La double ouverture du Japon

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Souvent pensée comme exclusivement influencée par la pensée indienne et par la pensée chinoise, la civilisation japonaise, longtemps refermée sur elle-même et interdite d’accès quasiment jusqu’à la fin de l’ère Meiji, à l’exception de quelques brèches, a eu en réalité des rapports profonds, ainsi que nous le révèlent deux essais, avec la pensée grecque et la philosophie politique occidentale… Par René de Ceccatty. Continuer la lecture

Cheminer avec Walter Benjamin

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La popularité posthume de Walter Benjamin a aussi ses contreparties. Inséré dans le cadre des si prisées « Cultural Studies », Benjamin se retrouve cité ou commenté abondamment jusqu’à risquer une « complète banalisation », selon le constat que fait une des meilleures connaisseuses du philosophe, Beatriz Sarlo, dans ses « Sept essais sur Walter Benjamin » qui viennent d’être traduit en français aux Éditions Delga… Par Baptiste Eychart Continuer la lecture

Michaël Fœssel : « Le temps nocturne marque la suspension du jugement »

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Après un essai brillant consacré à la consolation, le philosophe Michaël Fœssel propose avec La nuit, vivre sans témoin publié chez Autrement dans la belle collection « Les grands mots », une réflexion originale et lumineuse sur la nuit, qui est aussi bien la demeure des poètes que le temps de la fête, du crime, de la flânerie, du labeur. Que cherchons-nous et que trouvons-nous en traversant la nuit ? Quelles promesses retient l’obscurité ?… Par Nicolas Dutent. Continuer la lecture

Lire Robespierre en philosophe

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Il y a deux ans, une grande souscription était lancée pour sauver des manuscrits de Robespierre vendus aux enchères. L’écho rencontré aurait probablement réjoui le philosophe Georges Labica (1930-2009), auteur d’un petit ouvrage qui eut un certain écho au moment du bicentenaire: Robespierre, une politique de la philosophie à l’origine publié par les PuF en 1990, le voici judicieusement réédité aux éditions La Fabrique avec une longue et instructive introduction de Thierry Labica, qui revient sur l’œuvre de son père, tout particulièrement sur ses analyses du rôle de la violence dans les mouvements populaires développées dans les années 2000. Continuer la lecture

N° 83 – Les Lettres Françaises du 9 juin 2011

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Au sommaire du numéro 83 : Dossier Epicure, par Jacques-Olivier Bégot, Denis Collin, Svein-Eirik Fauskevåg, Jean-François Poirier, Jean Salem ; Marie-Noël Rio, par Jean Ristat ; Michèle Lesbre, par Jean-François Nivet ; Annie Ernaux, par Jean-Pierre Han ; Serge Safran, par François Eychart ; Sébastien Japrisot, par Christophe Mercier ; Tony Andréani, par Baptiste Eychart ; Samuel Beckett, par Jean-Pierre Han… Continuer la lecture

Alain Badiou rouvre le « cas » Wagner (III)

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La seconde leçon de Badiou est consacrée au livre d’Adorno, Dialectique négative (1966), et non pas à son Essai sur Wagner. Cela peut d’abord surprendre puisque, dans Dialectique négative, Adorno ne parle pas de Wagner. Cette absence cependant est « silencieusement à l’oeuvre dans la construction d’une place Possible pour une figure de Wagner »… Par Jean Ristat. Continuer la lecture

Vivre sous des normes


 

Vivre sous des normes

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Les cinq études ici réunies peuvent d’abord se lire comme un post-scriptum aux Histoires de dinosaure, où Pierre Macherey avait rassemblé une série de textes écrits sur trois décennies pour montrer par l’exemple ce que signifiait, pour lui, « faire de la philosophie », tout en mesurant les transformations du champ où se déploie cette pratique. Au fil de ces textes écrits entre 1963 et 1993, c’est, de nouveau, tout un pan de l’histoire récente de la philosophie française qui se découvre. Macherey rappelle ainsi que Canguilhem aimait à raconter comment il avait été sollicité par Foucault pour « diriger » sa thèse, avant de recevoir le manuscrit de l’Histoire de la folie, « sans avoir rien su au préalable de son contenu, ni avoir eu à intervenir ». Peu après, dans la collection « Galien », dont il est le directeur, Canguilhem publie le deuxième grand livre de Foucault, Naissance de la clinique. Et c’est encore à Canguilhem, peut-être son seul « maître », que Foucault consacra l’un de ses tout derniers textes, écrit pour présenter l’épistémologue français aux lecteurs américains.

