Paris, dans l’ombre des Lumières

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L’historienne Arlette Farge, spécialiste des archives de police au XVIIIe siècle, publie un ouvrage aussi savant qu’attractif concernant le mode de vie du petit peuple de Paris entre la Régence et la Révolution. Une sorte d’envers du décor à l’ombre des Lumières que les élites intellectuelles de l’époque et beaucoup de philosophes ont bien souvent renoncé à peindre ou choisi d’occulter… Par Jean-Claude Hauc Lire la suite

Robert McAlmon : I love Paris in the springtime

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« La Nuit pour adresse » de Maud Simonnot fait revivre en Robert McAlmon, un des plus sympathiques et des plus brillants écrivains anglophones vivants à Paris dans les années 20. Le fait que sa réputation se soit par la suite estompée est caractéristique de notre histoire intellectuelle qui privilégie les auteurs à succès et relègue les autres dans une sorte de brouillard… François Eychart Lire la suite

Jacques Yonnet, chroniques de l’infraville

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Les éditions de l’Echappée publient « Troquets de Paris », une sélection de chroniques que Jacques Yonnet rédigea pour « L’Auvergnat de Paris ». Ce recueil vient s’ajouter au seul ouvrage publié du vivant de Yonnet, « Rue des Maléfices » (1954), pour former un bref corpus dont se détachent trois motifs : l’exploration inlassable du vieux Paris, le goût du merveilleux, et l’expérience de la Résistance…. Par Sébastien Banse Lire la suite

Le désarroi d’une génération


Le désarroi  d’une génération

Le nouveau roman de Serge Safran s’attache aux illusions de la génération qui a suivi 1968.

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Le Voyage du poète à Paris, de Serge Safran, Éditions Léo Scheer

Avec son Voyage du poète à Paris, Serge Safran présente une histoire dont le fond est assez simple, bien qu’elle foisonne de détails savoureux, une histoire d’un temps très proche, puisqu’il se trouve juste derrière la porte de notre mémoire. La France est encore pour quelques mois sous le règne de Giscard, mais le narrateur, Philippe Darcueil, qui se veut poète et l’est sans aucun doute, n’en a cure. Il quitte l’Ariège, où il a résidé dans une communauté avec l’insouciance d’une vie très bohème, teintée d’esprit soixante-huitard. Tel Rubempré, il est en route pour Paris afin de s’y faire une position, car il se croit promis à un bel avenir, du moins celui qu’à trente ans tout ambitieux s’autorise à espérer. Pourquoi pas ? Reste à savoir si ce genre d’opération est facile à mettre en œuvre malgré les appuis dont on peut disposer. En réalité, en Ariège, Darcueil laisse avant tout Sandra, jeune lycéenne de seize ans très amoureuse, dont il a goûté les faveurs avec avidité et envers qui il ressent, non seulement un attachement physique très fort, mais un sentiment complexe de possession. Sandra est pour lui un ornement de luxe, voire de grand luxe, ce dont il se rend compte progressivement quand il est à Paris, mais elle n’a pas pour autant acquis le statut d’alter ego sans qui la vie dans sa plus grande ampleur serait impossible. Si leur aventure n’a pas tourné ainsi, c’est parce que Darcueil préfère être aimé qu’aimer, recevoir que donner. Sous des apparences d’autorité, c’est un faible inquiet et tourmenté, trouvant moins dans les autres qu’en lui-même ce qui lui permettrait de rayonner. En quittant Sandra, il sait que la séparation altérera gravement leur relation et il affronte cette perspective avec une inquiétude qu’il croit pouvoir refouler par la présence d’amies et d’anciennes partenaires. Comme bien d’autres qui ont cru que Paris est le lieu idoine pour être reconnu, Darcueil se retrouve condamné à attendre on ne sait quel miracle dans un petit appartement, taraudé par l’angoisse et la solitude. Ce ne sont pas les piges et le boulot de sondeur qu’il décroche qui sont de nature à provoquer son enthousiasme. Ses souffrances sont réelles, au point de l’amener à tâter du chantage au suicide pour forcer la main des amis qui tardent à l’aider. Quant à Sandra, lassée d’attendre, elle se trouve des compensations et ajoute la jalousie à ses problèmes. Dans ses moindres détails, le Voyage du poète à Paris montre comment Darcueil macère dans ses inquiétudes, ses fantasmes érotiques, ses calculs amoureux, ses doutes, sa mélancolie, comment il se débat dans des frustrations issues de son repliement sur soi, comment, finalement, il est victime de son égoïsme.

Avec ce court roman, Serge Safran donne un portrait douloureux mais beau d’une génération qui a connu les films de Godard et de Truffaut, la musique de Garland Jeffreys, d’une génération qui a cru que la vie s’ouvrait toute grande devant elle, qu’elle allait s’imposer à la société et qui finalement n’aura été qu’un jalon vers l’époque actuelle, avec ses destructions de valeurs sociales, sa frénésie d’égoïsme, son culte des gagneurs et son mépris des vies ordinaires – comme si une vie pouvait être ordinaire –, son indulgence pour les puissants et la sévérité brusquement retrouvée dès l’instant qu’il est question des fautes des petites gens. Le Voyage du poète à Paris est l’histoire d’une embellie qui a tourné en flétrissure.

