Michaël Fœssel : « Le temps nocturne marque la suspension du jugement »

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Après un essai brillant consacré à la consolation, le philosophe Michaël Fœssel propose avec La nuit, vivre sans témoin publié chez Autrement dans la belle collection « Les grands mots », une réflexion originale et lumineuse sur la nuit, qui est aussi bien la demeure des poètes que le temps de la fête, du crime, de la flânerie, du labeur. Que cherchons-nous et que trouvons-nous en traversant la nuit ? Quelles promesses retient l’obscurité ?… Par Nicolas Dutent. Lire la suite

Lire Robespierre en philosophe

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Il y a deux ans, une grande souscription était lancée pour sauver des manuscrits de Robespierre vendus aux enchères. L’écho rencontré aurait probablement réjoui le philosophe Georges Labica (1930-2009), auteur d’un petit ouvrage qui eut un certain écho au moment du bicentenaire: Robespierre, une politique de la philosophie à l’origine publié par les PuF en 1990, le voici judicieusement réédité aux éditions La Fabrique avec une longue et instructive introduction de Thierry Labica, qui revient sur l’œuvre de son père, tout particulièrement sur ses analyses du rôle de la violence dans les mouvements populaires développées dans les années 2000. Lire la suite

Alain Badiou rouvre le « cas » Wagner (III)

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La seconde leçon de Badiou est consacrée au livre d’Adorno, Dialectique négative (1966), et non pas à son Essai sur Wagner. Cela peut d’abord surprendre puisque, dans Dialectique négative, Adorno ne parle pas de Wagner. Cette absence cependant est « silencieusement à l’oeuvre dans la construction d’une place Possible pour une figure de Wagner »… Par Jean Ristat. Lire la suite

Vivre sous des normes


 

Vivre sous des normes

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Les cinq études ici réunies peuvent d’abord se lire comme un post-scriptum aux Histoires de dinosaure, où Pierre Macherey avait rassemblé une série de textes écrits sur trois décennies pour montrer par l’exemple ce que signifiait, pour lui, « faire de la philosophie », tout en mesurant les transformations du champ où se déploie cette pratique. Au fil de ces textes écrits entre 1963 et 1993, c’est, de nouveau, tout un pan de l’histoire récente de la philosophie française qui se découvre. Macherey rappelle ainsi que Canguilhem aimait à raconter comment il avait été sollicité par Foucault pour « diriger » sa thèse, avant de recevoir le manuscrit de l’Histoire de la folie, « sans avoir rien su au préalable de son contenu, ni avoir eu à intervenir ». Peu après, dans la collection « Galien », dont il est le directeur, Canguilhem publie le deuxième grand livre de Foucault, Naissance de la clinique. Et c’est encore à Canguilhem, peut-être son seul « maître », que Foucault consacra l’un de ses tout derniers textes, écrit pour présenter l’épistémologue français aux lecteurs américains.

En filigrane, c’est aussi son propre itinéraire théorique que retrace Macherey. Plusieurs textes reviennent avec admiration sur l’enseignement de Canguilhem à la Sorbonne, autrement plus substantiel que les cours d’Aron où « tout, c’est-à-dire rien, était dit dès le début ». L’avant-propos rétrospectif évoque encore l’atmosphère de la rue d’Ulm, où Althusser invite le jeune agrégé de philosophie, dès 1963, à présenter un exposé sur Canguilhem qu’il fait publier l’année suivante dans la Pensée et qui méritait incontestablementune réédition. Tel un indice, le nom de Spinoza, troisième homme régulièrement convoqué dans ces études, fait signe vers la pensée de l’immanence et vers tous les travaux que Macherey lui a consacrés, de Hegel ou Spinoza (1979), au monumental commentaire de l’Éthique en cinq volumes, en passant par les études recueillies dans Avec Spinoza (1992).

