Le secret de Jean Paulhan

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Jean Paulhan fut un « guerrier appliqué », pour reprendre le titre de l’un de ses récits, qui figure dans le tome 1 de ses « Œuvres complètes éditées » chez Gallimard sous la direction de Bernard Baillaud, qui nous donne aujourd’hui les volumes IV et V rassemblant la critique littéraire de Paulhan… Par Didier Pinaud Lire la suite

L’intégrale d’Isaac Babel


L’intégrale d’Isaac Babel

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L’aventure terrestre d’Isaac Babel s’est terminée en 1940 sous les balles d’un peloton d’exécution sur ordre de Staline. Il avait alors quarante-cinq ans. En même temps que lui disparaissaient les derniers récits auxquels il travaillait. En 1954, à peine un an après la mort de Staline, les accusations d’espionnage étaient balayées, l’homme était réhabilité mais les textes saisis n’ont pas pour autant réapparu. L’œuvre de Babel reste donc amputée des ultimes écrits.

Bien qu’il ait commencé sa carrière avec l’appui de Gorki et que cela ait longtemps joué en sa faveur, la diversité des appréciations à son sujet masquait bien des jalousies tenaces. Comme on le sait, le talent ne fait pas que des amis, et les protections dont Babel bénéficiait, son train de vie, son appartenance à la Tchéka dans sa jeunesse, sa judéité, le fait qu’il ne voulait pas se mêler à des querelles qui lui paraissaient stériles, tout cela constituait autant d’éléments qui en ont fait la cible de diverses factions littéraires. En réalité, il ne lui a pas été facile de s’imposer, le contenu de ses livres n’ayant cessé de provoquer polémiques et critiques.

L’accueil fait à son ouvrage le plus connu, Cavalerie rouge, est symptomatique de la manière dont les milieux littéraires et politiques l’ont considéré, alors même qu’il était une des étoiles montantes de la littérature soviétique. D’un côté, des louanges pour la maîtrise littéraire remarquable, de l’autre, des attaques sur le sens. Ainsi, Cavalerie rouge, qui relate la campagne militaire contre la Pologne en 1920 après que celle-ci eut envahi l’Ukraine, provoqua-t-il la colère de Boudionny, le chef de la cavalerie. Qu’est-ce qui était en cause?

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Isaac Babel, Oeuvres complètes, éditions le Bruit du temps

À l’évidence, l’image que Babel donnait des soldats rouges. Il faut savoir que cette campagne de 1920 était un sujet sensible car l’Armée rouge n’avait pas réussi à prendre Varsovie et à libérer la Pologne de l’aristocratie. L’affaire s’était finalement conclue par un armistice défavorable à l’URSS et la perte de territoires. Mais ce n’étaient pas ces considérations qui animaient Boudionny. Il reprochait à Babel de ne pas avoir dépeint ses cavaliers comme les héros qu’ils étaient censés avoir été, c’est-à-dire animés d’un esprit révolutionnaire, empreints de noblesse de caractère et irréprochables de comportement. Or la réalité que le livre présentait est tout autre: à côté de l’héroïsme s’y étalaient l’inculture, les violences, les meurtres, les viols, l’antisémitisme, la haine des intellectuels, tout un ensemble de comportements de soldats façonnés par un abrutissement séculaire qui les rend féroces, égoïstes, cupides.

En fait, les cavaliers de Boudionny étaient des paysans semblables à ceux des rangs adverses. Ce qui les distinguait de leurs adversaires était moins la nature de leurs actes que le sens de leurs actes. Les blancs luttaient au nom de la civilisation pour le maintien de l’ordre et des privilèges, les rouges luttaient pour la révolution qui ne pouvait apporter que des bienfaits. C’est ce problème que Cavalerie rouge posait avec maestria. Il faut remarquer que Babel n’était pas le seul à mettre le doigt sur la contradiction entre des moyens affreux et des fins lumineuses. Alexandre Sérafimovitch le faisait aussi, bien que d’une manière différente, dans le Torrent de fer, qui montre comment la puissance de la révolte populaire, anarchiste dans son essence, violente dans ses manifestations, finit par se canaliser, s’apprivoiser, se discipliner puisque c’est là la condition de la survie.