 

François Eychart

 

Le Voyage du poète à Paris, de Serge Safran, Éditions Léo Scheer, 160 pages, 17 euros.

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L’impressionnisme, dernier refuge d’un art en crise ?


L’impressionnisme,

dernier refuge d’un art en crise ?

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Monet - Cathédrale de Rouen

Cette année est marquée par un nombre impressionnant d’expositions concernant l’impressionnisme. Comme cet été en Normandie (surtout au musée des Beaux-Arts de Rouen, où, aux côtés des Pissarro et des célèbres Cathédrales de Monet, on a rassemblé de modestes épigones locaux, mais aussi au Havre avec une médiocre exposition Degas) et cet automne à Paris avec l’exposition phare de Monet au Grand Palais et celle de Monet et l’abstraction au musée Marmottan. Avec la très intéressante exposition de la sculpture de Degas à la Piscine de Roubaix et la pléthore d’ouvrages en tous genres qui accompa­gnent ce genre de manifestations, nous vivons bien à l’heure de ce qui aurait dû s’appeler l’École des Batignolles si un mauvais coucheur de journaliste, Louis Leroy (dans le Charivari d’avril 1872) n’avait pas inventé ce vocable qui allait faire fortune. Mais l’impressionnisme est une formule creuse. C’est Manet qui en est l’instigateur par ses rencontres au Café Guerbois. On a pu y voir Fantin-Latour et Cézanne, qui sont très loin des aspirations des Sisley, Pissarro et Monet. Manet lui-même, malgré une parenthèse où il s’est rapproché d’eux dans son écriture plastique, travaille dans une autre optique. Et même entre eux, la marge est grande entre Caillebotte, Renoir, Berthe Morisot et Bazille. Des valeurs communes, des combats communs (avec l’exposition des artistes indépendants pour faire pièce aux refus du jury du Salon), qui sont mis à mal après la Commune : Manet rassemble les siens au café de la Nouvelle Athènes et Degas tient son cercle au Rat Mort avec son ami Forain et les Italiens de Paris (Zandomeneghi De Nittis, Martelli). La belle unité de façade du début n’existe déjà plus !

On peut s’interroger, au-delà de leur intérêt propre, sur les raisons qui ont amené toutes ces institutions à cette célébration. À une époque où l’art contemporain est imposé dans tous les musées de France et de Navarre, n’est-ce pas là un contre-feu des conservateurs (le mot n’est pas innocent !) pour satisfaire un public toujours plus désorienté et une volonté de rétablir des valeurs traditionnelles en jouant sur le caractère révolu­tionnaire en leur temps de ces artistes ?

Gérard-Georges Lemaire


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Chimène chez Lipp

Chimène chez Lipp

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La soirée s’acheva en triomphe. Vingt rappels. À Paris, on dit « standing ovation ». Quelle Chimène, il est vrai !Et lui, quel Cid ! Au temps de Corneille, on avait dit « beau comme le Cid », puis on ne l’avait plus dit pendant trois siècles, puis on l’avait à nouveau dit, lorsque Gérard Philipe avait été Rodrigue en Avignon, puis on ne l’avait plus dit pendant quarante ans, et puis, en ces premiers jours de 2004, on le redisait pour eux. « Beaux comme le Cid ! » Les critiques les plus sévères, sans s’être évidemment donné le mot, avaient ainsi titré leurs comptes rendus.

« Beaux comme le Cid ! » C’était à l’Odéon. Après avoir salué les amis venus les complimenter dans leurs loges, le beau Jérôme Lanthier (Rodrigue) et la belle Geneviève Martineau (Chimène) sortirent par la porte des artistes qui donne du côté du Luxembourg. Ils prirent la rue de Vaugirard, pour ne pas repasser par la place du théâtre où une centaine de spectateurs, une heure après le baisser de rideau, s’attardaient encore, ne parvenant pas à quitter ce lieu magique où, une fois de plus, un texte dramatique, les entraînant loin de leur quotidien, leur avait dispensé passion, mystère, beauté.

Ils s’immobilisèrent un instant. Molière, jadis, avait foulé ce pavé de Paris. On entendait le bruissement de la foule. Geneviève frissonna. « Quel triomphe ils nous font ! » dit-elle gravement. « Oui… dit Jérôme. Ils semblent heureux. Tout n’est pas perdu si, dans cette vie pourrie, nous pouvons leur apporter un peu de rêve… »

Il avait pris son bras, ils descendirent rapidement la rue de Vaugirard, elle était presque aussi grande que lui, elle marchait du même pas, elle glissa sa main dans la main du jeune homme, ils s’aimaient bien, ils étaient amants occasionnels, et toujours lorsqu’ils jouaient ensemble. Sans cesser de marcher, il dit : « On va chez moi ? » Ils avaient dîné à 7 heures dans un japonais, rue Monsieur-le-Prince, c’était loin. « Non, je crève de faim, dit-elle, je mangerais un âne mort ! Allons chez Lipp. » « Moi aussi, j’ai très faim », dit-il. Ils s’accordaient en tout, mêmes désirs, au même moment, c’est une des raisons pour lesquelles, malgré les aléas de leur métier, ils demeuraient unis.