Au-delà des aspects biographiques, ce qui justifie le rapprochement de Canguilhem et de Foucault est une certaine conception de la norme. À la question de savoir « ce que c’est que vivre, et vivre en société, sous des normes », « l’incontournable apport » de Canguilhem et de Foucault aura été de rompre avec la définition de la norme comme une instance transcendante qui s’appliquerait toujours de la même façon à un matériau indifférent. Dès sa thèse de médecine, l’Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943), Canguilhem montre que la vie n’est pas soumise à des normes qui s’imposeraient à elle de l’extérieur, mais que ce sont les normes qui, comme le dit Macherey, « de manière complètement immanente, sont produites par le mouvement même de la vie ». De son « archéologie du regard médical », Foucault, fidèle à la leçon de Bichat et de Canguilhem, conclut que la mort, loin d’être « cette nuit où la vie s’efface », devient avec la naissance de la clinique « ce grand pouvoir d’éclairement » qui jette sur la vie une lumière inédite. Il en découle une conception du « normal » profondément originale, qui s’appuie moins sur la définition d’une « normalité » figée et contraignante que sur la mise au jour d’une « normativité » qui exprime la dynamique des normes et qui laisse place à la possibilité d’un conflit et d’une contestation. « Au lieu de considérer la mise en oeuvre des normes comme l’application mécanique d’un pouvoir préconstitué », parler de normativité revient à souligner « le mouvement concret des normes », autrement dit leur historicité et leur plasticité.

Dès lors que la vie, cessant d’être définie comme une « nature substantielle », est pensée comme un « projet, au sens propre de l’élan qui la déséquilibre en la projetant sans cesse au-devant d’elle-même », il devient possible de passer au problème des normes sociales, sans risque d’assimiler le fonctionnement de la société à celui de l’organisme. Dans l’appendice ajouté à la réédition de sa thèse, Canguilhem ne soulignait-il pas la « priorité de l’infraction sur la régularité » ? Plaçant stratégiquement cette citation en conclusion du recueil, Macherey ne manque pas de préciser qu’il faut l’entendre « sur le plan de la vie individuelle comme sur celui de l’existence sociale ». Face au « triomphe obscène de l’esprit réactif », fustigé dans l’avant-propos, il était urgent de le rappeler.

Jacques-Olivier Bégot

De Canguilhem à Foucault, la force des normes,
de Pierre Macherey. Éditions la Fabrique,
145 pages, 13 euros.

 

N°69 – Février 2010


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Alexandre Kojève, portrait du philosophe en jeune homme


Alexandre Kojève, portrait du philosophe en jeune homme

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Longtemps, Alexandre Kojève est resté pour le public l’homme d’un seul livre, la magistrale Introduction à la lecture de Hegel, publiée au lendemain de la Libéra­tion par les soins de Raymond Queneau. Issu des légendaires conférences sur la Phénoménologie de l’esprit professées à l’École pratique des hautes études entre 1933 et 1939 et suivies par des auditeurs aussi remarquables que Caillois, Merleau-Ponty, Aron, LacanBataille, Jean Hyppolite et même, à l’occasion, André Breton, pour ne citer que les plus célèbres, ce volume a tôt fait de devenir le maître livre pour des géné­rations de lecteurs de Hegel, qui y trouvèrent notamment la clé de la célèbre dialectique du maître et de l’esclave. Quant à son auteur, il embrassa, au sortir de la guerre, une carrière de haut fonctionnaire qui ne contribua pas peu à épaissir le mystère et, du même coup, à accroître la fascination exercée par ce philosophe qui semblait s’être « opéré vivant » de la philosophie, pour paraphraser la formule de Mallarmé au sujet de Rimbaud. Pour être tentante, la comparaison est toutefois trompeuse, puisque Kojève ne s’enferma pas dans un silence complet, publiant au fil des ans quelques articles majeurs dans Critique, où il signala notamment l’importance de l’oeuvre romanesque de Raymond Queneau. Mais surtout, comme l’annonça la publication, à la veille de la disparition de Kojève, en 1968, du premier volume d’une monumentale Histoire de la philosophie païenne, le livre sur Hegel ne représentait que la partie émergée d’un iceberg spéculatif dont la base ne fait que s’accroître à mesure que paraissent de nouveaux inédits.

