Alain Badiou Rouvre le « cas » Wagner

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En France, au milieu du XIXe siècle, deux poètes, Baude­laire et Mallarmé, vont célébrer Wagner. Baudelaire écrit dans la petite monographie qu’il lui consacre en 1861 : « Comme artiste traduisant par les mille combinaisons du son les tumultes de l’âme humaine, Richard Wagner [est] à la hauteur de ce qu’il y a de plus élevé, aussi grand, certes, que les plus grands. »…Par Jean Ristat Continuer la lecture

Badiou rouvre le « cas » Wagner (II)

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Il y a depuis le milieu du XIXe siècle jusqu’à nos jours une construction du cas Wagner que Badiou va démonter (déconstruire), après en avoir exposé les principaux éléments. Il en retient quatre : le rôle du mythe, de la technologie, de la totalisation et de la synthèse. Doit-on considérer que l’entreprise wagnérienne est tributaire des mythes (chrétiens ou païens) ? Pour Badiou, la mise en scène Boulez-Chéreau-Regnault à Bayreuth de la Tétralogie montre que nous ne sommes pas obligés de consi­dérer le recours aux mythes comme un trait essentiel du travail de Wagner…Par Jean Ristat Continuer la lecture

N° 78 – Les Lettres Françaises du 5 janvier 2011

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Au sommaire du numéro 78 : Nietzsche par Jacques-Olivier Bégot, Jean-Claude Monod,
Yvon Quiniou et Michel Surya ; Marguerite Yourcenar, par Silvia Baron Supervielle et Achmy Halley ; la poésie d’Iswald de Andrade, par Françoise Hàn ; entretien avec Jacques Le Goff et Baptistes Eychart ; Mondrian et le néoplasticisme, par Itzhak Goldberg ; les fantasmagories d’Otto Dix, par Justine Lacoste ; Banksy, artiste ou fumiste, par Sébastien Banse ; Ernst Bloch, par François Eychart.. Continuer la lecture

THEO LÉSOUALC’H Le verbe vagabond (1930-2008)


THEO LÉSOUALC’H Le verbe vagabond (1930-2008)

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Il est des poètes qui s’en vont comme des souffles. On les imagine volutes, s’éloignant impondérables et se dissolvant soudain dans l’espace, qu’il est difficile de leur trouver une trace. Théo Lésoualc’h s’est voulu un tel destin : « Est né. A vécu. A vieilli. A mouru. Tout ça sans même un pronom personnel ! », en nous quittant le 28 novembre 2008 et renaissant dans l’album que lui consacre Guy Benoit sous le beau label des Editions Mai Hors Saison.

Sa vie sauvage, au vent de liberté, qu’une précarité voulue (Il rit de se voir attribuer le R.M.I., puis le minimum vieillesse !) jamais ne plomba, commença par le voyage tout en regards pour les immensités continentales, d’abord l’Europe du Nord, puis les routes silencieuses du Sud, de l’Orient : l’Inde avant l’éveil du Japon et les détours par l’Iran, la Thaïlande, l’art du mime érigé en suprême expression. Après viendront la parole et les mots jetés d’abord comme les brèves fulgurances d’une gestuelle dépouillée. Ensuite, la poésie de l’instant et la prose narrative sous forme de roman au risque du débridé et de l’inachèvement, car Théo Lésoualc’h avait nulle prétention. Certes il traversait le verbe, émettait quelques sentences, livrait quelques jugements mais ne cultivait pas le message péremptoire et l’illusion de dire la vérité.

« On voudrait danser à blanc. ? Gesticuler en pleine blancheur du papier. On voudrait se fondre anonyme au moment de signer.  Naître exclu des lettres. Etre en immunité le dormeur oublié des mots. On voudrait. »

Très tôt il avait compris que le devant de la scène n’était pas son emploi. Il le savait, « Celte bougnoule » qui n’entrerait pas dans l’Histoire « ni à pied ni à cheval ». Il ne serait que dans l’évanescence, la retraite essentielle dans sa tanière-ancrage des Cévennes, le bord de mer de la clandestinité. Atavique breton du périple, il travaillerait dans les marges, s’accorderait quelques relations atypiques (Emmanuelle Arsan, la passion extatique, et Jadorowsky, le cinéaste de l’énigme sacrée), des intenses et fugaces amours et, dans le même temps, à l’échelle de la vie fragile, choisirait la solitude et la contemplation du cosmos en apprenant la science des plantes et les voies animales de l’immanence. Il était familier de ces compagnies multiples qui enchantent le monde de leur diversité éphémère.