Accélérant le pas, ils dévalèrent la rue Bonaparte, passèrent devant le commissariat du 6e où un policier, en gilet pare balles, montait la garde, puis devant l’église Saint-Sulpice où, il y a cent ans, Huysmans avait fait galoper Durtal, en quête de messes noires. « Tu connais le poème surréaliste ? » lui demanda-t-il. « Je ne sais plus… » « Quand je vois les tours de Saint-Sulpice / Je pisse. » Elle s’arrêta net. Il dit : «Qu’est-ce que tu fais ? » « Quelque chose que tu ne peux pas faire pour moi. Rien que de t’avoir entendu parler de pisser, ça m’en a donné envie ! Le flic ne regarde pas de notre côté ? » « Non. » « Tiens mon sac. Vite ! »

Il prit son fourre-tout, elle s’accroupit entre deux voitures, baissa son slip, pissa très fort en poussant un soupir de soulagement… puis, comme au bruit décroissant de la pisse dans la rigole, le Cid comprit qu’elle avait bientôt fini, il s’accroupit vivement à son tour, et glissa la main droite sous le sexe de Chimène, recueillit les dernières gouttes, si chaudes, qui s’échappaient d’elle. Elle avait fini. D’un bond, elle fut debout. Souplement, elle se reculotta. Elle reprit son grand sac. Le Cid humait ses doigts légèrement mouillés. Il les passa sous le nez de Chimène. Il avait l’air surpris. « Ta pisse est parfumée ! » « Petit nigaud, dit-elle. Tu as touché ma chatte. » Il sourit. Quand elle se disait que, le soir, elle ferait l’amour, elle parfumait tout. Elle lui pinça la joue et le regarda tendrement. Elle se sentait libre, belle, et en verve. « Qu’est-ce qui distingue la femme de la chienne ? dit-elle. Shalimar, de Guerlain. »

Chez Lipp, c’était plein. Ils se fichaient d’ailleurs d’être avec les gens chics, qui veulent se retrouver dans les salles du bas pour se sentir entre eux. Ils prirent une table dans la terrasse vitrée qui bordait le trottoir. « J’adore voir les gens passer à nous toucher ! dit-elle. Au théâtre, sous le feu des projos, on est dans un trou noir. Qu’il y ait mille personnes devant soi ou qu’il y en ait dix, on se sent seuls. C’est douloureux. » Ils avaient pris place face à face. Elle posa près d’elle, sur une chaise, le grand fourre-tout contenant rôles, presse, photos, lettres d’amour, baise-en-ville et énorme trousse de maquillage, qui est l’accessoire obligé des comédiennes.

Jérôme consultait la carte. Il avait envie d’une choucroute, mais elle dit : « Prenons une côte de boeuf pour deux, je te dirai  pourquoi. » « Et on boit quoi ? » Elle était classique. « Du saint-amour bien frais, cuvée Cazes. » « O.K., chérie. » De nouveau, elle effleura sa joue de la main. Il tendit le visage vers elle. Elle y lut le désir. « J’aime bien les yeux gris, dit-elle. Et j’aime bien quand tu m’appelles chérie. » « Pourquoi ? » «Une idée, comme ça… » Il baissa les paupières. Elle le regarda de ses propres yeux verts remplis de tristesse.

Un garçon aux moustaches frisées au petit fer et ayant au revers de sa veste courte, à queue-de-pie, de satinette noire, le « rondin » – un bouton d’acier portant son numéro d’ancienneté dans la maison (celui-ci, le 9) –, déposa devant eux la côte de boeuf saignante, magnifique. Le maître d’hôtel qui, raidi, attendait que le garçon eût accompli cet acte d’une souveraine difficulté, demanda s’il fallait entièrement la désosser. « Non, dit-elle, qu’on la découpe seulement en tranches, et qu’on laisse l’os. » « Bien, Madame. » Ainsi fut fait. Pompeusement, le maître d’hôtel et le garçon se retirèrent. Lorsqu’ils eurent franchi la porte tournante séparant la terrasse de la salle principale, se penchant en avant, elle dit à Jérôme : « Et maintenant, mangeons avec nos doigts, mon ange !… J’ai envie de manger salement !… » « Bien sûr. »

Sur le trottoir, de l’autre côté de la vitre, des passants, qui les avaient peut-être reconnus, s’arrêtèrent quelques secondes. Eux riaient. Ça ne les gênait pas. Au contraire. Comme une dame, assez élégante, scotchée à leur hauteur, demeurait médusée, les yeux ronds, Jérôme prit des doigts un épais morceau de viande, et l’enfonça dans la bouche de Geneviève qui, les lèvres écartées au maximum, s’efforça de l’engloutir.

Ils mangèrent le plus salement qu’ils purent. Ils étaient barbouillés de sang et de sauce au vin. « Oh, dit-elle, en s’essuyant les lèvres d’un revers du poignet, tu as vraiment la gueule du Cid Campeador, une fois qu’il a fait une tuerie des Maures ! » « C’est vrai, ça ! Si on montrait sur scène les choses comme elles se sont réellement passées, on se marrerait ! » « Ouais ! Je suppose que Rodrigue devait se laver toutes les trois semaines et changer de dessous deux fois par an ! » « Quant à la chatte de Chimène, elle puait ! » Ils commençaient à avoir un peu trop bu. Elle commanda pourtant un second saint-amour. Le sommelier l’apporta tandis qu’ils finissaient le reste de la viande avec leurs doigts. Ils avaient maintenant, l’un et l’autre, des mains d’équarrisseur. Ils n’avaient plus qu’à lever le dernier verre. « Tu portes un toast ? » demanda-t-elle à Jérôme, en lui adressant un clin d’oeil qu’il ne vit pas, à travers le verre de vin. « Au théâtre, Chimène, parce qu’il va mourir ! » « C’est nous qui sommes moribonds », dit-elle.

