuille de papier pouvait me donner l’illusion qu’il est encore en vie, que j’ai fait un mauvais rêve. Un écrivain ne devrait-il pas savoir, en regardant la couverture d’un de ses livres, que son nom y figure déjà comme sur une pierre tombale ? « Le nom court à la mort plus vite que nous. Nous qui croyons naïvement le porter il est d’avance le nom d’un mort. » (1).

Pierre Bourgeade est mort. Il nous avait envoyé à Franck Delorieux et à moi, il y a quelques mois, peu de temps après avoir appris qu’il était habité d’un mal qu’il ne nommait pas mais dont le nom terrible s’entendait comme un glas, une lettre que je m’obstine à ne pas retrouver. Lettre tendre et sereine qui parlait de projets, d’avenir donc, et qui pourtant sonnait comme un adieu. Voici le temps de se souvenir.

Nous nous retrouvions régulièrement, en fin de matinée, dans un bar, Le Ronsard, place Maubert. Il venait quelques fois nous rendre visite dans l’île Saint-Louis. Il nous apportait son dernier livre ou une plaquette à ne pas mettre entre toutes les mains, éditée à un petit nombre d’exemplaires. J’entends encore son rire clair et malicieux comme celui d’un enfant. Il avait une telle énergie, un enthousiasme si contagieux  que nous nous demandions souvent : mais quel âge a-t-il ? Est-ce possible ? tant il paraissait plein d’allant, de vivacité et de gaieté. Et puis, il nous quittait, subitement, appelé soudain à quelque tâche urgente et mystérieuse. L’ami n’est-il pas « à jamais inconnu et infiniment secret » (1) ?

Quand nous sommes-nous rencontrés pour la première fois ? Je cherche en vain dans ma mémoire : il me semble l’avoir toujours connu. Était-ce chez Georges Lambrichs, le directeur de la fameuse collection, chez Gallimard, « le Chemin » ? Probablement. Il y publia les Immortelles, la Rose rose et New York Party. Mais je le revois, à nos côtés, je veux parler des Vigilants de Saint-Just, place de la Concorde, chaque 21 janvier, pour célébrer les régicides. Il était présent lorsque nous avons débaptisé la rue de Varenne pour lui donner le nom d’Aragon. Et, sans doute, en consultant la collection de la revue Digraphe, verra-t-on sa signature, année après année. Voilà que je parle de nous, alors qu’il ne faudrait parler que de lui. Mais, comment parler de lui sans dire nous ? Maintenant, il vit en nous. Et le dialogue que nous avons avec lui, il ne l’entend pas.

J’ai repris quelques-uns de ses livres dans ma bibliothèque. Je vais les relire, et sans doute, plus justement, les lire différemment. Il savait, comme Aragon, que « l’art a de tout temps été une grande bataille pour la liberté ». Il l’a menée, toute sa vie, avec courage et sans jamais faillir ou composer avec l’ordre. Il n’était pas de ces écrivains qui regardent les révolutions depuis leurs fenêtres.

Ce numéro des Lettres françaises est un témoignage d’amitié et d’admiration. Il ne prétend pas faire le point sur une vie et une oeuvre, en peser le bien et le mal, le pour et le contre, comme l’indécente et vulgaire habitude de la presse contemporaine nous en donne régulièrement l’exemple à la mort d’un écrivain ou d’un artiste renommé. Le nom de Pierre Bourgeade lui survit déjà.

Le voici, comme l’écrivait Mallarmé, dans « l’avare silence et la massive nuit ». J’ouvre l’un de ses ouvrages consacrés à Man Ray, La photographie est l’art, qu’il nous avait envoyé, en 2006, Man Ray dont il fut l’ami et le compagnon de route. Une lettre de Pierre a été glissée entre les pages. Je lis : « Mon silence n’a que les apparences du silence, ça ressemble au silence, ça a la couleur du silence, mais ce n’est pas du silence ! »

Merci Pierre.

