Contre le relativisme


Contre le relativisme

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Qu’il soit écrit en 1964 ou en 2004, l’avis reste inchangé : « Lorsqu’il se passe quelque chose dans l’art d’aujourd’hui, c’est au cinéma et non pas ailleurs que ça se passe. » Là où la littérature reste prisonnière des mots et des idées, le cinéma est le seul pour Michel Delahaye à avoir conservé sa capacité à surprendre, à rendre compte du monde et de l’époque, à les faire sentir en indiquant parfois à ses habitants une direction à suivre. Les films ne valent donc pas pour eux-mêmes mais parce qu’ils permettent de se projeter au-delà, d’esquisser par leurs choix formels et narratifs un avenir possible et souhai­table. À l’aune de ce principe, la sélection des cinéastes présents dans ce recueil de texte écrits entre 1960 et 2004, pour les Cahiers du cinéma et ensuite, trente ans plus tard, pour la Lettre du cinéma, sur­prend moins qu’elle ne stimule : Hawks, Vidor, Rouch, Lang, Pasolini, Oliveira, Pagnol, Larry Clark, Straub et Huillet, Bozon. Chacun d’eux se collette avec la réalité, donne naissance à travers la cohérence interne des films et de son œuvre à ce que le critique nomme une parole véritable, « une parole sur le présent. Car si elle est vraie sur le pré­sent, c’est qu’elle est enracinée dans le passé et qu’elle engage aussi l’avenir ». Certes, le propos de Michel Delahaye paraît souvent moraliste, sa représen­tation des femmes déplaît parfois, mais la clarté de sa réflexion, sa précision dans la description narrative et lan­gagière des films offrent au lecteur la possibilité d’aimer davantage encore les œuvres évoquées, dessinent même une manière de les aimer qu’il n’avait pas encore entrevue. En 2007, Pascale Bodet et Emmanuel Levaufre avaient rencontré Michel Delahaye pour un film passionnant, le Carré de la fortune, où le critique, après avoir exposé sa pensée, était confronté aux questions fausse­ment naïves et souvent impertinentes des cinéastes. Ses choix cinéphiliques et critiques s’y trouvaient justifiés par sa vie même : les petits boulots et les bifurcations inattendues. Ce recueil est l’occasion de revenir aux textes, de retrouver le cheminement d’une pensée qui s’adresse résolument « à ceux qui, ayant déjà un pied dans la tombe de l’apathie, voudraient bien faire l’effort nécessaire pour ne pas y mettre l’autre ».

Gaël Pasquier

À la fortune du beau, de Michel Delahaye. Capricci, 2010, 336 pages, 16 euros.