La bouteille vidée, elle déplia sa serviette devant elle et dit à Jérôme : « Ne raconte jamais que j’ai piqué une serviette chez Lipp ! » Puis, elle enroula prestement l’os encore saignant, long de vingt centimètres, dans cette serviette, et glissa la serviette dans son fourre-tout. Ni vu ni connu. Jérôme régla l’addition. Ils sortirent.

Il habitait à cent mètres de là, rue de l’Abbaye. Ils se dévêtirent, prirent un bain ensemble. D’abord, l’eau fut un peu rouge. Ils vidèrent la baignoire, ils recommencèrent, ils se savonnèrent, se massèrent, dans l’eau délicieuse. Lui était un grand type mince et même maigre, osseux, musclé, la peau mate. Elle était aussi grande que lui, de formes plus athlétiques, les épaules larges, peu de seins, un beau cul, de belles jambes, la peau très blanche. Quand elle était en confiance, elle ne détestait pas être enculée. Jérôme lui disait, quelquefois : « J’aime bien faire l’amour avec toi, parce que, par-devant, on peut te prendre comme une femme et, par-derrière, comme un homme. » « C’est vrai, répondit-elle. Je suis économique.»

Après s’être baignés, ils revinrent dans la chambre. Ils laissèrent les lumières allumées. Elle avait posé son fourre-tout au pied du grand lit. Elle s’allongea vivement sur le dos. Il se tint à califourchon, légèrement penché, au-dessus d’elle. Elle écarta les cuisses pour qu’il la vît bien. Elle était absolument épilée. Il bandait, il tenait sa queue dans sa main droite, étant un peu ivre, il ne se contrôlait plus très bien, il dit faiblement : « Dis-moi que tu m’aimes un peu… »

Elle fit non de la tête, et parla très vite. « Non… je ne t’aime pas, tu le sais bien. Vois-tu, mon petit Jérôme, au théâtre, nous passons notre temps à dire des mots d’amour sans nous aimer… Lorsque nous sommes redevenus nous-mêmes, qui sommes-nous, vidés de tous ces mots ?… Oh, je me hais moi-même… je hais ces personnages qui me tuent !… » Passant une main sous le lit, elle y prit un masque, une tête de mort en caoutchouc que le jeune homme mettait, parfois, pour s’amuser, elle se le colla sur le visage. Puis, de la même main, elle prit l’as de la côte de boeuf, dans le fourre-tout, et la lui tendit en disant : « Branle-toi ! Branle-toi sur moi sans me toucher… et puis défonce-moi avec cette côte de boeuf… Oh, je t’en supplie… si tu m’aimes un peu, fais ça pour moi !… » Il resta sidéré, il secoua la tête, « Mais tu deviens folle ! » et, avançant la queue, il s’efforça de la pénétrer.

Elle cria : « Non ! Non ! Je ne veux pas ! J’en ai marre des mots, des hommes, de l’amour ! » D’un mouvement violent, elle lui échappa, et tandis qu’il ne pouvait retenir un râle de douleur, elle s’enfonça l’os dans la fente.

Pierre Bourgeade

N°58 – Avril 2009

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La vie est chair


La vie est chair

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Note de tête, la sueur. Notes de cœur, le musc. Notes de fond, la terre. Définitivement, Une éducation libertine est un roman qui sent, convoquant tous les sens à sa lecture comme autant de terminaisons nerveuses au contact de la profusion verbale. Gaspard, jeune Quimpérois échoué sur les bords de la Seine dans un Paris incarné, va connaître tour à tour la misère, les splendeurs, puis la déchéance d’une vie prédestinée. « J’irai à Versailles », décide-t-il, en Rastignac du Finistère alors traînant dans les culs-de-basse-fosse, persuadé d’avoir cheminé jusqu’au cœur vibrant du royaume de France par un quelconque déterminisme, en quête de sa propre vie, « mais certainement pas cette misère parasitaire. » De misérable gueux rampant dans la fange des faubourgs, à vulgaire apprenti perruquier, il gravit peu à peu les échelons de la société comme il descend les marches de l’enfer. Un contrat faustien guide ses pas. Soudain instruit de sa libertine raison d’être par Etienne de V., notre héros n’aura de cesse de s’élever dans le monde en se jetant dans les draps de gens-à-particules. Une certitude l’étreint, « les hommes ne sont que les barreaux de l’échelle, il faut y poser le pied pour s’élever », considérant dès lors le verbe aimer comme un verbe du troisième âge, conjugué au masculin exclusivement. Sans cesse en équilibre entre l’abîme magnétique du « Fleuve » (la Seine personnifiée, ouvertement comparée au Styx) et l’air vicié des hautes sphères aristocratiques, il accomplira tout au long de son calvaire ce pour quoi l’obscur comte de V. l’aura désigné : un destin de chair, frayé dans les arcanes doucereux du grand monde. Successivement tapin du bordel de la prophétique rue du « Bout-du-monde », puis giton de la noblesse sénescente, le lascif arriviste se laisse aspirer par le ventre d’un Paris digérant les hommes de toutes conditions, avec la Seine pour suc gastrique. Sa domination progressive de la noblesse va de pair avec sa répulsion pour ses acteurs, la dépossession graduelle d’un corps devenu unique tribut de sa réussite… Jusqu’à sombrer sous le niveau de l’amer, le rejet définitif de soi par la scarification mortelle.

