Maupassant est un roman

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Maupassant ne connaît pas la crise. Il est lu, étudié, adapté. Son oeuvre est limpide : six romans, trois cents contes, édités, réédités ; des volumes de chroniques ; des lettres à foison, salaces, drôles, méconnues. Sa vie de bâton de chaise n’offre plus guère de secrets. Pierre Borel, Armand Lanoux, René Dumesnil, Jacques Chessex, Alberto Savinio et d’autres, professionnels des colloques, romanciers adoubés, analystes en tous genres ont suivi sa trace de joyeux drille, de journaliste pressé, de don Juan syphilitique, d’écrivain hanté. Il fallait du courage, une dose de défi pour accepter de revisiter ce destin haché dans le cadre d’une biographie calibrée…Par Jean-François Nivet Continuer la lecture

Un étrange destin


Un étrange destin

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Sur les photos, c’est d’abord un collégien autrichien de 1875, arborant une casquette d’uniforme et un regard de défi. Puis un jeune homme moustachu, qui fréquente des artistes, ressemble à Reggiani dans Casque d’or, et qui, trois ans plus tôt, a publié un roman (1892). Passent dix ans : la moustache est toujours là, le cheveu s’est fait rare, le héros de Casque d’or a fait place à un père de famille rangé, le regard morne, qui pose avec sa femme et sa fille, dirige l’usine de ses beaux-parents, et a renoncé à toute ambition littéraire. Laissons passer encore vingt ans. L’industriel a pris sa retraite, la moustache est devenue blanche, mais le regard semble rallumé : l’homme d’affaires Ettore Schmitz, juif triestin de nationalité autrichienne, a fait place, pour la postérité, à Italo Svevo, sans doute le plus grand écrivain de langue italienne du XXe siècle. «

«Écrivain de langue italienne » et pas « écrivain italien » : dans ses trois romans, le Triestin Svevo évoque plus le crépuscule de l’Empire dans lequel il est né que l’Italie dans laquelle, une fois l’Empire démembré, il va vivre ses dernières années. On a l’impression que c’est un hasard qui le fait écrire en langue italienne, comme Joseph Roth ou Musil écrivaient en allemand, comme Dezsö Kosztolanyi écrivait en hongrois. En vérité, ils sont tous des écrivains de cette Mitteleuropa au crépuscule.

Le destin de Svevo, on le voit, est étrange : un grand écrivain autrichien de langue italienne, dont la carrière littéraire débute dans l’indifférence générale (Une vie, 1892, et Senilita, 1898), avant de rester en suspens pendant un quart de siècle. Un quart de siècle durant lequel l’écrivain a renoncé à la littérature pour devenir industriel, avant de connaître, enfin, sinon le succès, du moins la reconnaissance avec la Conscience de Zeno, en 1923. Et alors qu’il pense, enfin, une fois retiré des affaires, consacrer tout son temps à son oeuvre, la mort, idiote, dans un accident de voiture. Ettore Schmitz était né en 1861. Italo Svevo est mort en 1928.

L’oeuvre – en Quarto – paraît mince : trois romans. On regrette que Mario Fusco, impeccable maître d’oeuvre de cette édition, n’ait pas joint aux traductions des romans (dont une traduction entièrement nouvelle de Senilita), l’ensemble des nouvelles et des ébauches posthumes (publiées en France dans le Bon Vieux et la Belle Enfant, le Destin des souvenirs, Court Voyage sentimental et autres récits), qui permettent d’élargir la galaxie Svevo et de lire les commencements d’une suite éventuelle à Zeno, que la mort ne lui a pas laissé le temps de mener à bien. Mais l’importance de l’oeuvre est inversement proportionnelle à son volume, et la Conscience de Zeno est un des romans essentiels du XXe siècle.

Dans ses trois romans, Svevo met invariablement en scène des (anti)héros abouliques, peinant à vivre, personnages minuscules enfouis dans une société enfouie, celle de la mélancolique Trieste assistant de loin à la lente agonie de l’Empire autrichien. Dans Une vie, un employé de banque rêve de littérature, fait la cour à la fille de son directeur, se laisse submerger par le peu d’appétit de vivre, la lucidité et la mauvaise conscience. C’est le roman le plus « traditionnel » de Svevo, une peinture psychologique qui doit beaucoup à Maupassant (le titre, en soi, est un clin d’oeil), à Flaubert. Svevo (il a trente ans à la publication du livre) a déjà son oeil, ses thèmes, mais pas encore sa manière.