Il déserta l’empire technologique, son formatage obligé et sa rumeur de mort. Il préféra rester humain, se dédia à l’art des masques, à la verve langagière, à l’écriture de la nudité. Maurice Nadeau (La vie vite, phosphènes, Marayat), Christian Bourgois (Oui poisson lune), Jean Jacques Pauvert (Erotique du Japon), le remarquèrent. Après, il donna des fragments et se détourna (se détourna-t-on de lui ?) Il voulut tout son temps et aboutit au Rien infini qui est l’autre nom de l’éternité sans l’âme. Il aima Nietzsche et Artaud.

« L’introuvable me hante. Vide d’instants. Vide de son absence. Tandis que m’assaillent les blancs du temps en échappements privilégiés. Rabougris. Incasables le plus souvent. Et il faut m’accommoder de ces miettes et vaquer encore dans leur haleine. Me reste l’infini pour ça. »

Il connut les explorations extrêmes. On en fit un écrivain beatnik. Peut-être une manière facile de le placer quelque part dans la grille littéraire par ce qu’il était en mouvement, adepte des substances paradisiaques et des amours libres sous des ciels exotiques. On n’a que trop tendance aujourd’hui à ramener Kerouac en bandoulière. Sans doute Théo Lesoualc’h était-il en sympathie profonde avec lui – qui ne l’est pas ? – comme il le fut avec Claude Pélieu. Mais, d’être assimilé il dut se sentir enfermé. Il adulait tout autant Céline et Miller. Il n’espérait guère en la postérité. La critique est dédaigneuse et l’Histoire oublieuse. Toutes deux l’ignorèrent. Qu’importe, il joua avec la lumière.

« Ma voix sera dans le non-dit

d’un non-lieu sur mesure

et ça fera du bruit je vous l’dis. »

Yves Buin

Lésoualc’h, clandestin de nulle part et simultanément. Editions Mai Hors Saison. 2010.

Décembre 2010 – N°77


Gramsci notre contemporain


Gramsci notre contemporain

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Domenico Losurdo, vous avez écrit plusieurs livres centrés sur l’étude d’un penseur majeur de l’époque contemporaine : Nietzsche, Heidegger ou Hegel. Cependant, pour la première fois ici, vous avez consacré une biographie intellectuelle à une figure importante du mouvement ouvrier : Antonio Gramsci. Quelles sont les circonstances qui  vous ont poussé à un tel choix ?

Domenico Losurdo. Gramsci permet de mettre en crise l’idéologie aujourd’hui dominante dans ses deux versions, sa version néolibérale et sa version post-moderne, versions qui souvent se mêlent l’une à l’autre. Combien de livres ont été écrits pour démontrer que le marxisme et le communisme sacrifient l’individualité concrète et la norme morale sur l’autel de la philosophie de l’histoire ? D’importants auteurs libéraux – parmi lesquels Benedetto Croce – justifièrent l’intervention de l’Italie dans le carnage de la première guerre mondiale, nonobstant la large opposition populaire au nom du droit élites héroïques de contraindre au sacrifice la masse des couards ou au nom de la fusion et de la régénération de la nation. Gramsci devint communiste à partir de la critique de cette philosophie de l’histoire ; il condamna la prétention à « transformer le peuple travailleur en matière première pour l’histoire des classes privilégiées ».

À la lecture de votre ouvrage, on constate que son propos n’est pas de présenter in extenso toute la pensée de Gramsci. Le propos est plus limité et il me semble qu’on ne peut le comprendre qu’à travers votre propre recherche personnelle autour de questions clés : le libéralisme politique et la pensée conservatrice européenne, la barbarie constitutive des pays les plus développés du monde capitaliste. La pensée de Gramsci, notamment dans sa genèse, lors de sa prise de distance par rapport à ses premiers inspirateurs comme Benedetto Croce, vous aurait permis d’éclairer de manière féconde tous vos axes de recherches personnels

Domenico Losurdo. Gramsci sait bien que le gouvernement représentatif n’a jamais empêché aux Etats-Unis les horreurs du régime de la « White supremacy » et du lynchage des Noirs. Avant même la Révolution d’Octobre, il souligne le « rule of Law » dont sont si fiers les libéraux, ne s’applique pas aux peuples coloniaux, soumis à un féroce despotisme. Et cependant, tandis qu’il condamne avec forces les clauses d’exclusion de la tradition libérale, Gramsci est en même temps conscient qu’elle constitue une héritage inéluctable.