Olfactif, sensoriel, sensuel, organique, le projet de Jean-Baptiste Del Amo se veut avant tout une immersion, une plongée en apnée dans le corps… Pas celui d’un homme ou de tous, mais celui d’un siècle tout entier : le 18ème siècle. Paradoxalement, le Siècle des Lumières cache mal ses ombres et autres anfractuosités socio-économiques et sexuelles. On pense naturellement à Balzac ou à Stendhal, mais plus sûrement encore à Süskind, Laclos, Woolf, Cunningham et Sade, désigné ici comme l’auteur d’un roman vendu « sous le manteau, un livre à la philosophie sulfureuse, aux gravures orgiaques. » Une construction symétrique, un style confinant au précieux, une précision lexicale d’orfèvre, Del Amo donne la (trop) pleine mesure de ses capacités. A force d’érudition stylistique, de doctes descriptions, l’auteur rigidifie parfois son propos, obscurcit sa trame – la jeunesse pèche souvent par excès de zèle. Reste un roman néanmoins riche d’une lucidité intemporelle quant à la condition humaine, mâtinée d’un existentialisme sombre (« Nous portons l’instrument de nos morts prochaines, caché en notre sein, quelque part, attendant en silence, d’une patience infinie »). Del Amo nous rassure : le roman n’est pas mort, l’encre de ses pages transpire encore la noire sudation de l’âme.

Matthieu Lévy-Hardy

Jean-Baptiste Del Amo, Une éducation libertine. Gallimard, 2008, 431 p. 19 euros.


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Paris pris, Paris tenu


Paris pris, Paris tenu

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Robert Giraud fut l’un des plus valeureux éclusiers de la nuit parisienne des années 50 et 60. Pas au sens actuel, entendons-nous. Il n’y a pas d’organisateur de soirées grandioses, ni de jet-setteur chez l’ami Bob, ainsi que ses amis le surnommaient. Plutôt un témoin du temps qui passe et du temps qu’il fait dans les rues et bistrots de la capitale, fraîchement sortie de l’après-guerre. Aujourd’hui passablement oublié, Robert Giraud, un temps chroniqueur aux Lettres françaises, a fréquenté tout ce que Paris a compté de figures emblématiques d’une époque sur le point d’achever son cycle, lorsque la pierre commençait à se fissurer d’effroi à l’approche du béton. Doisneau, Prévert, Fréhel, Robert Kanters, son éditeur chez Denoël… Connu de bon nombre des détenteurs de l’âme parisienne, Bob a croisé dans les eaux vives d’un Paris reprenant un cap dont la guerre l’avait dérouté. Ainsi, Paris, mon pote délivre, en quelques chroniques savoureuses, tout le nectar de l’atmosphère qui régnait alors que l’espoir revenait, que l’humeur était à la joie de la liberté retrouvée. Un verre dans une main, le crayon dans l’autre, Giraud semble aujourd’hui nous dire « suivez le guide, remontez le temps. Vous verrez, c’était pas mal ». De portraits d’ivrognes magnifiques en artistes de rues, Giraud donne ses couleurs à ce qui est resté figé en noir et blanc. Il saisit l’instant. Ici, à la Mouffe ou parmi les biffins des puces de Clignancourt. Là, le long du sinistre Canal Saint-Martin, ou encore sur les planches du Pont des Arts, le traînard Bob regarde, contemple, hume l’air, goûte les sons comme il écoute le vin… Celui des rues, comme de bien entendu.

On ne compte plus les grands témoins qui ont chanté Paris à travers les âges, mais puisque surtout la manière importe, saluons celle de Giraud pour ce qu’elle contient de si précieux, comme le souligne Olivier Bailly dans sa préface : « Et dans Paris d’alors l’humanité est partout, ses représentations sont multiples et infinies. Peut-être aussi qu’on est un peu à vif ; c’est qu’on la bien maltraitée, l’humanité, ces derniers temps ». A la manière de la photographie humaniste, prédominante ces années-là, Giraud dépeint des caractères avec une poésie toute naturaliste, balançant entre lyrisme urbain et argot mesuré. Il y a du Jean Renoir, du Prévert et du Michel Simon dans tout ça. Et déjà, la nostalgie des jours qu’on ne reverra plus : « Bien que déformée par des maternités successives, si la ville a pris un embonpoint de douairière, son éternel amoureux ne lui reconnaît que sa taille de jeune fille. Ajustée une fois pour toutes, la ceinture du Paris d’aujourd’hui est une frontière toute symbolique qu’effleure maintenant sans s’en apercevoir la foule qui déferle des banlieues et des cités-dortoirs ».