Jean Ristat

(1) A chaque fois unique, la fin du monde, Jacques Derrida, éditions Galilée

Avril 2009 – N° 58


« … que je voie qui est vivant et qui est mort. »

« … que je voie qui est vivant et qui est mort. »

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Avant de nous quitter le 12 mars 2009, Pierre Bourgeade nous a laissé un dernier roman, Le Diable, l’histoire de trois destins qui s’entrecroisent dans l’Italie des années de plomb : Ercole, un jeune prêtre, Giovanna, une ancienne prostituée qui a épousé un banquier assassiné par les Brigades Rouges, et Attilio, un artificier au service des Brigades.

Les deux hommes sont liés par le doute qui s’est emparé d’eux. Le Brigadiste ne peut se résoudre à adopter l’analyse que lui tient son chef :« Le premier ennemi de la révolution elle-même, c’est la rue. Tu vois ces gens pressés, acharnés, avides. As-tu regardé quelquefois leur visage ? Ils ne sont plus les victimes de l’hydre : ils sont devenus l’hydre elle-même. Nous n’avons plus à frapper à la tête : c’est l’hydre elle-même qu’il faut frapper. D’où notre décision de revenir à des actions non individuelles – des attentats aveugles, comme on dit. » Lorsqu’un mouvement qui se prétend révolutionaire abandonne la défense du peuple et se met à le prendre comme cible, il ne peut que devenir l’ennemi du peuple. L’artificier prend conscience de cette erreur et se refuse à perpétrer au hasard le massacre des innocents. Il y sera forcé par un marché ignoble : un attentat contre la vie de son fils, enlevé par ses anciens camarades.

Le prêtre, quant à lui, est en proie à la tentation née de sa rencontre avec la belle veuve. Il y succombe peu à peu, retrouvant dans la chair la passion qu’il ne trouvait plus dans l’Eglise, revenant à la pureté par le chemin de la souillure. On peut regretter que Bourgeade n’ait pas poussé plus loin son analyse de l’aveuglement des Brigades, qu’il ne questionne pas les assassinats politiques ciblés, qu’il n’évoque pas l’infiltration de l’organisation par la police. C’est peut-être que le véritable sujet de son livre est la transgression des ordres et des règles, et la rencontre, éphémère, de deux hommes qui s’éloignent des idéaux qu’ils avaient embrassés il y a longtemps. Ce que l’on ne regrettera pas, c’est de retrouver une dernière fois Bourgeade sous toutes ses facettes : le fétichiste – incroyable description du ballet des langues des amants au cours d’un baiser, l’auteur de polars – cette page d’une glaçante précision sur le Skorpion CZ 61, « pistolet-mitrailleur de fabrication tchèque, apprécié des hommes qui ne disposent que de peu d’espace pour tirer », le styliste enfin, dont la virtuosité ne nuit pas à l’émotion. Ainsi, la veillée mortuaire du serviteur, tombé mort en taillant la pelouse, sa vieille faux à la main : « Recouvert à mi-corps d’un drap blanc, le visage non plus attentif et servile mais comme détaché, hautain presque, ennobli par la mort, le vieux jardinier, ses mains croisées sur la poitrine, tenant une poignée d’herbes, attendait. »

Cent pages plus loin, d’autres morts attendent ceux qui tentent de fuir. On ne dévoilera pas le prix que devront payer le prêtre défroqué et la prostituée repentie d’un côté, le révoltionnaire désabusé et son fils de l’autre, leur terrible punition, absurde et cruelle comme le monde qui les entoure.

Sébastien Banse

Pierre Bourgeade, Le Diable, éd. Tristram, Paris, 2009, 177 pages, 18 euros.

N° 58 – Les Lettres Françaises du 4 avril 2009

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Au sommaire du numéro 58 : Hommage à Pierre Bourgeade, par Edmonde Charles-Roux, Franck Delorieux, Jean-Michel Dévesa, François Eychart, Jean-Hubert Gailliot, Gabriel Matzneff, Jean Ristat, Jean-Pierre Siméon et François Weyergans ; Leconte de Lisle, par Julien Blaine et Jean Ristat ; Michel Fucault, par Frédéric Gros et Jacques-Olivier Bégot… Lire la suite