Les analogies sont fortes entre la situation politique actuelle et la période de contre-révolution vécue par Gramsci. La force de votre ouvrage est de montrer que Gramsci a eu besoin d’un retour critique sur ses positions antérieures pour mieux appréhender la situation historique de la fin des années 20 et des années 30.

Domenico Losurdo. Le Gramsci le plus intéressant est celui qui réfléchit sur la stabilité du capitalisme occidentale, malgré l’horreur de la Grande guerre qu’il provoqua. Ceci l’orienta vers la critique radicale de la théorie de l’écroulement du capitalisme et à une reformulation bien plus sophistiquée de la théorie de la révolution. Ainsi, sa vision du socialisme connut une évolution : en saluant la Révolution d’Octobre, il souligna d’abord qu’elle produirait l’égalité, même si c’était à l’enseigne tout d’abord d’un « collectivisme de la misère et de la souffrance ; neuf ans plus tard, il soutenait la NEP malgré les inégalités sociales flagrantes, au nom du nécessaire développement des forces productives.

Il s’agit aussi chez Gramsci de l’abandon d’un utopisme dangereux pour la construction du socialisme…

Domenico Losurdo. En effet, les horreurs de la guerre de 14-18 d’un côté et les espérances extrêmes produites par la Révolution d’Octobre d’un autre, stimulèrent une lecture messianique du marxisme : tout comme les classes, les États et les nations, la religion, le marché, l’argent ou le pouvoir en tant que tel, en fait chaque occasion de conflit, devaient disparaître. Mêlées avec l’état d’exception provoqué par l’agression impérialiste, ces conceptions utopiques ont rendu encore plus difficile la construction d’une société post-capitaliste fondée sur la démocratie et le règne de la loi. Gramsci a indiqué une voie qui doit être encore parcourue de bout en bout : penser un puissant projet d’émancipation qui ne prétende pas être la fin de l’histoire.

Selon vous, ce retour critique sur un patrimoine culturel ne doit pas être l’occasion d’un mea culpa des communistes car il devrait se faire dans la perspective de la lutte contre un capitalisme dont il faut penser les nouveautés. Pensez-vous que les catégories de Gramsci comme celle de « révolution passive » soient éclairantes pour comprendre la dynamique du capitalisme actuel ?

Domenico Losurdo. Il n’y a pas de raisons pour que les communistes s’abandonnent à l’autophobie et à la fuite de l’histoire. La décolonisation et, en tant qu’ils concernent l’Occident, la naissance de la démocratie et du suffrage universel, tout comme le dépassement des trois grandes discriminations historiques (raciales, censitaires et de genre), ainsi que la création de l’État social ont été des conquêtes impensables sans la contribution du mouvement communiste. Au défi représenté par ce mouvement, a correspondu en Occident l’époque de la « révolution passive » avec l’introduction de réformes importantes sous la direction et le contrôle de la bourgeoisie. Avec la disparition de ce défi, s’ouvre une période de réaction plus ou moins ouverte : il suffit de penser au démantèlement de l’État Providence, ou bien au retour, aux États-Unis, selon l’historien Schlesinger de la discrimination censitaire, du fait du poids croissant de la fortune dans le processus électoral. Mais le retour au principe d’une hiérarchisation des peuples, avec la prétention américaine à être le « peuple élu par Dieu » pour guider et dominer le monde, est aussi significatif de cette régression.

Vous mettez très bien en valeur dans votre livre, l’importance de Gramsci de par son refus d’une lecture catastrophiste de la trajectoire du capitalisme. Par cela, il serait un des premiers à rompre avec  certaines tendances présentes chez Marx, Kautsky ou Lénine : construire  une hégémonie implique donc de ne pas se contenter d’attaquer les penseurs de l’idéologie dominante mais aussi de les lire et parfois  ‘avoir recours à certains aspects de leur pensée. Voyez-vous, dans le  paysage intellectuel actuel, certains penseurs extérieurs à la tradition du mouvement ouvrier et à la pensée «critique» à la hauteur d’un Croce, Pareto ou Max Weber ?

