Sur la Toile, récemment… (13)


Sur la Toile, récemment… (13)

27/03/2012. Revue de presse par J.St-Croix.

 

Revue culturelle et littéraire les lettres françaises made in franceIl y a parfois des coïncidences heureuses. Dans le Monde daté du lundi 19 mars 2012, on trouve trois articles qu’il n’est pas inintéressant de rapprocher.

La lecture de la presse nationale livre sa fournée quotidienne de néologismes douteux. Une étude plus complète apporterait les preuves qu’un véritable processus de modification de la langue française est en cours, et que l’anglicisme y joue un rôle important. La chose n’échappe pas à tout le monde. Ainsi de la chronique de Didier Pourquery, Juste un mot (Le Monde du lundi 19 mars), consacrée à l’expression « Souci (pas de) »

« Joli dialogue entendu cette semaine :

- Voici mes propositions, merci de votre retour.

- Pas de souci, je reviens vers vous.

Bienvenue dans le monde merveilleux du « pas de souci ». Dans cette galaxie, on reste toujours courtois, toujours cool. (…)  Rappelons tout de même, au risque de se faire encore taxer de « frilosité linguistique », que « je reviens vers vous » est un anglicisme de la plus belle eau (I get back to you) qui prend indûment la place d’un simple « je vous réponds bientôt », par exemple. Je sais bien que, dans le domaine professionnel, il faut avoir l’air professionnel… De là à employer ces images d’aller et retour, à force, on n’est pas loin de paraître tourner en rond… Même chose pour « retour » au lieu de « réaction » ou « remarques ». « J’en prends note et vous fais un retour là-dessus » est une traduction littérale pataude. (…) J’adore l’américain, mais je ne vois pas en quoi utiliser des américanismes mal traduits enrichit la langue française…»

Sur la même page du quotidien, un autre article consacré aux dérives de la langue employée par certains des candidats à l’élection présidentielle  (« Effet de sifflet, Didier Migaud, exit tax, F.D.Roosevelt… », par Ariane Chemin). Superbe florilège :

 « Qui aurait imaginé de parler sans complexes, en prime time ou sur TF1, de l’ « exit tax » – l’impôt sur les exilés fiscaux – ou de « l’effet de sifflet », comme Nicolas Sarkozy ? D’entendre des candidaits évoquer, en meeting et en anglais, le Buy European Act ou le Small Business Act ? Signe, au choix, du poids momentané que fait peser la dette ou d’une « désidéologisation » définitive de la politique, la campagne 2012 se décline avec la grammaire des universitaires et les mots de la finance».

L’auteur de l’article ne néglige pas de noter que «la palme de la phrase la plus complexe revient à Marine Le Pen. Le 12 janvier, comparant le plan de désendettement du Front National à celui de ses rivaux, elle explique – si l’on peut dire : « Si l’on fait une analyse prospective globale de la cinématique de l’hémorragie budgétaire permanente, on peut anticiper que le déficit zéro devrait être atteint en 2025, au mieux, et que, parallèlement, leur dette va, par l’effet d’anatocisme des intérêts – c’est l’inertie des besoins d’emprunts ou, communément, « l’effet boule de neige »-, continuer à s’accroître dangereusement jusqu’à son niveau d’étiage de 3121 milliards d’euros courants de cette dette supplémentaire sur ma période 2012-2025. » La presse n’en est pas revenue. »