Senilita (1898), son deuxième essai, est un coup de maître, et, si l’on n’était pas persuadé, avec Jacques Laurent, que la notion de « perfection » est étrangère au roman, genre impur par excellence, on pourrait dire qu’il s’agit d’un roman « parfait ». Le héros, comme dans Une vie, est parfaitement amorphe, perpétuellement hésitant, hanté par sa mauvaise conscience. Mais ce personnage falot, entre deux âges, se trouve soudain enflammé par la passion pour une jeune fille, une passion qui n’est pas dépourvue de lucidité. Emilio souffre, et analyse sa souffrance. Parallèlement, sa soeur, une vieille fille, devient elle aussi folle d’amour pour un inconstant sculpteur, au point de mourir d’aimer. Il y a dans Senilita un équilibre parfait entre les deux récits, une subtilité dans la peinture des sentiments, une cruauté tempérée de compassion, qui en font un chef d’œuvre funèbre, unique dans la carrière de Svevo. Le modèle flaubertien – celui d’Une vie – est dépassé par une pénétration psychologique, notamment dans l’étude de la jalousie, qui est déjà celle de Proust. Les thèmes sont les mêmes que dans Une vie, ou dans Zeno, mais mieux traités que dans le premier, et sans l’humour qui fera de Zeno le roman le plus personnel de son auteur. Car, après un silence de vingt-cinq ans, la Conscience de Zeno reste dans la droite ligne des deux romans précédents, sur un ton entièrement différent. Comme Une vie, comme Senilita, il s’agit du portrait d’un homme sans personnalité, « sans qualités » (Svevo, on l’a dit, est proche de Musil), mais ce portrait prend la forme d’une confession. C’est là le coup de génie de Svevo qui, du coup, à la même époque que Proust, invente une nouvelle forme d’analyse de soi. Comme À la recherche du temps perdu, la Conscience de Zeno est un roman très drôle. Zeno, le narrateur, est perpétuellement lucide, conscient de sa petitesse, de ses limites, dont il semble se repaître, dont il fait un roman burlesque. Tout, chez lui, devient matière à épopée minuscule :son mariage, sa décision d’arrêter de fumer, ses liaisons extraconjugales. La Conscience de Zeno est l’épopée de la mauvaise conscience, mais une épopée dont la perpétuelle fantaisie, plus que chez Flaubert (le modèle des deux romans précédents), évoque l’inventivité baroque du Sterne de Tristram Shandy : ce n’est pas un hasard si une nouvelle posthume s’appelle Court Voyage sentimental, hommage au Voyage sentimental du romancier anglais – baignée dans l’atmosphère de mélancolie crépusculaire du Kornel Esti de Kosztolanyi.

Avec la Conscience de Zeno, Svevo avait bouclé la boucle, trouvé la meilleure solution artistique, stylistique, de traiter les thèmes qui lui étaient chers. Boudé en Italie, Zeno fut admiré par Joyce, par Valery Larbaud, par Adrienne Monnier, et valut à son auteur sexagénaire une petite cour d’admirateurs. L’accident de voiture qui a mis fin à sa vie n’a, tout compte fait, pas interrompu l’oeuvre : en trois romans, il avait accompli un parcours parfait, qui fait de lui à la fois le Flaubert, le Proust – et le Sterne – de la littérature italienne, en même temps qu’un des plus grands romanciers de l’Empire austro-hongrois finissant.

Christophe Mercier

Une vie, Senilita, la Conscience de Zeno, romans d’Italo Svevo, édition de Mario Fusco (Gallimard,  Quarto, 924 pages, 22 euros).