En filigrane, c’est aussi son propre itinéraire théorique que retrace Macherey. Plusieurs textes reviennent avec admiration sur l’enseignement de Canguilhem à la Sorbonne, autrement plus substantiel que les cours d’Aron où « tout, c’est-à-dire rien, était dit dès le début ». L’avant-propos rétrospectif évoque encore l’atmosphère de la rue d’Ulm, où Althusser invite le jeune agrégé de philosophie, dès 1963, à présenter un exposé sur Canguilhem qu’il fait publier l’année suivante dans la Pensée et qui méritait incontestablementune réédition. Tel un indice, le nom de Spinoza, troisième homme régulièrement convoqué dans ces études, fait signe vers la pensée de l’immanence et vers tous les travaux que Macherey lui a consacrés, de Hegel ou Spinoza (1979), au monumental commentaire de l’Éthique en cinq volumes, en passant par les études recueillies dans Avec Spinoza (1992).

Au-delà des aspects biographiques, ce qui justifie le rapprochement de Canguilhem et de Foucault est une certaine conception de la norme. À la question de savoir « ce que c’est que vivre, et vivre en société, sous des normes », « l’incontournable apport » de Canguilhem et de Foucault aura été de rompre avec la définition de la norme comme une instance transcendante qui s’appliquerait toujours de la même façon à un matériau indifférent. Dès sa thèse de médecine, l’Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique (1943), Canguilhem montre que la vie n’est pas soumise à des normes qui s’imposeraient à elle de l’extérieur, mais que ce sont les normes qui, comme le dit Macherey, « de manière complètement immanente, sont produites par le mouvement même de la vie ». De son « archéologie du regard médical », Foucault, fidèle à la leçon de Bichat et de Canguilhem, conclut que la mort, loin d’être « cette nuit où la vie s’efface », devient avec la naissance de la clinique « ce grand pouvoir d’éclairement » qui jette sur la vie une lumière inédite. Il en découle une conception du « normal » profondément originale, qui s’appuie moins sur la définition d’une « normalité » figée et contraignante que sur la mise au jour d’une « normativité » qui exprime la dynamique des normes et qui laisse place à la possibilité d’un conflit et d’une contestation. « Au lieu de considérer la mise en oeuvre des normes comme l’application mécanique d’un pouvoir préconstitué », parler de normativité revient à souligner « le mouvement concret des normes », autrement dit leur historicité et leur plasticité.

Dès lors que la vie, cessant d’être définie comme une « nature substantielle », est pensée comme un « projet, au sens propre de l’élan qui la déséquilibre en la projetant sans cesse au-devant d’elle-même », il devient possible de passer au problème des normes sociales, sans risque d’assimiler le fonctionnement de la société à celui de l’organisme. Dans l’appendice ajouté à la réédition de sa thèse, Canguilhem ne soulignait-il pas la « priorité de l’infraction sur la régularité » ? Plaçant stratégiquement cette citation en conclusion du recueil, Macherey ne manque pas de préciser qu’il faut l’entendre « sur le plan de la vie individuelle comme sur celui de l’existence sociale ». Face au « triomphe obscène de l’esprit réactif », fustigé dans l’avant-propos, il était urgent de le rappeler.

Jacques-Olivier Bégot

De Canguilhem à Foucault, la force des normes,
de Pierre Macherey. Éditions la Fabrique,
145 pages, 13 euros.

 

N°69 – Février 2010