Amoureux des sans-grades, ami des gens-de-la-rue, chroniqueur alter-mondain, Giraud grave pour l’éternité le nom de ceux qui ne furent que des petites gloires, renversées par le train d’enfer du nouveau système naissant : « Mais qui pourrait écrire la complainte du Pont des Arts s’étirant phrase après phrase sur cent trente mètres de long ? Le temps des troubadours n’est plus, définitivement disparu avec le dernier d’entre eux, Paul Delarc, le célèbre fabriquant de sonnets ». Qui se souvient de la bande à Milo, du père Victor ou du clochard devenu peintre à succès, Maurice Duval ? Personne, bien entendu. Et pour cause, la figure locale ne vaut que par ce qu’elle représente : une mythologie de quartier qu’on ne partage qu’à reculons, de peur de la voir disparaître. Toutefois, 50 ans plus tard, il y a prescription. Giraud sait aussi se faire historien, comme avec ce cours sur l’origine des gitans de Paris qui remonte jusqu’à la bible. Ainsi, les Tziganes auraient été condamnés par Dieu à « parcourir la terre éternellement, entourés du plus noir mépris ». Leur crime ? Ils refusèrent leur protection à la Sainte Famille fuyant l’Egypte. Quelques siècles plus tard, soit précisément le 17 août 1427, les premiers Tziganes arrivèrent à Paris. Et Giraud d’entreprendre le récit de l’histoire des Roms dans la capitale, jusqu’à Bouglione ! Si Paris nous était ainsi conté tous les jours, qu’aurions-nous besoin des journaux du soir ? Ce serait, hélas, oublier un peu vite la décote croissante de la valeur humanité en ce début de millénaire.

Matthieu Lévy-Hardy


Paris, mon pote, de Robert Giraud Le Dilettante, 160 pages, 17€

Janvier 2009

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Un théâtre de la marionnette à Paris : mythe ou réalité ?


Un théâtre de la marionnette à Paris : mythe ou réalité ?

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L’année 2010 est celle de la majorité pour le Théâtre de la marionnette à Paris. Dix-huit ans de travail et de lutte pour la reconnaissance d’un théâtre de marionnettes de qualité. Dix-huit ans ponctués par un livre, le Pari de la marionnette au théâtre, témoignage de ce parcours si particulier et recueil des envies et des besoins encore à concrétiser. Car le TMP a ceci d’étrange qu’il est un théâtre sans lieu, un théâtre coucou, pour reprendre les mots de Roland Shön : « Le Théâtre de la marionnette à Paris est un théâtre sans théâtre fixe. Il fait ses oeuvres dans le nid des autres, un coucou théâtral. Il est là où d’autres théâtres lui laissent une place » . Depuis 1992, ce théâtre sans théâtre court à droite et à gauche en parvenant à assumer une programmation dans des lieux partenaires, là où on lui laisse une place. Démarré sous la direction de Lucille Bodson (désormais directrice de l’Institut international des marionnettes à Charleville-Mézières), c’est aujourd’hui Isabelle Bertola qui assume la direction et la programmation, accompagnée par une équipe dévouée et surtout entassée dans ses petits bureaux de la rue Basfroi à Paris.

L’histoire de ce théâtre, donc, est parsemée de promesses déçues et de projets de lieux, parfois de diffusion, parfois de fabrique, abandonnés pour diverses raisons. Le dernier en date, le projet de la gare Masséna, que le TMP partageait avec De rue et de cirque, est encore une fois avorté, alors qu’il était relativement avancé. De cette déception est né le projet du livre. « Cette déception nous a rendus un petit peu amers, et nous avons eu envie de montrer le travail qui a été fourni pendant toutes ces années. » C’est ainsi qu’Isabelle Bertola raconte la genèse de ce livre d’art. En effet, comment exposer la cohérence et la pertinence d’une démarche sur quinze ans lorsqu’on ne traverse que des lieux éphémères ? Comment raconter ce qu’est un « théâtre sans théâtre fixe » ? Si le lieu est toujours en suspens, le pari du livre, lui, est gagné. Dans ces 215 pages se confrontent des photographies de plateau (la plupart prises par Brigitte Pougeoise, photographe spécialisée dans la marionnette), des textes d’artistes (dont Roland Shön et Pierre Blaise, pour ne citer qu’eux) et des points de vue plus extérieurs, comme un entretien avec Didier Plassard, chercheur spécialisé depuis plusieurs années dans les arts de la marionnette. Il en ressort un ouvrage équilibré et qui donne à voir, au-delà de l’histoire du TMP, la diversité de la marionnette aujourd’hui et l’importance d’une reconnaissance pour cet art si souvent réduit à Guignol. Ce qui transparaît aussi à la lecture des textes d’artistes, c’est l’attachement à la structure du TMP. En cela, la quête d’un lieu aujourd’hui ne concerne pas uniquement la petite équipe qui porte le projet de ce théâtre coucou, mais aussi la légitimité de toute une profession. Le texte de Roland Shön est d’ailleurs très éloquent sur la question. Même s’il existe l’Institut inter­national de la marionnette à Charleville-Mézières, et d’autres lieux conventionnés à travers la France (notamment le TJP à Strasbourg), la construction ou l’aménagement d’un lieu pour le TMP à Paris serait un signe fort d’une reconnaissance politique et institutionnelle envers les arts de la marionnette. Isabelle Bertola et l’équipe du TMP ne revendiquent d’ailleurs pas ce lieu pour leur confort personnel, mais l’envisagent bien comme un outil au service de la production des spectacles. Sans renier la richesse de leur travail de terrain et des différents partenariats (le TMP s’installe régulièrement au Théâtre de la Cité internationale, dans la ville de Pantin ou encore au Théâtre de la Villette, pour ne citer que quelques lieux de diffusion), elle n’oublie pas que la question de la production des spectacles, d’un lieu d’accompagnement et de résidence reste sans réponse. Concernant ce nomadisme, Isabelle Bertola précise : « C’était une contrainte dont nous avons su tirer profit. Nous avons eu cette intelligence de ne pas en faire un frein. Au contraire, cela nous a plutôt stimulés, et nous avons imaginé des solutions pour dépas­ser cette contrainte. Cela n’empêche que cette même contrainte nous a empêchés de faire d’autres choses, et donc de développer le projet autrement. Je pense que le projet n’aurait pas été plus faible si nous avions eu ce lieu, puisqu’au contraire il y aurait eu d’autres atouts au niveau de l’international, de la visibilité, des résidences, de l’accompagnement et de l’implication dans la production. » C’est pourtant une question centrale, la mission d’un théâtre ne pouvant se résumer à la diffusion des spectacles.