Décembre 2010 – N°77


Puccini Pureté


Puccini Pureté

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Dans un livre intelligent, particulière¬ment original, et qui tombe à point, le dernier biographe de Giacomo Puccini, Sylvain Fort (Actes Sud, 16 euros) imagine, un traitement de grands romans, Notre-Dame de Paris, Anna Karénine, Nana ou Salomé, par le compositeur de Tosca. Tel n’a pas été le cas, mais Puccini a écrit le Triptyque, qualifié de « vériste » alors que ces trois petits actes, distincts les uns des autres, nous semblent surtout dissimuler un secret de pureté du maître bien dans la ligne inaugurale de l’esthétique lyrique du XXe siècle. Le musicien des mythiques Bohème, Manon Lescaut, Madame Butterfly et même de l’ultime et inachevé Turandot portait en lui ces pages réalistes et profondément introverties.
Dans une mise en scène de Luca Ronconi, connue des publics milanais et madrilène, nous vivons des versions épurées, tendres, comiques, toutes personnelles que l’Opéra national de Paris présente avec de bons chanteurs, dans des visions réussies.
Pourtant, on éprouve une légère déception pour Il Tabarro (la Houppelande), qui fait irrésistiblement penser à l’Atalante, le célèbre film de Jean Vigo. Certains confrères délicats ont estimé « sordide » cette passion amoureuse se déroulant chez des mariniers, au fil de l’eau. Qui dira mieux la douceur fugitive et obsédante que le prélude qui ouvre l’oeuvre de Puccini ? L’eau symbole de liberté, l’eau érotique et itinéraire de mort. Point n’est besoin de songer à Maupassant, Monet ou Debussy, dont le musicien italien se distingue, servi par Juan Pons, baryton réputé, le patron, et sa femme, la jeune et attachante soprano russe Oksana Dyka, deux voix prenantes.
Suor Angelica peut paraître d’une religiosité anachronique, sinon risible. On ressent les lamentations cachées de cette pauvre fille de famille enfermée dans un couvent par punition et à qui Dieu accorde la grâce de retrouver son enfant, bel et bien mort, et qui, comblée, meurtrie, finit par se suicider. Non croyant, Puccini a écrit de belles œuvres religieuses, dont un requiem, peu après la disparition de Verdi ; sa partition opératique en témoigne, chantée uniquement par des voix féminines, devant une statue géante de la Vierge qui, renversée à terre, s’inscrit bien dans l’air du temps. La soprano géorgienne Tamar Iveri affronte une noble et rigide tante de grande famille, la princesse Luciana D’Intimo, mezzo qui phrase autant qu’elle chante.
Gianni Schicchi est une farce de la commedia dell’arte, qui avait séduit Dante avant notre compositeur. Dans celle-ci, savoureuse d’un bout à l’autre, on prend le plaisir le plus simple à voir se dérouler les effets d’un faux testament conçu par le gredin, Gianni Schicchi, trompant tout un monde d’hypocrites. Les chanteurs sont excellents, notamment le jeune ténor américain Saimir Pirgu, en Rinuccio prometteur et sa fiancée, Lauretta, bien incarnée par Ekaterina Syurina, ardents jeunes gens de Florence.
Philippe Jordan, désormais en phase magique avec l’Orchestre de l’Opéra de Paris, aux plans de la couleur, du rythme et d’une continuité que rien ne cloisonne, dirige avec maîtrise.

Claude Glayman
N°76 Novembre 2010


Lady Di, une mythologie postmoderne


Lady Di, une mythologie postmoderne

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Ouvrir un livre de Julián Ríos, c’est chaque fois embarquer pour une terre inconnue aux reliefs néanmoins familiers. Cette fois, celui que le landerneau considère comme le « Joyce espagnol » exerce son art de la mythification autour d’un personnage que l’on peine à imaginer faisant partie de son Panthéon intime, Lady Di. Rappel des faits : à Paris, le 31 août 1997, la voiture de la princesse Diana, pourchassée par des photographes, heurte le treizième pilier du tunnel de l’Alma. Son compagnon, Dodi Al-Fayed, et le chauffeur de la voiture, Henri Paul, sont tués sur le coup, tandis que Diana expire à l’hôpital de La Pitié-Salpêtrière dans la nuit. Comment le disciple de Cervantès, Joyce et Sterne a-t-il pu succomber à l’appel de la Sirène britannique, plus habituée à naviguer au gré des pages des tabloïds que sur les flots d’une littérature autrement versée dans les grands mythes ? La réponse se trouve manifestement au cœur de l’énoncé puisque Ríos, avec son Pont de l’Alma, démontre à quel point la Princesse du Peuple tient toute sa place dans notre mythologie contemporaine. Ce qu’on ne savait pas, c’était comment, par quels tours et détours ? Et les détours, Ríos s’en est fait une spécialité, au point de créer, avec ce roman aussi abstrait que savamment documenté, une cosmogonie des temps modernes à partir d’un accident – comme souvent, les grandes découvertes et inventions.

