La politique à l’épreuve de la mort


 

La politique à l’épreuve de la mort

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Comme l’ont montré les récents débats autour du calendrier des commémorations, la mémoire des guerres et le souvenir des morts demeurent un enjeu particulièrement sensible dans la vie politique nationale. Pour peu qu’elle soit prise dans toute sa radicalité, comme y invite Marc Crépon dans les deux livres qu’il publie cet automne, cette question ouvre sur l’un des problèmes centraux de toute philosophie politique : que signifie, au juste, « être ensemble » et quel est le sens de cette préposition « avec », sans laquelle aucune existence en commun ne serait concevable ?

Dans le sillage des Actuelles sur la guerre et sur la mort, publiées par Freud au début de la Première Guerre mondiale, l’auteur de Vivre avec entreprend de montrer qu’une certaine « expérience » de la mortalité est au fondement de toute relation à l’autre, à chaque individu comme au « nous » auquel nous lie un sentiment d’appartenance : tout se passe paradoxalement comme si le partage d’une existence en commun (donc toute vie politique) n’était possible que sur le fond d’une telle exposition à la mort. Mais comment articuler la « pensée de la mort » et la « pensée du “nous” », dès lors que, le plus souvent, ce rapport à la mort demeure inconscient ou refoulé, quand il n’est pas tout simplement détourné et exploité par les États à des fins de propagande ou d’exaltation des vertus guerrières ? Telle est la problématique que Vivre avec déploie au fil d’une série de lectures de textes majeurs de la philosophie du XXe siècle, hantés par le traumatisme des guerres. De Sartre à Derrida en passant par Ricoeur, Patocka et Levinas, aucune de ces pensées n’a pu se passer d’une confrontation critique avec les analyses à la fois fondatrices et équivoques de l’être-pour-la-mort menées par Heidegger dans Être et Temps. La mort marque-t-elle nécessairement « la limite absolue de ce que le Dasein peut partager », nous reconduit-elle à notre irréductible « esseulement », que seule l’expérience de la « camaraderie du front » serait en mesure de briser ? Vivre avec est à la recherche d’un autre « partage de la mortalité », qui ne se confondrait plus avec la reconnaissance au fond banale que nous sommes tous voués à disparaître, mais saurait penser chaque mort (à commencer par celle d’autrui) dans son absolue singularité. Au plus loin de la banalisation et du nivellement dans l’anonymat que proposent toutes les   « images de la mort » qui peuplent notre quotidien, il s’agirait de rouvrir un autre rapport à la mort qui nous obligerait à penser et à préserver « ce qui se soutient dans chaque vie singulièrement – et disparaît avec la mort : à chaque fois, pour chacune d’elle : le monde ».

Ce partage du sens du monde, qui appelle un nouveau cosmopolitisme, où chacun, en faisant l’épreuve de ce partage de la mortalité, se découvre appartenant à un monde commun par-delà les différences qui nous rassemblent et nous divisent simultanément, est aujourd’hui menacé par le développement d’une « culture de la peur » qui risque de rendre le monde tout simplement « invivable ». Dès lors qu’elle est réappropriée par les gouvernements et orchestrée selon une rhétorique désastreuse, l’exigence fondamentale de sécurité, à laquelle tout être humain peut légitimement prétendre, devient le socle de discours « sécur-identitaires » qui ne font, en réalité, que spéculer sur les peurs auxquelles ils prétendent répondre : « Au nom du besoin de sécurité (…), ils organisent, rationalisent et systématisent l’insécurité, multiplient les procédures de fichage et de surveillance des identités, des activités et des pensées : telle est la loi perverse de leur ambivalence. » De cette déconstruction exemplaire, on retiendra que cette culture de la peur est inséparable d’une « culture de l’ennemi », qui trouve dans les étrangers une cible privilégiée pour dissimuler sa propre impuissance. Il y va, en dernière analyse, de ce qui constitue, pour Marc Crépon, la « finalité » de toute démocratie digne de ce nom : au-delà des replis identitaires comme des fusions communielles, un partage des différences qui seul rend possible cette « invention idiomatique de la singularité » et sans lequel « nous » ne saurions « tenir ensemble».