Le manuscrit sur Bayle édité par Marco Filoni montre d’abord, contre toute attente, que Hegel ne fut pas le seul objet de l’enseignement de Kojève à l’École pratique des hautes études. Parallèlement à la lecture d’un chapitre de la Phénoménologie, Kojève donna, en 1936-1937, un cours sur Bayle, qu’il prolongea en préparant, en vue d’un livre consa­cré à l’auteur du Dictionnaire philosophique, un manuscrit destiné à Georges Friedmann, qui dirigeait alors la collection « Socialisme et culture » aux Éditions sociales internationales. La partie rédigée expose l’armature théorique qui devait servir de base au travail projeté d’interprétation d’une série d’ex­traits du Dictionnaire de Bayle. Malgré son inachèvement, ce manuscrit décrit un ample mouvement spéculatif qui montre à quel point Kojève a fait sienne la dialectique hégélienne. Empruntant son intitulé au livre d’Émile Meyerson, Identité et réalité, Kojève étudie le conflit entre la raison et les faits qui est au fondement du « scepticisme radical » caractéristique de l’entreprise de Bayle. Cette attitude trouve, selon Kojève, son origine et sa source dans les contradictions où s’empêtre la raison dans sa recherche d’une théorie à la fois communicable, cohérente et démontrable. Au fil de cette reconstruction, que Kojève n’hésite pas à qualifier de « phénoménologique », c’est l’ensemble de la tradition philosophique, de Parménide à Hegel, qui se voit reconsidérée à la lumière de ces aventures de la raison, « partie d’une pleine confiance en ses propres forces », finissant pourtant par sombrer, au terme d’une série d’autocritiques toujours plus sévères, dans l’abîme d’un doute radical qui ouvre la voie à « l’odyssée de la raison positiviste ». À la différence de la raison que Kojève appelle « rationaliste », cette dernière prend conscience qu’elle ne peut plus prétendre être créatrice et qu’elle doit s’appuyer sur une réalité dont l’existence ne dépend pas d’elle. Pour autant, le positivisme n’échappe pas aux contradictions qui travaillaient déjà le rationalisme, et il doit lui aussi, pour sauver la possibilité de la communication, « renoncer à l’exigence de la cohérence, et – par suite – de la démontrabilité ». Tout compte fait, le bénéfice paraît maigre, puisque l’invocation de la réalité ne permet en définitive que de substituer à la « mort silencieuse » promise au rationalisme « un bavardage purement littéraire » qui n’est pas sans évoquer la situation de l’homme d’après la fin de l’histoire, décrit par Kojève dans une note célèbre de son livre sur Hegel. La conclusion du manuscrit n’offre qu’une consolation minimale : si l’homme parvenu au stade du scepticisme radical d’un Bayle sait que « rien de ce qu’il pourra dire ne sera vrai », il lui reste la possibilité de « démontrer aux autres que ce qu’ils disent n’est pas la vérité ».