Ceux-là même dont la carrière repose sur le thème de la perte des « repères » et des « valeurs » nationales, sont les premier fossoyeurs de la langue française, non pas de la simple  correction grammaticale ou syntaxique, mais, plus largement, de la logique. Ce constat n’est pas à prendre au sens nostalgique d’une identité française en train de disparaître. Il est à parier que d’autres idiomes subissent le même sort à travers l’Europe et le monde.  On sait les conséquences qu’ont entraînées de tels procédés à d’autres moments de l’histoire. S’il fallait caractériser rapidement le sens de cette évolution, il faudrait sans doute recourir à Orwell et à son concept de Novlangue. D’autres, à la même époque, étaient arrivés, chacun de leur côté, à des conclusions semblables : Victor Klemperer en Allemagne, Léon Werth en France, par exemple. Aujourd’hui le processus est plus diffus qu’avant la Seconde Guerre mondiale. La négation de la raison par la destruction de l’instrument privilégié de son expression n’est plus l’apanage d’un seul parti. Car si le Front National se distingue toujours dans son domaine de prédilection, d’autres y réalisent de belles performances. On ne trouve que des différences de degré, pas de nature. Indéniablement c’est  le même but qui est poursuivi lorsque le président de la République déclare, deux fois de suite, devant les journalistes, qu’une centrale nucléaire est « secure». (Le Canard enchaîné, 15 février 2012). Le même avait pourtant montré qu’une distinction, aussi sommaire que celle que la langue anglaise opère entre le temps qu’il fait et le temps qui passe, lui échappait, lorsqu’il s’exclama, sur les marches du palais de l’Elysée, au moment d’y recevoir Hillary Clinton sous la bruine hivernale : « I’m sorry for the time ».

Dans ses carnets de philologue, tenus clandestinement sous le joug nazi, le professeur juif Klemperer notait à propos des mots d’origine étrangère bien sonores que le Troisième Reich aimait à employer de temps en temps  :  « Peut-être y en a-t-il aussi qui ne les comprennent pas et, sur ceux-là, ils font d’autant plus d’effet. »

Un troisième article, qui pourrait sembler plus anodin. Il traite de la production des T-Shirts promotionnels que les candidats font imprimer (Le tee-shit « made in France » remporte la présidentielle, par Nicole Vulser). On peut y vérifier que Marine Le Pen n’hésite pas à joindre le geste à la parole quand vient le moment de se foutre de la gueule de ses électeurs : « Les candidats à l’élection présidentielle ne pouvaient pas indéfiniment se gargariser des merveilleuses vertus du « Made in France » sans passer concrètement à l’action. (…) Mais, alors que Marine Le Pen déclare à l’envi que « produire français avec des travailleurs français est vital pour notre pays » et défend l’idée d’une loi destinée à acheter français, les tee-shirts vendus 10 euros à ses militants dans la boutique du FN viennent du Bangladesh. Le quotidien Midi Libre affirme même que ceux des campagnes précédentes, celle de 2002 comme celle de 2007, avaient été fabriquées en Chine. »

Il faut noter autre chose : dans cet anglicisme, « Made in France », c’est le mot France qui est important aux yeux de ceux qui l’emploie. L’importation du slogan industriel – en anglais ! – n’en alerte aucun. Le produit est de la merde : un slogan recyclé, imprimé sur du mauvais tissu qui ne l’est pas. Mais il sera fabriqué en France.  La merde française aura une odeur différente. Rien d’autre n’a d’importance. La soumission au modèle de la production industrielle, la soumission complète à cet « impératif économique », et au pays qui le promeut le plus ardemment, est résumée par cette formule, « produit en France », dans la langue de l’envahisseur, accueilli à bras ouverts par ceux-là même qui dénoncent l’invasion de barbares dont on n’a jamais entendu la langue maternelle. C’est dommage. Peut-être ont-ils plus de respect pour leur langage que les politiciens qui aiment à se parer du prestige d’auteurs qu’ils n’ont pas lus. Celui-ci, par exemple, parmi tant d’autres :

« C’est une fierté pour les rares jours de fête quand les purs esclaves s’indignent que des métèques viennent menacer leur indépendance »

 


Orwell ou l’inquiétude des hommes libres.


Orwell ou l’inquiétude des hommes libres

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Georges Orwell

« Le prix de la liberté est une vigilance éternelle. » En même temps qu’il lance cet avertissement à ses lecteurs, George Orwell résume son parcours et son œuvre, lui qui fut tout au long de sa vie l’observateur attentif des tentatives des régimes pour aliéner les hommes et des luttes qui eurent lieu pour les en empêcher. Lorsqu’il commence à écrire ces chroniques pour Tribune en 1943, il est sur le point de quitter son emploi à la BBC. Bien que généralement satisfait du travail qu’il y a accompli, il est frustré par la censure et les limites que l’Etat britannique lui impose. Les colonnes de l’hebdomadaire situé politiquement à gauche du Labour Party lui offrent une bouffée d’air et l’occasion d’aborder librement tous les sujets qui lui plaisent.