Jacques-Olivier Bégot

Vivre avec. La pensée de la mort
et la mémoire des guerres,
de Marc Crépon, Éditions Hermann. 206 pages.
La Culture de la peur. I. Démocratie, identité, sécurité,
du même auteur, Éditions Galilée. 123 pages.

N° 54 – Décembre 2008


 


En un même faisceau


CHRONIQUE POÉSIE DE FRANÇOISE HÀN

En un même faisceau

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Pour les êtres tant soit peu organisés, autres qu’unicellulaires, vie et mort sont indissociables. Nous en sommes conscients et répugnons généralement à l’ad­mettre. Célébration de l’existant et plainte devant la perte inexorable ne sont pas antino­miques, elles se complètent dans le chant de la condition humaine.L’ Alouette d’octobre était en cours d’im­pression, et Bartolo Cattafi en avait relu les premières épreuves, quand il est décédé, en 1979. N’ayant pas, de son vivant, cherché la renommée, c’est depuis lors qu’elle s’est em­parée de son œuvre. Une quinzaine d’ouvrages avaient paru avant celui-ci, aucun n’a encore été traduit en français intégralement.

L’oiseau qui donne son titre au livre prend son envol et chante, juste avant que ne l’atteigne le tir des chasseurs. Chant et vol d’une part, plombs meurtriers de l’autre : le poème qui tient en quatre vers est allégorique du destin des vivants et, dans la vision profondément pessimiste de Bartolo Cattafi, du destin de l’uni­vers. Le poème de l’alouette est aussi, dans sa brièveté, parfaitement représentatif du mode de composition de l’auteur. Il rapproche deux fragments du réel, deux mouvements de la vie courante, dans un contraste où la mort soudaine de l’oiseau en plein vol apparaît comme un énorme déni de sens. C’est l’impossibilité d’interpréter de telles oppositions qui marque les poèmes de l’Alouette d’octobre. Ceux-ci tirent du réel des détails concrets, mais qui n’importent pas en eux-mêmes, ils valent par le rapport entre eux et pourraient être tout autres, cela ne changerait pas, précise l’auteur, sa concep­tion du monde. Il pousse jusqu’à l’horreur les exemples illustrant ses thèses : « Mon fils/ou je ne sais quoi d’autre de bien fait […] ignorant sans défense rose souriant/entre dans le hache-viande et sur une plate surface/se change en bouillie sanguinolente ». L’excès même de cette horreur avancée sans émotion la rend abstraite. Elle ne diffère pas de la scène des atomes décrite dans le poème précédent : « Les atomes de Démocrite/les atomes d’un autre qu’importe/s’éboulent bruyamment au fond de la vallée ». On notera l’absence de majus­cule à « démocrite », marquant le peu de cas fait du philosophe et de ce qu’il avait baptisé « atomes » – assez différents des atomes de la physique actuelle. C’est leur mouvement qui compte et qui invente « des couleurs introu­vables/des formes des fonctions/planées ». Ici, la catastrophe s’inverse en création. De même, la crue se déverse pour former « une terre nouvelle une mer nouvelle ». La pensée voudrait tout unir « en un seul même fais­ceau lumineux », cependant le dernier poème montre l’ombre « dépareillée » du poète, à part de lui, « égarée sur les places ». L’ouvrage est bilingue. Le traducteur, Phi­lippe Di Meo, donne en postface d’utiles infor­mations sur Bertolo Cattafi et une perspective sur son oeuvre.