Pour situer ce travail dans le contexte des préoccupations spéculatives de Kojève, il faut se reporter à la monographie de Marco Filoni, qui propose une reconstruction minutieuse et ap­profondie de l’itinéraire intellectuel du philosophe. Le travail sur Bayle apparaît dans cette perspective comme une étape majeure dans l’élaboration systématique d’une « anthropologie athée » qui culmine dans la rédaction d’un manuscrit en russe de près de mille pages récemment redécouvert dans le fonds Kojève de la Bibliothèque nationale et qui porte le titre Sophia : philosophie et phénoménologie. Marco Filoni fait de cet ambitieux projet de système le fil conducteur de son enquête, qui commence par un portrait de Kojève en cinq tableaux, avant de suivre le fil de la chronologie. Né à Moscou en 1902 sous le nom d’Aleksandr Kojevnikov, le neveu de Kandinsky est le contemporain de la « renaissance philosophique russe », où la critique de la mo­dernité s’élabore dans un climat de renouveau spirituel et sur la base d’une conception transformée de la religion, au moment où se font sentir les premiers soubresauts révolutionnaires. C’est en janvier 1917 que Kojève, à peine âgé de quinze ans, commence la rédaction du Journal d’un philosophe, qu’il poursuivra tout au long de ses années d’études, allant jusqu’à reconstituer certaines des notes qui s’étaient perdues en 1920, lorsque le jeune homme décide d’emprunter le chemin de l’exil, vraisemblablement pour échapper à l’interdiction de poursuivre ses études. S’appuyant sur les cahiers conservés à la BNF, Marco Filoni suit pas à pas l’odyssée de Kojève à travers l’Europe de l’immédiat après-guerre, en même temps que son évolution intellectuelle. Le séjour en Allemagne marque une étape déterminante dans ce périple. Marco Filoni décrit en détail le paysage philosophique de l’époque, dominé par le conflit entre le néokantisme finissant et les premières avancées de l’existentialisme que Kojève découvre en la personne de Karl Jaspers, directeur de la thèse qu’il choisit de consacrer à « la philosophie religieuse de Vladimir Soloviev ». Plus que la réputation de celui qui passait pour « le plus grand des philo­sophes russes », ce qui suscite l’intérêt de Kojève est l’ambition systématique de Soloviev. S’il reconnaît la dette du penseur russe envers l’idéalisme allemand, et en particulier envers Schelling, Kojève s’efforce de mettre en lumière l’originalité de cette tentative de construire une philosophie chrétienne systématique qui n’en serait pas moins capable de donner toute sa place à l’homme. Marco Filoni peut ainsi souligner ce que les nouveaux projets qui voient le jour en France, où Kojève s’installe en 1926, doivent à ces années d’apprentissage à Heidelberg. Si l’épisode des cours sur Hegel était connu, bien d’autres aspects de l’incessante activité de Kojève sont évoqués dans la dernière partie du livre, qui permettent par exemple de mesurer l’ampleur et la précision de la culture scientifique acquise en un laps de temps très court par l’auteur de l’Idée du déterminisme, étude demeurée inédite jusqu’en 1990. Marco Filoni met enfin en évidence l’importance de la contribution de Kojève aux Recherches philosophiques, revue où il publie une série de comptes rendus qui ont fait mieux connaître aux philosophes français les développements les plus récents de la philosophie allemande. Ce travail d’« im­portateur » résume parfaitement l’influence à la fois discrète et décisive qui fut celle de Kojève sur la vie philosophique des décennies à venir. De ce point de vue, il serait dérisoire de vouloir totalement lever le voile sur une vie qui n’a pas fini de fasciner. Mais le mérite irremplaçable de cette monogra­phie est de donner tous les éléments susceptibles d’éclairer l’enfance de ce sage que Kojève n’eut de cesse de devenir, avant et après la fin de l’histoire.

Jacques-Olivier Bégot

Identité et réalité dans le « Dictionnaire » de Pierre Bayle,
Édition établie, présentée et annotée par Marco Filoni, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 115 pages, 13,50 euros.
Le Philosophe du dimanche. La vie et la penséed’Alexandre Kojève, de Marco Filoni, traduit de l’italien par Gérald Larché, Gallimard, « Bibliothèque des Idées », 292 pages, 24,50 euros

N°79 – Février 2011


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Avec René Schérer


Avec René Schérer

Edito

par Jean Ristat

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Je relisais, il y a quelques jours, les pages consacrées à Jacques Derrida par Alain Badiou dans son livre Pe­tit panthéon portatif. D’entrée, il remarque qu’il y eut en France un « moment philosophique » fulgurant entre la fin de la guerre d’Algérie et la tempête révolutionnaire des années 1968-1976. Hélas, « la génération philosophique qui a été identifiée à ce moment a presque complètement disparu ».

Aquarelle de René Schérer

René Schérer est sans doute l’un des derniers représen­tants d’une époque que les forces réactives voudraient bien nous faire oublier. Celle, par exemple, de l’université de Vincennes, dont il nous dit qu’elle était ouverte à tous, ou­verte aussi à des contenus insolites : la politique, la sexualité. Professeur dès 1969, René Schérer y enseigne avec Foucault, Deleuze, Châtelet, Lyotard, Rancière, Revault d’Allonne, Lucien Goldmann. Son ami, Guy Hocquenghem, entre à Vincennes comme chargé de cours en philosophie en 1971. Ses interventions sur la conception homosexuelle du monde feront date. Il y renverse le point de vue jusqu’alors admis : « L’homosexualité n’est pas une maladie, une perversion de la sexualité mais une valeur positive, une affirmation du désir dans sa plénitude. » Il écrira, avec René Schérer, deux livres : en 1976, Co-ire, album systématique de l’enfance et, en 1985, l’Âme atomique. Pour sa part, René Schérer dans ses cours parle de Fou­rier, de la pédagogie et de son histoire, de l’enfance et de la sexualité. En 1972, il publie Charles Fourier, l’ordre subversif et, en 1974, son fameux Émile perverti. L’essentiel de son œuvre s’organise autour de ces thèmes. Ainsi, en 2001 et 2006, reviendra-t-il sur Fourier avec respectivement l’Écosophie de Charles Fourier et Charles Fourier, vers une enfance majeure. N’oublions pas Enfantines en 2002, livre dans lequel il rappelle que le XVIIIe siècle fut le siècle inventeur de l’enfance. « Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle s’accumulent les indices que, dans l’attitude des adultes envers les enfants, quelque chose se met à changer. » René Schérer n’a jamais cessé de philosopher sur l’enfance, même si aujourd’hui il constate qu’« il n’y a plus aucune liberté ou possibilité de penser l’enfance sans qu’on vous objecte le sexuel… ou alors, si l’on veut vraiment entreprendre une philosophie de l’enfance, on en arrive à gommer tout ce qui touche à la sexualité ainsi que le passionnel, l’émotif d’une manière générale. Ce qui n’est pas préférable non plus ».

