Gautier fantastique


Gautier fantastique

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Le conte fantastique acquiert ses lettres de noblesse durant le dernier quart du XVIIIe siècle et continue à passionner le public jusqu’en 1833 environ. S’ouvre alors une période de réaction dont la remise en cause de l’oeuvre d’Hoffmann constitue l’un des symptômes majeurs. C’est pourtant au cours de ces années que Gautier va écrire, en marge de sa production officielle, quelques joyaux relevant de ce genre toujours problématique. S’étant détourné depuis quelque temps du romantisme moralisateur, politique et social, il jette les bases d’un néoclassicisme (« l’art pour l’art ») dont il sera bientôt à la fois le chantre et le principal maître d’oeuvre. Le fantastique apparaît ainsi comme une sorte d’exutoire, une « soupape » du psychisme, par lequel Gautier peut laisser s’épandre le fond d’inquiétude de son caractère.

Les Lettres Françaises, revue culturelle et littéraire

Théophile Gautier

En 1836, la même année que Mademoiselle de Maupin et sa célèbre préface, Gautier publie la Morte amoureuse. Dans cette nouvelle surgit avec force la violence d’un désir contenu et refoulé. Le héros est un jeune prêtre, mais l’esprit malin contre lequel le met en garde l’abbé Sérapion ne ressemble en rien à Satan. La belle Clarimonde, dont la sensualité trouble la cérémonie de l’ordination, est la soeur de la Biondetta du Diable amoureux de Cazotte (1772) ou de Mathilde dans le Moine de Lewis (1795). Dans ce récit où Gautier réactive les thèmes du vampirisme et de la possession, le texte ouvre à la nuit de la pensée, et il faut toute la cécité académique et les lourds sabots de P. G. Castex pour écrire : « La signification symbolique du conte est fort simple, nous voilà ainsi ramenés aux lieux communs de la morale. » S’imaginer que Gautier (ou Cazotte) ait pu se contenter de stigmatiser le péché et « les égarements coupables qu’il entraîne » équivaut à manquer la véritable nature du fantastique, à ne pas réaliser que l’obsession du jeune prêtre, l’interpénétration du fantasme, du rêve et de la réalité, en un texte où le sujet se perd, révèlent une autre scène, un dispositif littéraire qui ne méconnaîtrait pas « la ténébreuse racine de l’être ».

Cette double posture de Gautier nous rappelle que c’est toujours par leur part d’ombre que vacillent les systèmes. À cette époque, le fantastique représente le refoulé, le non-dit de la grande littérature bourgeoise. N’étant plus soutenu par la « mode », il porte en lui l’espoir d’un dépassement, même (peut-être, surtout) si Gautier n’en a pas une conscience très claire. Dans ces nouvelles, la désinvolture qui caractérise habituellement leur auteur disparaît pour faire place, comme l’écrit Baudelaire, au « vertige et à l’horreur du néant ».

L’ambivalence de l’amour et de la haine, celle de la mort et de la jouissance s’organisent dans la Morte amoureuse selon une problématique presque freudienne. Le récit fantastique touche au domaine de l’interdit et de la transgression. Par le phénomène de l’indétermination qui lui est propre, analysé par Todorov, il maintient en place une tension, une contradiction, qui annoncent la possibilité d’une subversion par la seule force de l’écriture, d’une écriture nouvelle, opposée à celle de la « représentation ».

Jettatura et Avatar sont publiés en 1856, quatre ans après Émaux et Camées, à une époque où Gautier est de plus en plus considéré comme le maître de la perfection formelle. Ces nouvelles mettent en scène l’excès des sentiments et affirment, avec Bataille, que « le jeu n’est rien sinon dans le défi ouvert et sans réserve à tout ce qui s’oppose au jeu ».

Jean-Claude Hauc

Octobre 2011 – N°86


Gérôme et l’invention de l’Orient


Gérôme et l’invention de l’Orient

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Jean-Leon-Gérôme-Caravane

Dans son petit ouvrage trop superficiel, le Salon et ses artistes, Claire Maingon, ne consacre pas un chapitre à la question de l’orientalisme. C’est très regrettable, car Théophile Gautier a célébré, avec la présentation au Salon de 1834 du tableau de Prosper Marilhat (1811-1847), la Place de l’Esbekieh au Caire, l’avènement d’un genre nouveau. L’Orient avait déjà fait son entrée dans la peinture au XVIIIe siècle, puis avec Delacroix et tous les artistes du panhellénisme pendant la violente guerre de libération contre les Ottomans. Enfin, Ingres y a sacrifié de manière fantasque avec ses superbes odalisques et son Bain turc. De plus en plus d’artistes effectuent le voyage en Orient, Alexandre Decamps (1803-1860) connaissant la gloire pour ses sujets turcs. L’exposition de Bruxelles donne une excellente idée de tous les aspects de l’orientalisme, en partant de l’expédition de Bonaparte en Égypte (fondamentale dans une recréation du goût après le néoclassicisme) jusqu’au début de l’art moderne, où l’on voit à quel point chez Matisse, Kandinsky, Klee, Macke, le voyage en Orient a profondément marqué leur démarche esthétique et a souvent été le point de départ de leur quête moderniste.