En ce mai lointain, de Jeanine Salesse, est écrit à la mémoire d’un ami peintre et sculpteur, Jean Berthet, décédé à l’âge de soixante ans. Une postface signée Thierry Sigg renseigne sur l’oeuvre de ce dernier, dont sont reproduites de nombreuses esquisses à la plume, préparatoires aux reliefs qu’il nommait « effigies ». Elles sont emblématiques du combat évoqué dans la pre­mière partie du livre Parti pour la peinture. Les oeuvres de l’artiste défendent sa vie, avec force d’abord, mais la maladie gagne : « transis les fusains, les pinceaux, les outils/la main qui sait ne se tend plus vers eux ». Dans la deuxième par­tie, « Ta voix seule dépasse, la mort a vaincu. » L’amie rappelle comment le sculpteur « débus­quait la chose au rancart », la magnifiait dans ses créations, « frondait le ciel ». Qui désormais les recherchera ? Il reste aux vivants à tenter de rejoindre celui qui « manque à l’appel », par l’intercession du poème, ce que fait la troisième partie, « Essayant de t’accompagner ». Mais le pouvoir des souvenirs est limité. Dans l’atelier, parmi les objets orphelins, se découvrent gravés dans l’argile les mots d’Alejandra Pizarnik : « Et son sourire est le dernier survivant/et non mon souvenir ». Alejandra Pizarnik était l’objet d’une obsession suicidaire qui l’emportera à l’âge de trente-six ans. Quoi de plus étrange que de la retrouver ici, envoyée de la mort entre les témoignages d’un combat pour la vie ? Jeanine Salesse ne veut retenir que le sourire, affirmant qu’il « escalade le vide, saute, éclabousse le poème ». Et elle invoquera pour finir « Cette insurgée/l’ébouriffée, la dépoitraillée : la beauté de sac et de corde. »

Revues

Europe présente un important dossier Khlebnikov. Le cahier de création apporte des poèmes de Guido Gozzano (Italie), de Svet­lana Bodrounova (Biélorussie), d’Ewa Lipska (Pologne), de Vlada Urosevi (Macédoine), de Catharine Savage Brosman (États-Unis), et deux nouvelles, de Luisa Valenzuela (Argentine) et de Léon Personnaz (France).

Poésie publie un numéro double dont la richesse répond à l’ambition formulée en éditorial par Michel Deguy : « remettre la poé­tique, et donc le poétique […] au coeur de ce temps culturel qui marginalise la poésie en lui faisant faire la fête ». La livraison comporte en ouverture un salut à trois disparus : Edoardo Sanguinetti, Kostas Axelos, Garbis Kortian, et un dossier Ingeborg Bachman avec des études de Giorgio Agamben, Enza Dammiano et Stéphane Moses. Vient ensuite un premier cahier de poèmes de 90 pages, avec des auteurs français et étrangers, dont certains bien connus comme Elisabeth Bishop ou Bo Carpelan. La longueur des contributions est substantielle, elle équivaut presque, pour certains tels la Norvégienne Gunvor Hofmo, au contenu d’un livre. Un deuxième cahier (113 pages) est d’un intérêt exceptionnel : il présente des textes, là aussi de longueur substantielle, de quatorze poètes chiliens nés pour la plupart entre 1971 et 1976. Il s’en déploie un pano­rama saisissant du Chili actuel. Trois essais terminent le volume : de Judith Schlanger sur le Méliès de Stan Brakhage, de William Hazlitt sur le cadran solaire, présenté par Patrizia Lombardo, de Martin Rueff sur le pétrar­quisme français.

L’Alouette d’octobre, de Bartolo Cattafi, traduit de l’italien et postfacé par Philippe Di Meo, édition bilingue. Atelier La Feugraie, 2010, 170 pages, 16 euros.
En ce mai lointain, de Jeanine Salesse, effigies de Jean Berthet. Jacques Brémond éditeur, 2010, 82 pages.
Europe, n° 978, octobre 2010, 380 pages, 18,50 euros.
Poésie, n° 131-132, 1er et 2e trimestres 2010, 302 pages, 30 euros. Éditions Belin.