Adorno écrivait déjà en 1963 : « Le tabou le plus fort, ac­tuellement, est celui qui concerne tout ce que l’on définit par “mineur” qui suscita déjà des tempêtes lorsque Freud découvrit la sexualité infantile. » Je renvoie le lecteur à son ouvrage Tabous sexuels et droit aujourd’hui. Il n’est pas question ici de s’attarder sur ces sujets, mais je veux simplement souligner la nécessaire liberté d’expression sans laquelle il n’y a pas non plus de liberté de penser. La rencontre de René Schérer avec les Lettres françaises (Franck Delorieux) traite également de son exclusion en 1954 du PCF pour des raisons, non de divergence politique, mais de morale sexuelle. La morale prolétarienne, comme on disait alors, n’admettait pas l’homosexualité. C’était un autre temps, et heureusement, le PCF a bien changé. Cela n’a pas détourné René Schérer du « communisme en tant qu’idée mais de sa mise en exercice dans le Parti ». Son témoignage, m’a-t-il semblé, peut nous aider à réfléchir sur notre histoire.

On présente René Schérer un peu rapidement comme un utopiste. Certes, il s’appuie sur Fourier pour réhabiliter l’idée d’utopie « comme la recherche d’une réalité absente ». Il ajoute qu’il « sauve Marx avec Fourier… Dans l’oeuvre de Marx, ce qui est absent, effacé, est au centre de celle de Fourier : la passion, le désir ».J’ai évoqué bien rapidement une œuvre que j’invite nos lecteurs à relire ou a découvrir. L’intelligence a tout à y ga­gner. Un livre d’entretiens de René Schérer avec Geoffroy de Lagasnerie, Après tout, est une excellente introduction à son parcours.

Jean Ristat


Novembre 2010 – N°76

Après tout, de René Schérer et Geoffroy de Lagasnerie. Éditions Cartouche, 206 pages, 17 euros.


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N° 61- Les Lettres Françaises du 4 juillet 2009

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N°61 – Les Lettres Françaises du 4 juillet 2009 en téléchargement au format Pdf.
Slavoj Zizek, philosophe cinéphile, par Jacques-Olivier Bégot, Emmanuel Burdeau, Jean-François Poirier, Eugenio Renzi,
D. Zapero-Maier et deux textes inédits de Slavoj Zizek ; le festival d’Avignon 2009… Lire la suite

Les glorieuses philosophiques françaises


Les glorieuses philosophiques françaises

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Alain Badiou a décidé de rassembler dans ce petit ouvrage les textes qu’il a écrits à l’occasion de la mort de philosophes qui ont compté pour lui. On sait qu’Alain Badiou, l’un des derniers grands philosophes qui nous restent des quarante glorieuses philosophiques françaises (1950- 1990), est le seul, à notre connaissance, qui se revendique platonicien. L’antiplatonisme semblant la condition même de possibilité de la philosophie pour tous les autres. Mais alors qu’en est-il de l’injonction faite par Platon-Socrate dans le Ménexène de ne pas écrire sur les morts, de ne jamais s’abandonner à la rhétorique des écrits qui font l’éloge des morts ?