Un passage de Cavalerie rouge résume ce que Babel veut faire comprendre :

« Je crie oui ! à la révolution, [dit le juif Guédali] je lui crie oui, mais elle, elle se cache et n’envoie que des coups de feu…

À quoi répond Babel, concernant les actes des soudards rouges :

Le soleil n’entre pas dans les yeux fermés, mais nous allons ouvrir les yeux fermés. » Pour une large part, toute la problématique littéraire et humaine de Babel est concentrée dans ces deux répliques. La question est bien de savoir comment ouvrir les yeux fermés, les ouvrir à plus d’humanité, à plus de beauté, qui sont les seuls objectifs dignes d’être poursuivis.

Cette dialectique de la fin et des moyens se trouve déjà mise au jour dans les premiers récits de Babel qui concernent le monde juif. Dans Histoire de mon pigeonnier, qui relate des événements politique de 1905, comme dans les Récits d’Odessa (1931) la question juive se pose avec grande acuité.

L’Église russe, qui vient de canoniser le dernier tsar, considère sans doute qu’il était bien doux le temps de la bonne Russie d’antan. À cette vision idyllique de la réalité, Histoire de mon pigeonnier oppose le vécu du jeune Babel, qui revient chez lui après avoir acheté des pigeons et se trouve confronté à un pogrom. La maison familiale vient d’être dévastée, l’oncle a été tué. La police n’a rien fait et ne fera rien, les pogromistes sont protégés. Les Récits d’Odessa sont une longue plongée dans ce monde juif qui s’organise comme il peut et dont le héros est finalement Bénia Krik, un chef de bande talentueux contre lequel rien ne peut être tenté. Mais Bénia n’est pas un simple voyou, c’est un homme qui a du cœur et une éthique. À ce titre, respectable. Dans un film ultérieur, réalisé en 1926, Babel le fera mourir car il n’y a pas d’avenir possible pour un voleur dans la société nouvelle.

Tout au long de ses récits, Babel fait entendre la force récurrente de l’antisémitisme qui pose pour la communauté israélite le problème de savoir comment vivre dans un tel contexte. Plier ou se révolter ? Pour Babel, comme pour bien d’autres intellectuels juifs, la solution sera la Révolution. Il se mettra donc à son service. Octobre 17 ne sera pas un coup d’État, comme croit pouvoir l’écrire la traductrice, mais le début d’une épopée révolutionnaire que Babel a partagée très tôt, dans les rangs de la Tchéka. Des tchékistes qu’il a alors connus, il parle comme suit : « Je possédais tout : des vêtements, de la nourriture, du travail et des camarades, fidèles dans l’amitié comme dans la mort, des camarades comme il n’en existe nulle part au monde, sauf dans notre pays. »

Babel affectionne le genre de la nouvelle qui lui permet d’atteindre rapidement à la véracité des faits ou des personnages. Il traque l’adverbe, l’adjectif, tout ce qui alourdirait son récit, tout ce qui l’empâterait et lui interdirait de faire surgir le détail révélateur dans sa pleine force. Quand il lui semble que son arsenal réaliste n’est pas suffisant, il s’évade dans des images d’une beauté et d’une capacité d’évocation étonnantes. Il a ainsi exposé son art littéraire : « Je prends un petit rien, une anecdote, une histoire qui traîne sur la place du marché, et j’en fais une chose à laquelle moi-même je n’arrive plus à m’arracher. Ça joue, c’est rond comme un galet. Ça tient par la cohésion de ses particules. Et la force  de cette cohésion est telle que même la foudre ne saurait la briser. » C’est pour cela que ces 1 300 pages sont indispensables.

François Eychart

Œuvres complètes,
d’Isaac Babel, traduction de Sophie Benech, Éditions Le Bruit du temps, 1 309 pages, 39 euros.

