Mahogany Brain : Electric ghost blues


Electric ghost blues

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A la fin des années 1960, Michel Bulteau rencontre, à la terrasse d’un café de Montparnasse, un saxophoniste, Patrick Geoffrois. Le duo formera le noyau de Mahogany Brain, ce  « groupe de poètes des rues, qui s’essaient à autre chose qu’écrire des livres et vont se regrouper pour construire l’équivalent sonore d’un ensemble de poèmes, urbains et étrangement malsains » (J.Ghosn). Leur premier album, With (junk-saucepan) when (spoon-trigger), sort en 1971 ; Smooth sick lights, enregistré un an après, ne paraît qu’en 1976. Some cocktail suggestions, entièrement fabriqué par Michel Bulteau à partir des fragments des précédents, achève leur discographie en 2005. Les éditions Caedere présentent aujourd’hui une anthologie, commentée par Joseph Ghosn, de ces trois disques rares.

Mahogany Brain

Quelles étaient les influences – musicales et littéraires – qui ont présidé à la création de Mahogany Brain ?

Michel Bulteau. La lecture de la trilogie de Williams S. Burroughs, les travaux de Ian Sommerville (1940-1976) qui avait produit : Call me Burroughs, un album enregistré par Bill Burroughs. Sommerville était un informaticien visionnaire dont j’avais lu Flicker paru dans la revue de Maurice Girodias : Olympia. On peut aussi mentionner Poème électronique de Varèse et Sister Ray du Velvet Underground.

Cette volonté répandue de déconstruction, de destructuration… Cela était-il formulé au moment de votre enregistrement ?

M.B. Non. Mais tout cela mijotait dans l’inconscient musical. Tout le monde pouvait se servir. Quant au projet ‘incompréhensible’ du premier album de Mahogany Brain, il n’y avait guère que Patrick Geoffrois et le guitariste Benoit Holliger qui comprenaient. Tous deux étaient des junkies célestes.

Comment as-tu reçu le punk, que vous aviez contribué, d’une certaine manière, à annoncer ?

M.B. J’avais préparé mon voyage à New York en 1976, enfin mon voyage, c’était plutôt une immense espérance : faire ses valises et ne plus revenir à Paris, avec l’aide ô combien éclairante de Loulou de la Falaise et de Robert Cordier. David Johansen me donna les premières « clés » pour comprendre la ville. Je n’avais pas réalisé qu’il fallait que je reste un poète au pays du rock. J’ai du voir un concert des Ramones en juin 1976 au Max’s Kansas City. Je voyais Johnny Thunders qui m’emmenait à Alphabet City chercher des drogues dans sa Cadillac jaune ! Où en étaient les Heartbreakers ? Je ne me souviens plus. Le deuxième album de Mahogany Brain n’était pas paru (bien que déjà enregistré depuis quatre ans !). Je croisais Richard Hell (avec qui je suis resté très ami) et qui lui aussi tentait le mariage mystique du rock et de la poésie. La vague punk new yorkaise allait submerger le monde. C’était pour moi un prolongement de ce que j’avais tenté à Paris. Je ne comprenais pas très bien. J’avais espéré autre chose.

Comment est né ce troisième album, des années après ? Et pourquoi avoir attendu  aussi longtemps ?

M.B. D’une commande de J. Genin de Fractal Records. Je dirai même d’un défi. Il a du me croire incapable d’enregistrer un nouvel album de Mahogany Brain. Il faut dire que Patrick Geoffrois avait rejoint le Grand Esprit. Je suis rentré en studio et en quelques jours, en utilisant les premiers morceaux et des bandes par-ci par-là, j’ai obtenu Some Cocktail Suggestions, qui est peut-être l’album que je préfère !

« Don’t give me that sophisticated shit, give me some Chuck Berry », disait John Lennon. Cela renvoie à la fameuse dédicace que te fait Keith Richards : « Avant-garde is french for bullshit ! » Penses-tu que vous vous étiez éloignés de la subversion rock’n’roll à laquelle se réfèrent ces deux-là ?

