Gayatri Spivak : « Touchée par la déconstruction »

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Gayatri Spivak, théoricienne de la littérature et professeure à Columbia, évoque son parcours intellectuel, sa découverte de la déconstruction, notamment à travers ses échanges avec Paul de Man, l’ami de Derrida, puis elle donne une liste de treize exercices de déconstruction. Lire la suite

La première biographie de Derrida


La première biographie de Derrida

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Lorsque Benoît Peeters demanda à me rencontrer, je restai quelques semaines avant de lui répondre. Non par indifférence à la personne et à l’œuvre de Derrida, on voudra bien me l’accorder. Mon silence révélait plutôt un embarras : j’étais en proie à des sentiments complexes et sans doute contradictoires. J’éprouvais le désir de donner mon témoignage et en même temps, comme il me semblait ne ressortir qu’au domaine privé, je ne voyais guère l’intérêt – sinon anecdotique – pour le public. Et puis, je ne connaissais pas Benoît Peeters, je me méfiais. N’avais-je pas été ces dernières années trop crédule avec des plumitifs censés s’intéresser à Aragon ou à Elsa Triolet ?

Il y a également les témoins qui, au prétexte du contemporain considérable qu’ils ont fréquenté, se mettent en scène, ne parlent en fait que d’eux-mêmes et s’installent dans le fauteuil confortable du juge et de fait instruisent le procès du défunt. « Les morts sont sans défense », écrivait Elsa Triolet. Et Derrida : « Quand je serai, selon toute apparence, absolument sans défense, désarmé entre leurs mains (…) L’autre, c’est ce qui pourrait toujours, un jour, faire de moi et de mes restes quelque chose, une chose, sa chose, quels que soient le respect ou la pompe (funèbre) avec lesquels il traitera cette chose singulière qu’on appelle mes restes. »

Et puis, pourquoi ne pas l’avouer, évoquer Jacques Derrida dans le souvenir que j’en avais me faisait prendre conscience qu’il me fallait, désormais, le nommer au passé et ravivait le chagrin de sa disparition. J’étais dans la position du nécromant. Et si le fantôme parle, ne suis-je pas le ventriloque ? Le deuil serait-il interminable ?

Les réserves, les inquiétudes ou la mélancolie dont je viens de faire état ne sont pas seulement les miennes. Elles sont partagées, probablement, par une certain nombre de témoins encore vivants que Benoît Peeters a interrogés. Et sans doute par Benoît Peeters lui-même, qui accompagne sa biographie d’un livre, Trois ans avec Derrida, sous-titré « Les carnets d’un biographe ». Je cite l’auteur « dans de minuscules carnets, j’ai consigné les étapes de (ma) recherche : les rendez-vous et les lectures, les découvertes et les fausses pistes, les réflexions et les doutes que faisait naître ce travail ». L’ouvrage n’est pas un journal intime, nous prévient-il, encore que Benoît Peeters s’y montre, avec pudeur certes, un être sensible et, me semble-t-il, profondément honnête. Il a sans doute raison de le présenter comme « la chronique d’une expérience » ou « un immense contrepoint réflexif ». Quoi qu’il en soit sa lecture est passionnante. Il n’est pas habituel qu’un biographe nous ouvre ainsi son atelier et nous présente son cheminement intellectuel avec ses hésitations, ses repentirs : la leçon de Francis Ponge n’a pas été oubliée. J’ai envie de parodier le titre d’un livre du poète publié par Digraphe Comment une figue de paroles et pourquoi en « Comment une biographie de Derrida et pourquoi ». La question du comment occupe la plus grande partie de son carnet de bord et s’organise autour de la rencontre et de l’archive : rendez-vous avec les témoins, consultation des fonds Derrida en France et aux Etats-Unis et des correspondances.

« Les papiers seuls sont trop froids, les rencontres seules sont trop trompeuses ». Il lui faut également lire ou relire les quatre-vingts volumes de l’œuvre de Derrida, « immense, vertigineuse ». Une vie tout entière consacrée à la biographie de Derrida ne serait pas de trop. « Ce n’est pas une pure fiction, écrit-il : certains spécialistes ont fonctionné de cette manière, comme (…) Michel Jarrety pour Paul Valéry. » Et d’ajouter : « Ce livre sera fait de mes ruses autant que de mon savoir. » reste la question du pourquoi : pourquoi une biographie d’un philosophe, et plus précisément une biographie de Derrida ? Benoît Peeters cite un texte de Geoffroy Bennington : « J’imagine qu’on trouvera force anecdotes à raconter (probablement, pour la plupart, des histoires de voitures et de routes) et commentaires à rapporter (probablement au sujet d’autres philosophes). Mais ce type d’écriture, fondé sur la complaisance et la récupération, devra tôt ou tard se confronter au fait que le travail de Derrida en aurait sans doute ébranlé les présupposés. » Autrement dit : une biographie est-elle possible et à quelles conditions ? Bennington ajoute : « Est-il possible de concevoir une biographie multiple, stratifiée, plutôt que hiérarchisée, autrement dit fractale, qui échapperait aux visées totalisantes et téléologiques qui ont toujours commandé au genre ? »