On regrettera que des artistes plus anciens comme Jean-Étienne Liotard (1702-1789), Jean-Baptiste Vanmour (1671-1737) ou Antoine-Ignace Melling (1763-1831) n’aient pas été présentés ici, car l’amour des peintres pour ce qu’on appelait « l’Orient » est né et s’est développé surtout sur les rives du Bosphore. Mais le choix est excellent et permet de comprendre les différentes orientations qui se sont fait jour dans ce nouveau genre : les passionnées, comme celles de John Frederick Lewis qui vécut longtemps en Égypte ou d’Horace Vernet qui a accompagné le corps expéditionnaire français en Algérie ; les artistes qui ont fait le voyage pour une raison précise, comme le peintre préraphaélite William Holman Hunt (1827-1910), très religieux, qui est allé peindre la Terre sainte en 1854 pour en rapporter plusieurs versions de son Bouc émissaire ; enfin, les opportunistes, dont Jean-Léon Gérôme (1824-1904) est l’un des plus célèbres. Élève d’Ingres et de Delaroche, académicien devant l’Éternel, Gérôme se révèle très doué sur le plan technique, mais sans le moindre esprit créateur. On retrouve chez lui les qualités du dessin académique, comme on peut le voir au musée des Beaux-Arts de Bordeaux, mais aussi ses limites tragiques, qui ne portent aucune possibilité de nouveauté dans l’expression. Comme beaucoup de peintres plus ambitieux sur le plan social que sur le plan artistique, il a cherché sa voie et surtout des sujets porteurs. Pour beaucoup d’entre eux, Rome a été la panacée. Ce fut le cas d’Alma Tadema, d’Edward Poynter et bien sûr de Gérôme, qui s’est complu dans les scènes de jeux du cirque et de combats de gladiateurs. Il s’est rendu en Égypte avec le sculpteur Bartoldi en 1855, puis y est retourné trois ans plus tard. Il s’est appesanti sur les scènes scabreuses, en particulier la vente des belles esclaves, les harems et le bain des femmes, en somme tout ce qu’il n’a pu voir mais qui faisait rêver de l’autre côté de la Méditerranée, se spécialisant aussi dans les scènes pittoresques – l’Almée, des Derviches tourneurs… Mais jamais, il n’est parvenu à rendre l’une d’elles véridique, émouvante et vraie sur le plan pictural…

Gérard-Georges Lemaire

Gérôme : de la peinture à l’image, de Laurence des Cars. Éditions Gallimard, « Découvertes hors-série », s. p. ; 8, 40 euros.
Le Salon et ses artistes, de Claire Maingon. Éditions Hermann, 178 pages, 24 euros. « Nus académiques », musée des Beaux-arts, Bordeaux. Catalogue : l’Académie mise à nue. Beaux-Arts de Paris Éditions, 120 pages, 20 euros.
« De Delacroix à Kandinsky : l’orientalisme en Europe », palais des Beaux-Arts, Bruxelles, jusqu’au 9 janvier 2011.
Catalogue : Hazan, 320 pages, 39 euros. « Jean-Léon Gérôme, l’histoire en spectacle », musée d’Orsay, jusqu’au 23 janvier 2011. Catalogue : Skira/ Flammarion, 384 pages, 49 euros.
N° 77 Décembre 2010

N° 21 – Les Lettres Françaises du 29 novembre 2005

Galerie

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Au sommaire du numéro 21 : Dossier Néoclassicismes, par Franck Delorieux ; Ian Hamilton Finlay, Yves Abrioux ; Laurence Imbernon, Gérard-Georges Lemaire ; Justine Charpentier ; Aurélie Serfaty-Bercoff ; Gianni Burattoni, Giorgio Podesta ; Les amnésies de Dominique Fernandez, par Gérard-Georges Lemaire ; Kupka illustrateur de la Bible, par Claude Palatine ; Wim Wenders, par José Moure ; de Wagner à Hindemith, par Claude Glaymann ; un portrait inédit de Kandnksy, par Alexandre Kojève… Continuer la lecture