M.B. John Lennon aimait Chuck Berry, Elvis et Jerry Lee Lewis. C’était les 45T fétiches dans son jukebox au Dakota. Keith Richards me conseillait d’écouter (ce que je faisais déjà) Little Richard, Chuck Berry, Muddy Waters. Et il disait que Mahogany Brain, c’était bon pour Stockhausen (mépris !). Bien sûr que nous étions en pleine subversion musicale. Ce sera aussi celle de Lou Reed avec Metal Music Machine, un double album qui est sorti avec une pochette rock’n’roll.

Recueilli par Sébastien Banse

Mahogany brain
M.B., par Jospeh Ghosn suivi de
Sounds of more broken glass, rétrospective 1971/2005
Editions Caedere, 2010, 15 euros.
 
 
 
 

 

 


 

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New York intime


New York intime

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New Yorkais de naissance et de cœur, de son propre aveu « perdu pour le reste du monde », Colson Whitehead invite le lecteur à une découverte de sa métropole américaine. Loin des clichés pour touristes qui ne saisiront rien de la ville faute de s’intéresser à ce qui fait ce qu’elle est vraiment -ses habitants-, ce voyage intime ne reprend les thèmes de carte postale que pour leur restituer leur authenticité, leur insuffler à nouveau la vie qui les anime. Le métro sous la neige hivernale est une épreuve pour les travailleurs, les attractions de Coney Island se transforment en défouloir pour les citadins stressés à la recherche d’un bref moment de répit. Whitehead ne livre pas un travail d’historien. Il ne rend compte que de sa vision intime de la ville, bâtie dès le premier regard et en éternelle construction depuis ce moment, sans cesse renouvelée, préservant une part du passé, de tout ce qui a disparu pour faire place à quelque chose de plus récent, avec la part de nostalgie que cela implique. « Un jour, la ville que nous avons bâtie aura disparu, et quand elle disparaît, c’est nous qui disparaissons. Quand les immeubles s’effondrent, c’est nous qui tombons en ruine. »

Puisque le portrait global de la ville n’est que la somme des expériences individuelles, Whitehead, construit les treize étapes de sa visite sur l’écho des voix de ceux qu’il y croise. Refusant l’exactitude, les paroles se mêlent et se répondent pour évoquer des lieux disparus sans adieu, se nourrissent d’infime, de détails qui sont autant de secrets. Si Whitehead ne parvient pas à éviter toujours les facilités, quelques beaux moments de poésie en prose émergent de ce voyage – une promenade rythmée sur Broadway, une traversée introspective du pont de Brooklyn… S’il lui arrive de perdre brièvement de vue son sujet en oubliant que toutes les grandes villes finissent parfois par se ressembler, Whitehead arrive en fin de compte à rendre hommage à New York en justifiant l’attrait unique qu’elle continue d’exercer. L’arrivée en car « par l’entrée de service » de ceux qui n’ont pas de quoi se payer un autre moyen de transport est à cet égard éloquent. De cette gare routière, leur Ellis Island, ces nouveaux immigrants partent à leur tour à la conquête de la ville avec aussi peu de bagages et autant d’espoirs que tous leurs prédécesseurs, sous le regard résigné et indulgent de l’auteur« S’ils croient que ces deux mots, New York, vont changer leur vie, qui sommes-nous pour les démentir ? »

Sébastien Banse

Le Colosse de New York, de Colson Whitehead.
Gallimard, 152 pages, 16,50 euros.