Marguerite Duras : Écrire, dit-elle


Écrire, dit-elle

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«Marguerite Duras irrite ou effraie, fascine ou déconcerte, et dans tous les cas fait violence, contre tout ordre et toute raison donnant à l’instinct sa chance et au désordre sa raison », écrit subtilement Christiane Blot-Labarrère dans l’ouvrage qu’elle lui a consacré en 1992. Si on peut en effet saluer « l’engagement » de l’écrivain ( dans la Résistance pendant la guerre, au parti communiste jusqu’en 1950, contre la guerre d’Algérie, dans les mouvements de mai 68, pour l’abolition de la loi contre l’avortement, par exemple), comme sa dénonciation des totalitarismes, du colonialisme, des injustices sociales, il faut bien reconnaître que ses provocations et certaines de ses prises de position, on se souvient du « sublime forcément sublime » concernant Christine V., ne pouvaient que heurter ses admirateurs comme ses détracteurs, donnant à ces derniers du grain à moudre.

Oui, le personnage dérange, mais comment le séparer de celui de l’écrivain, de cette voix inimitable à la cadence singulière qui, au fil du temps, se confondra avec sa propre écriture romanesque, théâtrale ou cinématographique, et cette petite musique de la phrase durasienne, mainte fois évoquée, qui offre toujours, quinze ans après sa mort, les échos et les résonnances du grand œuvre.

Etudiée dans les écoles, traduite dans plus de 35 langues, couronnée de plusieurs prix dont le Prix Goncourt, pour l’Amant en 1984, l’œuvre de Marguerite Duras fait toujours sens, comme le démontrent les nombreuses études, les diverses publications et travaux universitaires ainsi que les différents colloques qui lui sont consacré et que des associations comme la société Marguerite Duras, fondée par Catherine Rodgers et Raynalle Udris au Royaume Uni viennent activement animer ou relayer.

« J’écrirai ! ». La jeune Marguerite Donnadieu a environ dix ans lorsqu’elle se pose comme un défi à elle-même, en lançant à sa mère et au monde qu’elle sera écrivain. Une écriture, qui devra attendre quelques années pour être vraiment sienne, qui trouvera son point d’ancrage dans l’ambivalence de cette terre de l’enfance indochinoise tout à la fois ingrate et luxuriante, périlleuse et envoutante (et dont le profond mystère ne sera jamais totalement révélé), dans cette double appartenance à deux continents, à deux pays et dans un métissage puissamment revendiqué, mais aussi dans cette cellule familiale à laquelle il est si souvent fait référence. La famille « habitée à l’exclusion de tout autre lieu », bientôt en manque du père, Henri Donnadieu mort quelques années auparavant, que le frère ainé Pierre vient de quitter pour poursuivre une scolarité en France, et dont la mère, Marie Legrand, institutrice, adorée-détestée, si proche et si étrangère, sera à la fois le pilier et le danger. La mère victime, « réduite au désespoir », tout à son combat désespéré pour défendre son droit aliéné, jusqu’à la folie et l’épuisement.

Ecrire est ainsi prendre le réel à la source, c’est faire et refaire ce chemin étroitement mêlée à la vie, c’est flirter avec cette peur jamais totalement arrimée, c’est cette aliénation obligatoire « être là, à cette table tous les jours que Dieu fait, tous les jours, tous les jours », c’est à la fois une évidence, « ne pas pouvoir éviter de le faire, ne pas pouvoir y échapper » et une chance, « de se mêler de tout, à tout ». C’est finalement « la chose la plus importante qui [lui] soit arrivé ».