Domenico Losurdo. Si l’on veut comprendre la logique de la « guerre humanitaire » et de l’impérialisme des droits de l’homme, l’auteur de référence est aujourd’hui Carl Schmitt qui, à partir d’une prise de position en faveur de l’impérialisme allemand (et nazi), démasque de manière brillante l’« universalisme » agressif et expansionniste de l’impérialisme rival. De manière analogue s’exprime Heidegger, bien qu’ayant recours à un langage plus « métaphysique ». Mais faire son miel de cette leçon, la gauche actuelle exprime malheureusement le besoin d’immerger ces deux auteurs dans un bain d’innocence politique et ne réalise pas tant est trouble et réactionnaire la condamnation de l’universalisme en tant que tel.  Le problème de l’hérédité est essentiel, mais il ne peut être affronter correctement seulement par une gauche se gardant de la fuite de l’histoire et de l’autophobie, c’est-à-dire une gauche capable d’assumer l’héritage de manière critique de sa propre tradition.

On a longtemps classé, sous l’impulsion de Perry Anderson, Gramsci  comme un représentant du marxisme occidental, tout comme Lukacs,  Adorno, Korsch ou Althusser ? Ces auteurs auraient partagé un certain nombre de points communs tranchant avec le marxisme orthodoxe  antérieur, celui de Kautsky, Lénine ou Trotski. Parmi ces point  communs, on peut retrouver le refus d’une lecture positiviste et  mécaniste de l’histoire, une inclinaison vers les questions politiques  et philosophiques et non plus économiques, une langue plus complexe…  Votre livre conteste cette caractérisation de Gramsci mais semble  rejeter même la notion de « marxisme occidental ». Cette notion ne vous semble pas pertinente ? Quel aurait été le marxisme de Gramsci alors ?

Domenico Losurdo. Le point de vue de Gramsci oppose « notre Marx » – un Marx combiné à la lecture de « l’oriental » Lénine –, au « marxisme contaminé d’incrustations positivistes et naturalistes », incapable avec Bernstein et Kautsky (les « occidentaux » !) de comprendre la dialectique et la nécessité historique de la Révolution d’Octobre. En outre Gramsci distingue entre un communisme dogmatique et un « communisme critique » qui s’emploie à hériter des sommets de la tradition culturelle bourgeoise, à commencer par Hegel et par la philosophie classique allemande. On voit que même dans ce cas la notion de « marxisme occidental » est trompeuse. Le dernier Staline liquide Hegel en tant qu’expression de la réaction allemande à la Révolution française, liquidation acceptée par de nombreux marxistes européens mais refusée par  Mao Tse Toung.

En fait la catégorie de « marxisme occidentale » incite à opposer positivement l’Occident à l’Orient et les intellectuels purs aux politiques engagés dans la construction d’une société post-capitaliste. On revient à la configuration que j’avais décrite au début de cet entretien : on ne peut critiquer la vision auto-apologétique de l’Occident chère à l’idéologie libérale et par ailleurs on en est réduit à fuir l’histoire, ce qui constitue le péché originel du « marxisme occidental ».

Entretien mené par Baptiste Eychart

Domenico Losurdo, Gramsci. Du libéralisme au « communisme critique » (Syllepse, 2007, 22 €).

Avril 2007


La faute à Aristote


La faute à Aristote

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L’avis de Jacques-Olivier Bégot sur un ouvrage qui a provoqué une petite tempête dans le monde du théâtre

Aristote

S’il faut en croire Florence Dupont, un vampire hante le théâtre occidental – le vampire du nom d’Aristote, coupable d’avoir vidé de son sang le théâtre grec et paralysé des générations de théoriciens, désormais incapables de secouer leur linceul de concepts pour retrouver la vie des spectacles dont ils prétendaient dégager l’essence. Fossoyeur de la tragédie athénienne, l’auteur de la Poétique invente un théâtre sans scène, sans musique, sans dieux, destiné à de purs lecteurs savants. Seul demeure le texte, nouvel objet fétiche qui s’adresse avant tout à des lecteurs.