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Les ambiguïtés de Kathy Acker

Les ambiguïtés de Kathy Acker

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Je revois encore la nécrologie parue avec retard (et avec plusieurs erreurs) dans « le Carnet » du Monde. J’y avais appris que Kathy Acker avait succombé à un cancer le 29 novembre 1997. Cela faisait longtemps que je n’avais plus communiqué avec elle : j’étais parti vivre en Italie et elle, elle avait connu une grande notoriété dans le Royaume-Uni. Nous nous sommes connus à New York en 1980. à cette époque, je cherchais des auteurs en vue de la collection que Christian Bourgois m’avait chargé de créer chez lui et que j’avais baptisé « Les Derniers Mots » en hommage à William S. Burroughs. Mes différents voyages aux États-Unis m’ont permis de connaître Anne Waldman, John Giorno, Ted Berrigan, Terrence Sellers, Kenneth Gangemi, une quantité infinie de poètes liés au St. Mark’s Church Project. Et bien sûr Kathy Acker. Un beau jour, cette dernière est venue à Paris et a habité quelques jours dans mon appartement de la rue Paul-Fort. Il y avait quelque chose de très inquiet en elle. Elle avait toujours les nerfs à fleur de peau. Et, plus que tout, une grande réserve, comme si elle était toujours sur la défensive. Les relations avec elle étaient toujours difficiles, sans la moindre raison. Elle tenait à marquer ses distances : je n’ai pas été capable de me rapprocher d’elle – ou je n’en ait pas éprouvé le besoin (ou le désir, qui sait ?). Quoi qu’il en soit, une sorte d’amitié mal fagotée s’était nouée au fil du temps. À condition de ne pas chercher qui se trouvait derrière son masque de jeune punk sauvage et vénéneuse (il n’était d’ailleurs pas sorcier de très vite percer à jour une femme fragile et toujours sur le fil du rasoir). Et, plus que tout, elle entretenait une contradiction troublante entre les apparences qu’elle s’était choisies et l’écrivain qu’elle désirait incarner. Ces deux images ne collaient pas ensemble. Et sa littérature souffrait (à dessein) de cette même tension.

Une écriture violente, des sujets scabreux, un érotisme à fleur de peau et qui frôle la pornographie : on a là tous les ingrédients d’une littérature iconoclaste et scandaleuse. Mais une fois de plus, il ne faut pas se fier à la surface des choses. Kathy Acker était un écrivain qui recherchait les limites ultimes de l’art de la fiction et n’hésitait pas à les transgresser. Plus ses écrits mettaient à nu les rapports familiaux, amoureux, sentimentaux dans le sens le plus large du terme, plus elle a voulu ancrer sa démarche dans l’histoire des Belles Lettres et parfois de l’art. Ses personnages portent souvent des noms illustres : Rimbaud, Laure, Don Quichotte, Toulouse-Lautrec, Pasolini – en dresser la liste serait long et fastidieux. Et elle parodie et plagie des auteurs comme Gertrude Stein et Faulkner, Bataille et Dickens, William S. Burroughs, Jean Genet et Gustave Flaubert. Comme tout semble se dérouler dans un monde en ruines, un peu comme dans Film de Samuel Beckett qu’interprète Buster Keaton très âgé – quand je l’avais interrogée à ce sujet, elle avait répondu : « La culture prend de plus en plus l’aspect d’un sac de haillons » – et elle ne croyait pas que c’était nécessairement un point négatif. Au contraire, peut-être. Mais ses fictions se devaient d’être fidèles à cette réalité qui se présentait à elle, où tout semblait devoir s’effilocher et se réduire en poudre. Il y a une forte connotation nihiliste dans sa quête. Et, en même temps, la volonté de trouver de nouveaux moteurs romanesques et de nouvelles manière de représenter l’univers en allant bien au-delà du monologue intérieur de Joyce, de la rupture de la logique narrative de Burroughs et du discours psychanalytique qui a proliféré depuis Freud. Le monde des humeurs et le monde des idées se confondent chez elle, dans un effondrement dramatique de la pensée occidentale. Et rien ne pourra y remédier. Sauf peut-être l’acceptation de l’inacceptable, de toutes ces ambiguïtés et de tous ces conflits insolubles. Souvent dans ses livres, comme c’est d’ailleurs le cas dans Sang et Stupre au lycée, on a l’impression que la narratrice (ici Janey) est une jeune fille en proie à un mal-être existentiel presque absolu. En réalité, c’est une multitude de voix qui parlent et Janey n’est qu’une incarnation parmi d’autres, non un sujet. Car le sujet du livre est insaisissable, singulier et pluriel à la fois, et la narratrice ne fait qu’emprunter des rôles pour les besoins du petit théâtre des enfers modernes qui est si cher à Kathy Acker. Avec elle la littérature se change en fantasmagories impures – un éternel et malheureux retour sur elle-même dans le sang et les viscères.