Sa chronique prend la forme d’un dialogue avec ses lecteurs. Il les interpelle, les met à contribution et saisit chaque occasion de répondre à leurs objections et leurs questions d’une semaine sur l’autre pour affiner sa pensée et développer ses arguments. Témoin inlassable des dérives autoritaires des Etats, Orwell prend note de chaque progrès et de chaque régression des libertés dans le monde et conserve au cours leur recension et de leur analyse la hauteur de vue que lui procure la connaissance des textes de Marx. Dépassant ainsi les conclusions étriquées ou volontairement tronquées de la plupart de ses confrères, il se permet de leur rappeler leurs responsabilités : « Les journalistes méritent leur part de blâme : c’est les yeux grands ouverts qu’ils ont laissé leur profession se dégrader. Quant à blâmer quelqu’un comme (le magnat de la presse) Northcliffe parce qu’il gagne de l’argent par le moyen le plus rapide, c’est un peu comme de blâmer un putois parce qu’il pue. »

De chaque détail Orwell extrait une signification plus large, plus grave, insoupçonnée. Débusquant l’idéologie là où on ne l’attendait pas, Orwell entreprend de montrer que le mensonge social revêt tous les masques et que ses complices sont nombreux. « Les chiens de cirque sautent quand le dresseur fait claquer son fouet, mais le chien vraiment bien dressé est celui qui exécute son saut périlleux sans avoir besoin du fouet », assène-t-il encore une fois à ses confrères journalistes. Ses critiques ne leur sont néanmoins pas réservées et Orwell se montre tout aussi acerbe envers les pacifistes en pointant du doigt leur hypocrisie « qui consiste à dénoncer la guerre tout en préservant le type de société qui la rend inévitable. »

Celui qui a versé son sang en Espagne est conscient que l’établissement d’une société démocratique et égalitaire exige un combat contre un ennemi déterminé qui travaille à élaborer des armes aussi dangereuses que des bombes. De l’observation critique de cette époque cruciale de l’Histoire, Orwell tire les éléments qui nourriront ses deux chefs d’œuvre à venir, La Ferme des animaux et 1984. Il aimerait aller en Allemagne et en France pour en ramener un témoignage, comme il l’avait fait pour Hommage à la Catalogne et Dans la dèche à Paris et à Londres, mais sa santé ne le lui permet plus. Il se contente donc de scruter intensément les nouvelles qui lui parviennent et la manière dont elles sont traitées. C’est à cette période qu’Orwell affine sa compréhension des outils de domination du totalitarisme. Ses chroniques reflètent certains de ses intérêts du moment : le Basic English qu’il utilisera pour élaborer la Novlangue, les revirements d’attitude aussi subits que contradictoires des journalistes et des politiciens qui lui permettent de pénétrer les mécanismes de la «doublepensée», les pamphlets politiques qu’il collectionne; toutes choses qui lui servent à approfondir l’intuition que les esprits peuvent être brisés par la propagande comme les corps par les coups.

« L’illusion consiste à croire que, sous une dictature, on peut être libre intérieurement. (…) La liberté secrète dont on est supposé pouvoir jouir sous un régime despotique est un non-sens car nos pensées ne nous appartiennent jamais entièrement. Il est pratiquement impossible de penser sans parler avec quelqu’un. (…) Supprimez la liberté d’expression et les capacités créatrices se tarissent. Quand la chape de plomb qui pèse sur l’Europe aura disparu, je crois que l’une des choses qui nous surprendra le plus sera de constater que, dans le secret, sous les dictatures, très peu de textes de valeur, même le journal intime- auront été produits. » On retrouve finalement dans ce recueil tout ce qui fait la valeur d’Orwell romancier : la pensée d’un homme qui n’a jamais vacillé dans sa recherche de la vérité ; son exceptionnelle lucidité sur le monde qui l’entoure.

Sébastien Banse

George ORWELL, A ma guise. Chroniques 1943-1947.
Traduit de l’anglais par F. Cotton & B. Hoepffner.
Agone, Marseille, 2008. 26 €

N° 55