Il n’y a pas à ce jour d’exemple d’un tel travail, observe Peeters. « Je cherche moins, au bout du compte, à proposer une biographie derridienne qu’une biographie de Derrida. » On devine la difficulté de l’entreprise à laquelle il s’est attaché. Il n’écrit pas un essai sur la philosophie de Derrida mais il veut « restituer un mouvement et les circonstances qui lui ont permis de s’élaborer ». Projet ambitieux, lui aussi, mais qui reste au bord de l’œuvre. Comment pourrait-il en être autrement ? On trouvera déjà dans Otobiographies, conférence prononcée par Derrida à l’université de Virginie en 1976, entre autres, une réflexion sur la nécessité « d’une nouvelle problématique du biographique en général, de la biographie des philosophes en particulier ». Il y montre qu’elle doit mobiliser d’autres ressources, « (autres qu des processus du type psychologiste, voire psychanalytique, historiciste ou sociologiste), et au moins une nouvelle analyse du nom propre et de la signature ». Il faut également considérer la part de plus en plus importante, dès 1991, dans l’œuvre de Derrida de la confession, de l’autobiographie. Je veux simplement donner un aperçu des problèmes de toute nature auxquels Benoît Peeters s’est confronté avec lucidité et intelligence.

Voici donc la première biographie de Derrida. Je l’ai lue avec émotion, j’y ai beaucoup appris. Elle m’a incité à relire l’œuvre, à revenir sur certains textes avec un regard nouveau. Il me semble qu’un lecteur intimidé par la réputation du « philosophe de la déconstruction » a tout intérêt à se lancer dans le Derrida de Benoît Peeters. Ne serait-ce que pour prendre la mesure des débats philosophiques et politiques du XXe siècle. (Peeters a raison : Derrida est « un grand penseur politique »). Il y découvrira l’essentiel des archives « personnelles » de Derrida (travaux scolaires, carnets, manuscrits, etc.) et la correspondance inédite. Benoît Peeters est le premier à avoir ainsi pu consulter tous ces documents. Comme Derrida ne faisait pratiquement pas de doubles de ses propres lettres, on imagine l’ampleur et la difficulté de ses recherches. (Citons parmi tant d’autres, els noms de ceux avec qui il échangea une correspondance : Althusser, Ricoeur, Blanchot, Foucault, Lévinas, Gabriel Bounoure, Paul de Man, Philippe Lacoue-Labarthe.) Il a eu accès également aux précieux courriers envoyés à des amis de jeunesse, Lucien Bianco et Michel Monory.

Les livres est divisé en trois parties : « Jackie (1930-1962) », « Derrida (1963-1983) », « Jacques Derrida (1984-2004) ». On peut – peut-être certains ne manqueront-ils pas de le faire – mettre en question la pertinence de cette division en périodes ou « tournants » de l’œuvre et de la vie. Remarquons simplement que Benoît Peeters se réfère ici à une problématique derridienne, celle de la signature et du nom propre : « Etre mort, écrivait Derrida dans Otobiographies, signifie au moins ceci qu’aucun maléfice ou bénéfice, calculé ou non, ne revient plus au porteur de nom mais seulement au nom, en quoi le nom qui n’est pas le porteur est toujours a priori un nom de mort ».

Je ne peux évidemment que donner quelques repères dans le cadre d’un article et inviter mon lecteur, encore une fois, à découvrir par lui-même ce Derrida. Il m’est difficile d’aller plus avant, d’autant plus que je fus quelquefois partie prenante de cette aventure, avec Digraphe par exemple. Je me retrouve, à mon tour, lisant et relisant au bord des larmes cette vie, comme un fantôme parmi d’autres fantômes. Je ne peux en parler qu’à l’oblique. Au bout du compte, seuls le poème ou la fiction me permettront de dire, de ne pas taire, ce dont je ne peux pas parler. Benoît Peeters s’est demandé quel fut pour lui l’enjeu de cette biographie. Donner à voir, à comprendre ou à aimer Derrida ? Il est certain, à mes yeux, qu’il l’a donné à aimer.

Jean Ristat

Derrida, de Benoît Peeters, éditions Flammarion, 740 pages, 27 euros
Trois ans avec Derrida, Benoît Peeters, éditions Flammarion, 248 pages, 18 euros

Novembre 2010 – N°76