Gérard-Georges Lemaire

Février 2005

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Derrida – Birnbaum : Et si, enfin, nous pensions le 11 septembre


Derrida – Birnbaum

Et si, enfin, nous pensions le 11 septembre

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Le 11 septembre 2001, nous avons assisté à un triple effondrement : celui des tours jumelles ; celui du monde issu de la guerre froide ; celui de la géopolitique traditionnelle des frontières, territoires, nations…, rappellent en discutant Jacques Derrida et Jean Birnbaum.

Jacques Derrida, à l’invitation de Jean Birnbaum, a accepté de s’entretenir en public, le 12 février dernier, au Musée d’Art et d’histoire du judaïsme, sur son dernier ouvrage, Le « Concept » du 11 septembre. Le propos improvisé, le lieu et le moment – deux ans après les attentats à New York et Washington, un mois avant l’attentat revendiqué par Al Qaeada qui vient de toucher l’Espagne – nous sont apparus particulièrement pertinents au point d’en publier un extrait. Les intervenants, et le Musée, ont accepté la proposition.

Jean Birnbaum. Dans le sillage de votre réflexion sur ce que vous nommez «l’événement digne de ce nom », c’est-à-dire l’événement d’altérité radicale, imprévisible et sans horizon, vous publiez (avec Jürgen Habermas) un ouvrage intitulé Le « concept du 11 septembre ». Vous y méditez la vérité spectrale des  attentats du 11 septembre ; non seulement le profond brouillage de la vieille grammaire géopolitique des puissances souveraines (en ses catégories traditionnelles, guerre, territoire, nation), mais aussi et peut-être surtout la « perversion auto-immunitaire », la pulsion suicidaire qui n’en finissent pas de hanter nos démocraties modernes, lesquelles ne pourraient se perpétrer qu’en s’autodétruisant.

Jacques Derrida. Avant de m’engager dans le labyrinthe de questions que vous soulevez, je vais, si vous le permettez, dire deux mots des conditions d’écriture de ce livre. Vous le savez sans doute, il y avait entre Habermas et moi – mais par personnes interposées – une sorte d’antagonisme philosophique très grave. Cependant, pour des raisons politiques significatives, nous avons, depuis quelques années, perçu l’urgence d’un rapprochement, d’une association, au moins sur certains plans, sur certains points, notamment à propos du droit international et de l’Europe. Premier geste public : j’avais signé avec lui une lettre, parue en France dans Libération sur les responsabilités de l’Europe devant les opérations militaires sous diligence américaine qui se préparaient alors en direction de l’Irak. Notre inquiétude commune tenait au rôle que l’Europe devait tenir en telle circonstance, dans le jeu géopolitique et les rapports de force qui faisaient trembler la planète. Ce qui nous avait réunis, c’était justement le souci du respect du droit international mais aussi la nécessité de sa réforme, de la réforme des structures internationales sur lesquels le droit prend appui : l’ONU et son Conseil de sécurité. Mais revenons à l’ouvrage sur le 11 septembre. Il se trouve que Habermas et moi nous trouvions à New York dans les jours qui ont suivi le 11 septembre 2001. Giovanna Boradorri, philosophe italienne enseignant aux Etats-Unis, et que nous connaissions tous deux, nous a donc proposé une série d’entretiens conjoints, sur cette événement qu’elle qualifiait de « majeur ». Le livre a d’abord été publié aux Etats-Unis, sous le titre Philosophy in the Time of Terror, mais j’ai tenu à modifier ce titre pour la version française qui devenait ainsi le « Concept » du 11 septembre. Par les guillemets qui encadre le mot concept, je souhaitais signifier qu’au fond le 11 septembre reste impensé, qu’il s’agit d’en élaborer la conception philosophique, analytique, rigoureuse, sans céder aux clichés, aux intimidations, aux manipulations rhétoriques, médiatiques, géopolitiques. Le 11 septembre : on ne sait pas, on ne pense pas, on ne comprend pas, on ne veut pas comprendre ce qui s’est passé à ce moment-là. Or, comme je vous le disais, Giovanna Boradorri – mais non seulement elle – qualifiait ce qui s’est passé le 11 septembre d’événement, même d’événement majeur. La première de ses questions commence sur cela. Double difficulté, double question : les attentats du 11 septembre 2001 sont-ils à proprement parler un événement ? Le cas échéant, peut-on qualifier de majeur cet événement ? Un petit tour d’horizon, un retour sur le nombre d’attentats dont souffrent nos sociétés sur le plan mondial, ainsi que sur le nombre de leurs victimes, fait apparaître très vite que ce j’est ni le statut même de l’attentat – sans parler de sa prévisibilité – , ni la quantité de ses victimes qui permettent la double qualification d’événement majeur. Si ce qui s’est passé le 11 septembre pouvait être appelé un événement, un événement majeur, ce n’était pas fonction de l’effroi provoqué, mais devant la menace que ces attentats font peser sur nous tous. C’est la peur du lendemain et pas du tout l’horreur devant ce qui venait de se passer qui constitue ce que l’on a appelé l’événement. Quant à la majoration de cet événement, nous la devons à son exploitation médiatique. Attention, je ne nie pas la gravité des faits, je ne me démets pas de ma compassion pour ce qu’ont subi les victimes et leurs familles, mais j’estime que cela ne doit pas nous empêcher de comprendre, d’analyser, de déconstruire.