« En vérité, Ménexène, il semble qu’il y a beaucoup d’avantages à mourir à la guerre. On obtient en effet une belle et grandiose sépulture, si pauvre qu’on soit le jour de sa mort. En outre, on est loué, si peu de mérite que l’on ait, par de savants personnages, qui ne louent pas à l’aventure, mais qui ont préparé de longue main leurs discours. Ils ont une si belle manière de louer, en attribuant à chacun les qualités qu’il a et les qualités qu’il n’a pas, et en émaillant leur langage des mots des plus beaux, qu’ils ensorcellent nos âmes. »

Mais Alain Badiou ne loue pas les mérites des philosophes morts les armes à la main, il les invite, morts, à poursuivre le combat à ses côtés, du moins les philosophes qui ont un jour cru à « l’hypothèse communiste », fussent-ils morts incroyants, et il enrôle ceux qui ne furent pas particulièrement belliqueux mais qui ont tous en commun d’avoir été de vrais philosophes, ce qui implique, même rétrospectivement, un combat contre nos actuels philosophes de la sieste morale et du Kamasoutra.

« Le contemporain capital », Sartre, est là, Althusser aussi, le maître qui reprochait à son disciple son goût extrême pour « le nombre » qu’il qualifiait de « pythagorisme », défaut que le disciple s’empressa d’accentuer. Et l’autre maître, aimé pour cette version de la psychanalyse « où ce qui est en jeu ce n’est pas le bienêtre mais la vérité », Jacques Lacan, qui tenait pourtant que « la politique ne touchait pas au réel » et que « le social est toujours une plaie ». Cette exclusion de la politique, loin de constituer un grief envers l’oeuvre du psychanalyste ouvre la voie à une tâche exaltante, celle d’opérer une synthèse entre le lacanisme et le marxisme-léninisme-stalinisme-maoïsme.

C’est, on le sait, le programme que se promettent d’accomplir avec un enthousiasme qu’aucune catastrophe survenue, aucun crime commis, aucune défaite subie ne saurait modérer, Alain Badiou et son ami Slavoj Zizek. Un portrait impressionniste émouvant de Jean Hyppolite, le très dévoué professeur, tabagiste invétéré, qui n’apparaissait jamais sans son petit nuage de fumée, et, affligé d’un léger défaut de prononciation, demandait aux candidats : « Mais, en définitive quelle est la différence entre une ssoze et un obzet », question à coup sûr moins intimidante prononcée de la sorte. Une explication difficile se poursuit avec Lyotard par-delà la mort, une amitié se noue avec Derrida, qui n’avait guère su commencer, ante mortem, un bel hommage à Philippe Lacoue-Labarthe, dont l’écriture obéissait au mêdén gan (rien de trop) des Grecs tandis que celle d’Alain Badiou est aussi exubérante qu’une émeute. L’impossible wagnérisme qui a consumé Lacoue-Labarthe ne détruira pas Alain Badiou, qui se dit crânement wagnérien, la grandiloquence de l’oeuvre d’art totale n’a nullement la prétention de matérialiser le mythe de notre temps, Wagner est l’annonce tonitruante des futurs possibles.

Ils sont quatorze. « Si dans vos pronostics pour l’avenir vous tombez sur le chiffre 14, soyez prudents. Le 14 prévient la personne du danger des catastrophes naturelles (la mort accidentelle due au vent, au feu, à l’eau, à l’air). En même temps, ce chiffre est très bénéfique pour le commerce et les affaires, et toute sorte de contrats. » (Un numérologue, sur le site Magie blanche). Gageons que la basse tentation de la célébrité facile ne gagnera jamais Alain Badiou, et que, par période de gros temps, il aura toujours les cinq vertus platoniciennes que nous ne saurions lui dénier, le courage, la tempérance, la justice, la sagesse et la piété, ce qui donnera définitivement tort au sophiste Protagoras qui affirmait que le savoir et le courage étaient dissociables. N’allons tout de même pas jusqu’à lui souhaiter le martyre, comme ces vieilles mendiantes marocaines pour vous remercier de l’aumône donnée, pour que nous n’ayons pas un jour à écrire, nous les petits platoniciens, qui n’osons désobéir, son oraison funèbre.

Jean-François Poirier

Les Oraisons peu funèbres d’Alain Badiou
Petit panthéon portatif, la Fabrique, 96 p.
 

Avril 2008 – N° 47



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