Lady Di décède donc un 31 août… comme Charles Baudelaire, Georges Braque et Conrad Moricand. Avant cela, elle naît… le jour de la mort de Louis-Ferdinand Céline. Ce ne sont là que quelques-unes des coïncidences mises au jour par Ríos, mais ce n’est pas tout. Ríos tisses des ramifications, trouve des correspondances, décortique l’histoire à travers autant de faits que de personnages hétéroclites, enquête sur les complots qui nimbent aujourd’hui encore la mort subite de la sulfureuse princesse. Y passeront l’inventeur Rudolf Diesel (qu’on soupçonne d’avoir été assassiné par le lobby du pétrole, comme elle, par celui des mines antipersonnel), Proust (client du même bordel qu’Henri Paul, son chauffeur et responsable de la sécurité du Ritz), Corot (auteur du « Pont de Mantes », assimilé au Pont de l’Alma en d’autres temps, et donc, d’autres mœurs), Daguerre (auteur de la photo du premier homme immortalisé par cet art nouveau, que l’on retrouve, fantomatique, dans un train en 1969, mettant son immortalité à l’épreuve), etc. Ríos crée ainsi des coïncidences, assemble les pièces d’un puzzle en flirtant parfois avec le fantastique. Il y a du Poe, du Simenon, du Maupassant dans tout cela. Pas étonnant qu’on retrouve leurs noms au fil de la trame noueuse qui enserre le mythe naissant de Diana. Page 274, l’aveu tombe : « Le mythe et les conspirations de fable se montent à l’inverse des puzzles, non pas en ajustant les pièces mais en les inventant ». Un nom appelle un lieu, qui en appelle un suivant, puis un autre, ailleurs, d’un autre siècle. Et ainsi de suite jusqu’à ce que toutes les intrigues convergent vers « la Flamme dorée, qui avive la légende dorée des mille et une manifestations d’une Diane martyre, bien que non vierge, telle que la conçoivent et l’imaginent les adorateurs du monde entier qui viennent jour après jour se recueillir et laisser leurs offrandes devant l’autel de la Place de l’Alma ».

D’un abord difficile, tortueux, enivrant de digressions, Pont de l’Alma requiert une attention de tous les instants, car quelques lignes suffisent à dérouter le lecteur distrait par tant de ressources. En un seul volume, Ríos développe une encyclopédie de l’universelle Princesse de Galles propre à réhabiliter des pans de sa mémoire salis par la médisance, les quolibets ou la jalousie. Diana a été enterrée par les tabloïds ; Ríos lui offre une sépulture de déesse et montre, preuves à l’appui, qu’il y a sans doute des destins qui ne doivent rien au hasard… ou que la puissance de l’évocation, la force de l’imagination rendent possible la création de toute espèce d’universalité ! Alors, coup de bluff ou leçon de choses magistrale ? La clé est à chercher du côté de la littérature. Ríos le sait, bien évidemment.

Matthieu Lévy-Hardy

Pont de l’Alma de Julián Ríos. Traduit de l’espagnol par Albert Bensoussan et Geneviève Duchêne.
Editions Tristram, 310 pages, 21 €.

En famille à Étretat avec Duteurtre


En famille à Étretat avec Duteurtre

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Étretat : une petite station balnéaire de Normandie, coincée entre un ciel pur, des falaises blanches, une plage de galets et une mer glaciale. Longtemps, en dehors de quelques artistes, écrivains ou musiciens (Maupassant, Leblanc, Offenbach…), Étretat ne fut fréquenté que par des familles d’habitués dont celle du président de la République René Coty. Ce monde, avec ses codes, ses rites, avec son élégance et sa discrétion, avec son côté terriblement « bourgeois de province », qui survivront jusqu’aux années 1970, ce monde semble désuet, lointain, déjà mort, la parfaite antithèse de notre époque. Qu’en subsistera-t-il ? Un roman, les Pieds dans l’eau, de Benoît Duteurtre.

