Manuel Álvarez Bravo ou la passion de la photographie

Galerie

La galerie parisienne Agathe Gaillard présente une exposition du photographe mexicain Manuel Álvarez Bravo, qui a excellé dans tous les genres de la photographie : paysages, scènes de rues, nus, vues d’architecture, portraits… On sent dans chacun de ses clichés et dans l’ensemble de son parcours une passion folle pour cet art… Par Franck Delorieux Lire la suite

Journal de Oaxaca : ombres et lumières


Journal de Oaxaca : ombres et lumières

***

Peter Kuper est un illustrateur, auteur de bandes dessinées new-yorkais, particulièrement connu pour ses dessins de presse et son travail en lien avec l’actualité. Oaxaca est une petite ville du sud du Mexique, capitale de l’État du même nom. Entre les deux, une histoire étonnante et émouvante s’est nouée, une histoire inattendue qui s’est concrétisée par la publication du Journal d’Oaxaca.

Les Lettres Françaises, revue littéraire et culturelle

Peter Kuper, Journal d'Oaxaca

« M’être trouvé au bon endroit au “mauvais moment”, voilà comment est né le Journal d’Oaxaca. » C’est sur ces mots que Peter Kuper introduit ces deux années passées au Mexique. Le « mauvais moment », c’est 2006, lorsque la grève des enseignants se transforme en guerre et fait d’Oaxaca une ville assiégée. Venu avec femme et enfant passer deux années hors de l’agitation et du désespoir qui envahit les États-Unis après la réélection de George Bush, Peter Kuper arrive dans un contexte politique tendu qu’il ne soupçonnait pas. Au cours des premiers mois de son séjour, il assiste à une montée de la violence étatique, il circule entre les barricades, observe la répression. Il découvre également la désinformation dont sont victimes ses proches, restés aux États-Unis. Devant l’inexactitude des faits relayés par les médias occidentaux, il décide de prendre ses crayons et de relater ce qu’il vit au quotidien, en assumant la subjectivité de sa démarche. Ce journal de bord s’adressait d’abord à ses proches, puis, de fil en aiguille, il est venu à le publier. L’objet qui en ressort est assez étonnant : un carnet qui mêle textes, dessins, photographies, collages, montages. Surtout, Peter Kuper s’attache à ne pas faire d’Oaxaca un parc d’attractions de la rébellion et de la pauvreté. Si les émeutes de 2006 sont le point de départ du journal, il contrebalance toujours ce qui se passe au cœur de la ville avec une vision plus large du Mexique. Il prend le temps de découvrir ce pays dans son entier : ses paysages, sa poésie, ses luttes, soucieux de restituer la lumière d’Oaxaca, cette lumière incroyable qu’on ne trouve que dans certaines parties du monde.

Avec ces allers-retours, il trace un chemin subtil, adaptant ses techniques à son propos, en prenant le temps de raconter son histoire d’amour avec cette ville, qui s’est tissée autour d’une lutte sanglante et abominable entre la population d’Oaxaca et le gouverneur Ulises Ruiz Ortiz. Passionné d’entomologie, Peter Kuper utilise les insectes comme fil rouge, truffant ses pages de croquis de cafards, araignées, fourmis, papillons et autres scarabées. Lorsque l’on sait qu’il a adapté la Métamorphose ainsi que d’autres nouvelles de Kafka, ces petites bêtes en deviennent troublantes.

Peter Kuper est rentré aux États-Unis en 2008. Il continue à retourner régulièrement à Oaxaca. Le journal se termine en janvier 2011, toujours entre ombre et lumière : « Voilà que je me remets à parler des problèmes d’Oaxaca, à en donner l’image d’une ville de tous les dangers. Je passe de l’ombre à la lumière et vice versa, mais c’est inévitable ; c’est la nature du lieu qui le veut. À moins que ce ne soit dans ma nature à moi d’utiliser un nuancier contrasté pour dépeindre mon vécu. On dit que la beauté recèle certaines vérités, la réciproque est également vraie. Ainsi en est-il d’Oaxaca. Mais ne vous fiez pas à ce que je vous en dis : allez voir de vos propres yeux. »

Sidonie Han

Journal d’Oaxaca, deux années passées au Mexique, de Peter Kuper. Éditions Rackham, 226 pages couleurs, 24 euros, sortie le 16 septembre 2011.

 

Octobre 2011 – N° 86

 


Le petit homme pressé au chapeau


Le petit homme pressé au chapeau

***

S’il est devenu parisien depuis 1963, Antonio Seguí est demeuré argentin au fond de l’âme. Son œuvre a conservé un esprit et, oserais-je dire, une saveur latino-américaine. Ses tableaux sont l’émanation la plus pure de cet univers qui s’est occidentalisé, mais qui préserve jalousement son style et ses us et coutumes. Né à Cordoba en 1934, il a vécu à Buenos Aires et au Mexique, voyagé en Espagne et en France au début des années cinquante. Au cours de ses pérégrinations, il s’est imprégné de différentes influences, mais, en fin de compte, il est resté plutôt attaché à un graveur comme José Guadalupe Posada, auteur de célèbres Calaveras, et à des artistes comme Daumier, Guys, Grosz, Dix. De toute évidence, tel qu’on peut le comprendre dans cet entretien un peu trop succinct, il s’intéresse surtout à un art populaire et caustique en mesure de révéler le monde dans sa vérité la plus crue et dérisoire. Le microcosme de Seguí n’a pas la dimension critique et radicale des artistes qui l’ont inspiré dans sa jeunesse. Il conserve une certaine causticité, un hu­mour subtil, et surtout, comme Guys, l’amour du monde qu’il dépeint, mais avec toujours une pointe de malignité. Il a pris comme révélateur de la modernité telle qu’il la perçoit un petit homme un peu grotesque mais finalement attachant, qui porte un éternel chapeau et qui, la plupart du temps, se multiplie à l’infini dans des villes grouillantes et chaotiques. Le peintre n’a jamais changé le sujet de ses compositions : il n’a fait qu’en modifier le style, l’expression, le jeu des formes et des couleurs. Mais la silhouette de son personnage arpente sans fin les rues des métropoles qu’il se plaît à recomposer à loisir où apparaissent parfois, de manière inattendue, des femmes nues ! On entrevoit dans ces pages l’intimité de l’artiste (je veux parler de celle de son atelier) et aussi celle du grand collectionneur qu’il est devenu. Une exposition, d’abord présentée à la Villa Tamaris à La Seyne-sur-Mer, puis dans la crypte de la basilique Notre-Dame de Boulogne, nous a permis de revoir ce gigantesque périple du petit homme dans le grand monde, entre le rêve et la caricature, qui écrit son histoire de la peinture selon les humeurs de son imagination.

Justine Lacoste

L’Atelier d’Antonio Seguí, d’Évelyne Artaud, photographies de Daniel Mordzinski, collection « Ateliers d’artistes », Thalia Éditions. 82 pages, 28 euros.