Non sans humour, avec la verve et la vivacité qui lui sont coutumières, Florence Dupont s’en prend à ce monument que des siècles de traductions et de commentaires ont transformé en une sorte de référence incontournable. Il s’agit, ni plus ni moins, de « déconstruire la Poétique d’Aristote, et ses concepts et sortir ainsi de l’aristotélisme ambiant ». D’emblée, le ton est donné, et la suite de l’ouvrage tient les promesses de cette ouverture tonitruante qui indique également le double registre de tout l’essai : la « déconstruction » de l’édifice aristotélicien n’est pas dictée, en dernière analyse, par le souci de restituer le véritable sens du texte de la Poétique ou par une préoccupation exclusivement historienne, elle ne prend tout son sens que dans la perspective d’une intervention active dans le débat contemporain. Il y a là une thèse qui mérite d’être relevée : contrairement aux apparences, la Poétique d’Aristote n’a cessé de structurer la réflexion sur le théâtre, elle demeure, aujourd’hui encore, le cadre théorique de référence des créations contemporaines, comme le montre la brève mais incisive analyse de cette « nouvelle querelle des Bouffons » que fut, selon l’auteur, le festival d’Avignon 2005. Par-delà le conflit « qui n’a pas lieu d’être » entre partisans du « théâtre à texte » et défenseurs du « théâtre du corps », les débats renvoient en fait à un ensemble de présupposés communs qui témoignent de l’emprise des concepts aristotéliciens : jusque chez ceux qui se réclament de Nietzsche et invoquent le nom de Dionysos, Florence Dupont repère la persistance de références aristotéliciennes, par exemple à la catharsis, à une certaine conception du spectacle comme « rituel purificateur ».

L’actualité de l’aristotélisme ne va pourtant pas de soi, et l’un des aspects les plus stimulants de tout le livre tient à la manière dont l’auteur, à contre-courant des filiations habituelles, retrace l’histoire du théâtre européen depuis le siècle des Lumières. Loin de se confondre avec une émancipation progressive, une remise en question toujours plus décidée de l’autorité de la Poétique, ce prétendu manuel que tous les grands classiques auraient suivi avant que le drame romantique ne ruine définitivement la trop contraignante poétique des règles, cette histoire traduit bien plutôt l’emprise croissante de l’aristotélisme, comme le montrent les trois « révolutions aristotéliciennes » qui se succèdent à partir du milieu du XVIIIe siècle. La sacralisation du texte au détriment de la performance fait une première victime, le « comédien » désormais tenu de se conformer aux directives consignées par l’auteur dans ses didascalies, avant que l’invention de la mise en scène, selon ce qui n’est qu’en apparence un paradoxe, ne vienne confirmer le primat exclusif du texte sur tout autre élément du spectacle. Finalement, il n’est pas jusqu’à Brecht lui-même, « aristotélicien malgré lui », qui n’entérine cette « dictature de la fable » que Florence Dupont considère comme le dernier avatar du muthos aristotélicien. La conclusion peut paraître sévère, et l’exécution, sommaire : si la « dramaturgie non aristotélicienne » que Brecht élabore dans son « théâtre épique » ne rompt certes pas avec l’intrigue, elle ne laisse pas de transformer profondément le dispositif de la Poétique. Mais l’essentiel n’est pas là : quelque injuste que puisse être telle ou telle affirmation formulée en des termes délibérément provocateurs, l’ensemble de la démonstration oblige à revenir sur un certain nombre d’évidences et de présupposés qui « empêchent de penser autrement » le théâtre.

Au-delà du règlement de comptes avec Aristote et ses héritiers, c’est bien à une autre manière d’envisager le théâtre qu’invite en effet l’essai de Florence Dupont. En s’affranchissant du primat du texte, il s’agit au fond de retrouver tout ce que la Poétique avait relégué au second plan, de la musique à la danse en passant par l’expression corporelle des passions et des affects, bref toute la dimension de jeu qui fait d’un spectacle plus et autre chose qu’un récit. N’est-ce pas ce que la comédie romaine, la « comédie-ballet » du siècle de Louis XIV, et même la tragédie athénienne nous rappellent ? À condition de substituer au primat de la représentation un point de vue « pragmatique », qui sait tenir compte du contexte, des attentes des spectateurs, bref des différents éléments qui constituent, à chaque fois, le code spectaculaire. Faute de quoi l’interprétation se condamne à manquer l’essentiel, à savoir ce qui fait qu’une pièce se donne toujours, selon le mot de Pirandello repris par Dario Fo, « à partir de la scène ». Tel est peut-être le plus grand mérite de cet essai roboratif, qui démasque avec impertinence la fausse profondeur dont se pare souvent l’esprit de sérieux des critiques, qui proclame joyeusement le crépuscule de quelques idoles théoriques et prolonge avec bonheur l’inspiration du gai savoir théâtral.

Jacques-Olivier Bégot

Aristote ou le vampire du théâtre occidental, de Florence Dupont, Aubier, 314 pages