Ecrire, c’est donner au grain du temps de nouveaux sables, au passé de nouvelles transhumances, c’est prêter à ses résonances de nouvelles échappées, c’est questionner le foisonnement des êtres dans le fourmillement des visions « déjà là, dans la nuit », l’afflux des voix de toutes ces femmes (Anne Desbaresdes, Anne-Marie Stretter, Elisabeth Alione, Suzanna Andler ou Vera Baxter) qui « la contiennent » comme si, comme l’écrivain le confie à Michèle Porte, ses personnages et elle, étaient doués de porosité . C’est dire et redire enfin une Mémoire toujours problématique et toujours douloureuse, une Histoire, pleine « de vertiges et de cris » laissée aux vents contraires, et qui telles des alluvions sur la grève seraient abandonnées à l’oubli.

Toujours plurielle, la terre durasienne est une terre palimpseste, une terre de paradoxes, elle n’est d’aucun pays. Souvent échappée du grand large, elle est centre et rivage, comme si l’incessant flux et reflux de sa phrase rejouait ad libitum, disséminée, construite et déconstruite, la même biographie.

André Gide disait en substance que l’écrivain est de son œuvre comme d’un propriétaire qui accueillerait autant de locataires que de lecteurs, et inviterait chacun d’entre eux à s’approprier sa création, à l’appréhender de sa qualité singulière, à l’habiter de manière unique, quitte à s’y perdre et à se perdre. Toujours en mouvement, l’œuvre de Marguerite Duras est tout à la fois un monument et un chantier. Consacrée, au cœur d’une légende qu’elle a elle même contribué à créer, elle ne peut être statufiée, car sa construction est faite d’une glaise infiniment friable parce que toujours revisitée, aussi déterminée qu’insaisissable, aussi rêche que raffinée.

On ne peut que se féliciter de l’heureuse initiative des éditions Gallimard qui la font entrer dans le panthéon des lettres et c’est un plaisir de lire les textes imprimés sur papier bible et reliée sous couverture pleine peau, dorée à l’or fin, de la prestigieuse « Bibliothèque de la Pléiade ». Deux premiers tomes sont aujourd’hui disponibles (exacte- ment les numéros 572 et 573) d’une édition qui en comportera 4, la parution des deux autres tomes étant prévue pour le centenaire de la naissance de l’écrivain en 2014. Il faut surtout saluer le passionnant travail réalisé pour cette édition par Gilles Philippe et ses collaborateurs qui ont établi, présenté et annoté cette édition définitive qui commence pour le premier tome avec le premier texte de l’auteur Les Impudents publié en 1943 et s’achève avec un autre roman, Dix heures et demie du soir en été, daté de1960, et, en ce qui concerne le deuxième s’étend d’Hiroshima mon amour à India Song. Une somme de 3500 pages dont 640 réunissant la préface, la chronologie détaillée et le remarquable appareil critique. La première partie d’un tout qui s’enrichit le plus souvent, dans le cœur du volume, d’une section « autour de » constituée de documents divers rédigés autour de l’oeuvre : publications de feuillets dactylographiés, textes consignés dans des cahiers, ébauches d’états antérieurs d’un même texte, extraits d’articles de journaux qui la complète utilement.

Une édition chronologique des textes, qui permet de mettre au jour à la fois une évolution et une continuité dans le déroulement du parcours, comme le montre Gilles Philippe dans sa préface, la continuité d’une recherche qui prend, comme il le dit lui-même, les allures d’une dialectique des genres et des styles et propose des synthèses successives qui sont autant de chefs-d’œuvre. Une édition qui permet également de voir l’imbrication du théâtre et du cinéma dans l’œuvre, et comment le cinéma est seul à pouvoir prétendre « coïncider, dans un non – dit avec la sensation originelle » même si, comme le souligne encore Gilles Philippe, c’est sur la page que le mot peut être livre. Libre, dirions-nous et citant Duras « jusque dans les accidents de la main ».

Marc Sagaert

Marguerite Duras, Œuvres complètes, T.1 et 2, édition publiée sous la direction de Gilles Philippe avec la collaboration de Bernard Alazet, Christiane Blot-Labarrère, Marie-Hélène Boblet, Brigitte Ferrato-Combe, Robert Harvey, Julien Piat, Florence de Chalonge et Sylvie Loignon. Paris, Gallimard, 2011, 124 euros.