Donc, le processus auto-immunitaire que vous indiquiez signifie strictement, comme vous le savez, médicalement, le processus d’autodestruction des défenses immunitaires d’un organisme. Une forme de suicide. Ce processus, aujourd’hui, je le généralise au point que je le vois à l’oeuvre partout, et dans le domaine de la politique en particulier.

Jean Birnaum. Mais n’y a-t-il pas quelque contradiction à mettre l’accent, comme vous le faites ici, sur cette « majoration » de l’événement « 11 septembre », et sur ce que vous appelez par ailleurs la gigantesque « média-théâtralisation » de cette date, alors que vous avez vous-même choisi ce jour de terreur, et celui-là seulement pour penser la fragilité démocratique face au déferlement de la terreur globalisée…

Jacques Derrida. Je ne dis pas qu’il n’y a pas eu événement. Le 11 septembre est bien un événement, grave. Et comme tel, il a eu une fonction incontestable de révélateur. Je souligne simplement, à son propos, qu’il s’est inscrit dans une certaine situation géopolitique – qui le rendait probable – et j’essaie de montrer que la question de la souveraineté, non seulement n’est pas étrangère à cette situation, mais se pose de manière critique depuis longtemps. La nouveauté, s’il y en a une, du « 11 septembre », a été dissimulée par tous les appareils que j’évoquais à l’instant. Cette nouveauté, c’est que l’agresseur n’est pas un agresseur se présentant sous la forme d’une Etat. Autrement dit, quand Bush a déclaré la guerre au terrorisme, il n’a – selon les règles du vieux droit international – pas déclaré de guerre : il n’avait pas d’ennemi étatique et la guerre ne peut être déclarée qu’à cette condition expresse. on pourrait dire, pensant à Carl Schmidtt : mais la guerre dite des partisans ? Il ne s’agit pas de guerre des partisans non plis parce que ce type de guerre exige un but ayant rapport avec la construction d’un Etat : constitution, libération ou reconstitution. Rien de tel dans la situation qui nous occupe. En outre, on ne peut même pas parler de terrorisme ou de terroristes pour désigner l’adversaire de la guerre de Bush. Le mot vient, faut-il le rappeler, de la terreur commise par un Etat. c’est même, chez Hobbes, le levier du pouvoir politique, cette « terreur » (terror). Et si l’on prend la signification contemporaine du terrorisme comme action visant à intimider une société civile afin qu’elle infléchisse une politique gouvernementale, on ne trouve toujours rien qui justifie de parler de terrorisme. Celui-ci présupposerait une distinction préalable entre militaires et civils, qui ne tien plus aujourd’hui. Le mot de terrorisme ne convient pas plus que celui de guerre. Enfin, dire que tout ceci revient à exagérer l’importance du lexique, c’est oublier un peu vite que ce même lexique est instrumentalisé par des pouvoirs d’Etat pour tromper l’opinion publique mondiale. Le geste déconstructif dans lequel s’inscrit le « Concept » du 11 septembre est alors un geste d’urgence – et il y avait urgence -, dont l’objectif, si la vigilance déconstructive est conséquente, est de faire entendre, comprendre cet enjeu. Et obliger à des prises de conscience dont la politique, la morale et le droit ont grand besoin.