Malgré tout cela, le TMP poursuit sa route, singulière et pourtant riche, assumant son manque de domicile fixe jusqu’à créer un festival hors des théâtres. C’est ainsi que Valise(s), de François Lazaro, a pu être joué dans des foyers d’immigrés, mais aussi d’autres spectacles dans des musées, des hôpitaux ou même des entreprises. À l’heure où les gens du voyage sont stigmatisés, que dire d’un théâtre nomade, sinon qu’il est un espace de résistance et que s’il pouvait enfin se poser dans un lieu fixe, ce qu’on ne peut que lui souhaiter, il n’en oublierait pas sa trajectoire, faite de tous les lieux qu’il a occupés. « Et même si l’on pouvait enfin se poser dans un lieu qui nous permette de développer les autres aspects de notre projet, on continuerait ce travail-là, parce qu’il est trop riche, trop intéressant, sauf que l’on pourrait passer des commandes à des compagnies, leur donner des espaces pour répéter, on serait équipé techniquement… » : avoir des conditions dé­centes de travail en somme, et pouvoir assumer pleinement les missions d’un théâtre public. En attendant ce jour, le Pari de la marionnette permet au moins d’appréhender ce que fut ce travail, et ce qu’il reste encore à défricher et à arpenter. On souhaite qu’après ces dix-huit années d’errance s’ouvre une nouvelle ère, celle où la marionnette aurait droit de cité dans Paris, et où fleurirait un théâtre à la place d’un bureau de conseil en management.

Sidonie Han

Le Pari de la marionnette, Éditions de l’OEil, septembre 2010, Paris, 215 pages, 30 euros.

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Une nuit blanche avec Man Ray


Une nuit blanche avec Man Ray

***

Chaque jour, des cars déposent des bataillons de touristes en tenue de combat (le plus souvent jean et baskets) dans les grands lieux historiques, ou reputés tels, de Paris. Ils envahissent au pas de charge les musées, les églises, les places et les avenues, flanqués d’un guide bavard qu’ils écoutent d’une oreille distraite. Il y a les passages obligés : la Joconde, bien sûr, au Louvre, Notre-Dame, la tour Eiffel, le Sacré-Coeur, que sais-je encore ?

Je me suis pris à rêver, maintenant que l’automne vient d’arriver, à d’autres promenades. J’imagine, par exemple, un circuit qui nous conduirait du 56, rue de Varenne (7e arrondissement), au 2 bis, rue Férou, près de l’église Saint-Sulpice (6e arrondissement). En s’armant de courage, on pourrait poursuivre jusqu’au 42, rue Fontaine (9e arrondissement).

Au 56, rue de Varenne vécurent Elsa Triolet et Louis Aragon. Il n’y a bien sûr aucune plaque pouvant renseigner le piéton de Paris. Je passais par là, un après-midi et, pris de nostalgie, je voulus revoir, un simple coup d’oeil, rassurez-vous, monsieur l’agent, depuis la porte d’entrée ouverte à deux battants, ces lieux où j’avais vécu quelques années… Les fenêtres du dernier étage, rien de plus ; circulez, il n’y a rien à voir.

En effet, il n’y avait plus rien à voir ici, pas plus qu’au 42, rue Fontaine, l’appartement d’André Breton, ou au 2 bis, rue Férou, l’atelier de Man Ray. Je me faisais l’effet d’un fantôme à la recherche d’autres fantômes.

Il faut dire que je venais de recevoir un élégant petit coffret contenant un DVD ainsi qu’un livre, This is Man Ray. Le livre, bilingue, recueille deux conférences inédites de Man Ray, et le DVD permet de voir un film réalisé par François Lévy-Kuentz. Ce dernier a filmé, en 1989, en urgence, l’atelier que Juliet et Man Ray ont habité dès leur arrivée en France en 1951. En 1989, le propriétaire voulut reprendre son bien et, malgré une importante et brillante pétition, « God save the studio », un classement provisoire du lieu par le ministère de la Culture, un procès confirma l’expulsion. Je laisse la parole à François Lévy-Kuentz : « Duchamp, Giacometti, Breton, Eluard, Paulhan, Dali, Buñuel et tant d’autres s’y étaient croisés (…). Le lieu semblait encore habité. Il y régnait un désordre organisé (…). Man Ray avait tout fabriqué de ses mains : meubles, fauteuils, tables. Il avait tendu un immense velum pour retenir la poussière et diffuser la lumière (…). Juliet avait longtemps rêvé que ce lieu devienne un centre de recherches, un lieu de mémoire et d’études. Ce film en est le dernier témoignage. »

En regardant ces images, je ne pouvais m’empêcher de penser à ma première rencontre avec Man Ray en compagnie d’Aragon, au début des années soixante-dix (Man Ray est mort en 1976). J’avais été fasciné par l’incroyable entassement d’objets, à première vue hétéroclite, dans ce qui ressemblait encore un peu à une grange de campagne. Mais, avec les années, le souvenir que j’en gardais avait perdu ses couleurs : je ne voyais et n’entendais plus que Man Ray me parlant de Sade, du surréalisme…

Le film de François Lévy-Kuentz et surtout les photographies de Carlos Muñoz-Yagüe m’ont en quelque sorte rendu la mémoire. Mais pourquoi avoir plaqué tant de musique sur la bande sonore ? Sauguet, Satie et quelques autres font certes ambiance années folles, mais était-ce bien nécessaire ? L’auteur, d’évidence, n’a pas voulu entraîner le spectateur dans un pèlerinage mélancolique et il a évité l’exercice de piété. Bien. Mais comme j’aurais aimé un peu de silence et une prise de vues simple, sans artifices ! François Levy-Kuentz a réalisé d’excellents films d’art : son Yves Klein et la révolution bleue a reçu le premier prix de la Mostra de Milan en 2007. Il a sans doute pensé qu’il fallait « faire surréaliste » pour pérenniser l’atelier de la rue Ferou. Pourtant son pouvoir de rêve, sa magie suffisaient à eux seuls. Pourquoi n’avoir pas montré tel quel cet antre du merveilleux ?

En revanche, le livre offre un vrai bonheur de lecture : les deux conférences prononcées par Man Ray, en 1966, sont remarquables par leur clarté et leur humour. À les lire, on entend la voix de Man Ray, et on est gagné par son insolence et sa liberté : « Je suis trop occupé à réaliser des oeuvres pour les exposer. D’ailleurs, je ne crois pas aux expositions. » La vertu pédagogique de ses textes est indéniable. Le lecteur apprendra la naissance de dada à New York au moment où Francis Picabia et Marcel Duchamp y retrouvent Man Ray : « Nous ne parlions pas la même langue, je parlais à peine français à l’époque, mais en regardant nos oeuvres respectives, il nous semblait avoir quelque chose en commun. Ils avaient tous les deux rompu avec le cubisme parisien et, moi, j’avais rompu avec les écoles qui m’entouraient… » Il arrive à Paris en 1921, rentre dans le groupe dada qui organise sa première exposition, à la faveur de laquelle il rencontre Éric Satie : « Petite barbe blanche, chapeau melon noir, pardessus noir, parapluie noir. Il avait l’air d’un croque-mort. » Je vous laisse le soin de découvrir la naissance d’une des oeuvres de Man Ray, le fameux Fer à clous. « Je n’ai aucune interprétation à donner. J’ai simplement déclaré que, dans l’esprit de dada, j’avais voulu rendre inutile un objet utile. »

Il sait, à l’occasion, rarement, être sévère, par exemple avec les dernières oeuvres de Chirico. Mais tout son être respire la générosité : « Je plaide pour la générosité et pour l’absence de critique et de jugement. » Il montre, avec justesse à mon sens, que le surréalisme est avant tout un mouvement littéraire « car le mot compte davantage que toute interprétation plastique ». Mais j’ai été particulièrement sensible à son discours lorsqu’il évoque, et à plusieurs reprises, sa double activité de peintre et de photographe. Il faut bien reconnaître que le photographe, l’inventeur de la rayographie en 1921 et de la solarisation en 1929, retient aujourd’hui davantage l’attention du public et de la critique que le peintre : « Pour la plupart des gens, c’est un problème ou, plutôt, une énigme : suis-je photographe ou bien suis-je peintre ? Suis-je obligé de choisir ? » Il explique, et c’est passionnant, comment il s’est mis à jouer avec la photographie tout en continuant à peindre.

Son honnêteté » éclate à chaque page : « Je n’ai jamais rien truqué ; je n’en ai pas besoin. (… ) En outre, pour réussir des trucs il faut énormément travailler. » On appréciera sa quête du plaisir, « motivation essentielle de l’existence. Tout est réalisé dans l’espoir d’atteindre le comble du plaisir ».

À la question de savoir pourquoi, lui, américain, vit en France, il me plaît qu’il réponde : « J’aime vivre partout où l’on me prend pour un étranger. »

Procurez-vous ce coffret. C’est une façon digne de célébrer ces journées du patrimoine et de passer une « belle nuit blanche ».

Jean Ristat

This is Man Ray, éditions Dilecta, 65 euros.


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