Propos recueillis par Jérôme-Alexandre Nielsberg


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Bulteau : À la recherche d’un New York disparu


C’était hier. Grâce à Allen Ginsberg, un jeune poète français se retrouve à New York. Il voue un culte à Andy Warhol et rêve au mariage mystique de la musique et de la poésie. Bientôt l’explosion punk va bousculer le monde. Le jeune poète s’appelle Michel Bulteau. On a aujourd’hui l’occasion et la chance de pouvoir lire sa trilogie new-yorkaise, New York est une fête – Flowers (d’après Warhol), À New York au milieu des spectres et la Reine du pop -, qui vient de paraître en poche en un volume.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Bulteau nous fait glisser dans une petite coterie dont bien des membres vont devenir célèbres : Johnny Thunders, Debbie Harry, Richard Hell, Alan Vega, Patti Smith. Sans parler des stars rayonnantes comme Warhol et Burroughs. Très proustien tout cela. Comme si Bulteau avait eu conscience que ce monde disparaîtrait un jour (ça y est, c’est fait) et qu’il fallait en dire quelques mots. Avec un poète pour narrateur, nous ne sommes pas déçus. C’est aussi un très bon portrait de ville. Michel Bulteau écrit dans la préface à sa nouvelle édition : « Les choses étaient embrouillées. Nous piétinions les cendres encore chaudes du pop art. Mais nous ne croyions qu’à New York et à rien d’autre. »

Ces portraits souvenirs sont de la veine de ceux de Cocteau : situations abracadabrantes, bons mots, héros de série B portés au pinacle. L’auteur reprend à son compte une bravade de Truman Capote : « Toute la littérature est commérages. » Certes, commérages, mais de haute volée. Bulteau fait le portrait de gens pressés, dont beaucoup d’entre eux ont rendez-vous avec la mort. Les notes qu’il nous donne à lire, pour reprendre une autre expression de Capote, sont « comme une sorte d’atlas personnel de géographie » de sa vie d’écrivain.

Un autre tour de force du livre (particulièrement de Flowers) est de nous persuader qu’il existe des liens secrets entre le décadentisme fin de siècle (imaginez le rapprochement saugrenu de Robert de Montesquiou et de Jimi Hendrix ou de Kit Lambert, le manager des Who, et du baron Corvo !). Nous sommes entraînés dans un film au montage savant, avec des juxtapositions inattendues, et l’utilisation du fameux « rail-temps » cher à Burroughs. Du présent nous sommes, sans ménagement, projetés dans le passé par des personnages qui ne croient pas au futur.

Outre les private jokes et les énigmes cryptées qui parsèment ce livre, on devine un mystère, un peu douloureux, dont Bulteau ne parle pas. Outre s’amuser, qu’attendait-il de New York ? « J’espérais que je deviendrais quelqu’un d’autre. Mais j’y ai renoncé. Je n’ai jamais pu devenir quelqu’un d’autre », écrit-il des années après. Quel était donc le « je est un autre » qui hantait le poète ? Chacun se fera une idée.

Serge Bertollet


New York est une fête, de Michel Bulteau
Éditions La Différence. 250 pages, 8 euros.

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