Le livre se compose d’une suite de chapitres courts, plus ou moins indépendants les uns des autres, dont les deux pivots sont la mer et cette famille Coty dont Duteurtre est le descendant. La plage, d’abord. Elle est présente dès les premières phrases, claires, précises et musicales : « Mon histoire commence dans une poudre de lumière, un après-midi d’été. La pente de galets blanchis par le sel glisse rapidement vers le rivage où l’eau claire et profonde donne une sensation de fraîcheur, même en plein mois de juillet. (…) Par instants, la mer lance paresseusement quelques vaguelettes vers le rivage, comme pour se rappeler à l’attention des promeneurs. Dans la brise légère de cette journée, on dirait qu’elle hésite, se soulève à peine, se retourne et s’aplatit mollement avec ce bruit de frottement qui distingue une plage de galets d’une plage de sable. » Logique, me dira-t-on, de commencer par la mer quand il s’agit de décrire l’histoire et la vie d’une station balnéaire. Certes. Mais Duteurtre va plus loin, il en fait la métaphore de son écriture. « Vous cherchez à percer les mystères de la vie et de la mort ? Installez-vous de longs après-midi sur une plage et tâchez d’éprouver la densité de chaque instant. Vous rêvez de devenir artiste, ou savant ? Étudiez l’éclairage vert fugace dans le creux d’une vague, au moment où elle se retourne et va s’écraser sur les galets. L’histoire et la société vous passionnent ? Revenez chaque été sur le même rivage ; observez les changements et les évolutions ; au besoin imitez les comportements pour mieux les comprendre. » Nous sommes ici au coeur du projet de Duteurtre : le monde qui nous entoure est le seul sujet pour le romancier. Notre auteur, se revendiquant de Balzac et de sa Comédie humaine, se refuse à prendre la littérature comme une fin en soi. À travers la description de cette petite ville, il crée une image d’un certain monde, il la fixe : Étretat – et ses familles qui ont chacune leur place sur la plage suivant une hiérarchie très précise, qui se croisent sur la grève, s’invitent ou s’évitent – devient un microcosme, métaphore de ce qu’Aragon appelait « le vaste monde ». Plus encore, l’observation des galets, le comportement des hommes face au galet devient le prétexte d’une jolie méditation métaphysique dans un chapitre qui leur est consacré.

Quant à Coty, qui s’en souvient de nos jours ? Que sait-on de lui en dehors du fait qu’il laissa le pouvoir au général de Gaulle au moment de la guerre d’Algérie ? On finit par « confondre (son nom) avec celui d’un parfumeur ». Sa famille, Mme Coty et les deux filles ne se laissent pas avoir par les feux du pouvoir. Les petites ne s’amuseront de la situation de leur père qu’en fouillant dans les bagages de la reine d’Angleterre de passage à l’Élysée. Benoît Duteurtre décrit un milieu qui ne veut rien d’autre que la tranquillité et la simplicité. Des Français moyens qui entendent bien le rester. Peu attirés par l’argent, goûtant les joies de la famille ( ?), catholiques progressistes (les plus dangereux selon Vailland), toujours en quête d’une vie sans éclat, ils seront plutôt incommodés par les flashs et le papier glacé d’une presse qu’on n’appelait pas encore « people ». L’épisode présidentiel fut une parenthèse vite refermée et dont les souvenirs seront finalement dispersés. Au final, la tendresse du regard que porte Duteurtre sur ces gens nous les rend proches, sympathiques.

Récit d’une famille bourgeoise dans un milieu bourgeois, récit d’un fils de famille qui garde, sinon cultive les tics de ce milieu, les Pieds dans l’eau est aussi un autoportrait sans concession, mais pudique. Duteurtre n’est ni dans la mortification ni dans le déballage. Cette pudeur peut parfois sembler amputer cette vie de certaines dimensions, à tout le moins essentielles : qu’en est-il des amours de ce jeune homme ? On ne le saura pas. L’homosexualité à Étretat est à peine évoquée. Après tout, d’autres écrivains sont peut-être plus doués pour ce genre de littérature – ou devraient savoir qu’ils ne le sont pas… Les Pieds dans l’eau, en somme, n’est pas fait pour plaire à ceux qui aiment savoir comment on se fait enculer par un rappeur de seconde catégorie. Les nuits parisiennes n’apparaissent que par contraste avec ces moeurs de province dont Paris est si loin – tout du moins à l’époque.

On connaît Duteurtre satiriste du monde moderne, de ses ridicules, de ses fausses avancées et de ses réelles régressions. Il a pu le pousser jusqu’à en faire une marque de fabrique tantôt réjouissante, tantôt irritante lorsqu’il semble prendre systématiquement le contre-pied de son époque. Ici, la nostalgie adoucit, tempère les charges au demeurant parfaitement justifiées lorsqu’il s’agit de vitupérer l’envahissante laideur des supermarchés et parkings ou des fenêtres de Plexiglas posées sur la demeure familiale, mais aussi lorsqu’il dénonce la politique de récolte massive des galets pour construire des autoroutes, ce qui aboutit à l’effondrement des falaises. Duteurtre insiste sur la qualité de la courtoisie de son petit monde, cette courtoisie que l’on dit surannée et dont Schopenhauer faisait une condition essentielle de la vie en société. Le philosophe allemand utilise à ce sujet la métaphore des porcs-épics qui, l’hiver, ont froid s’ils s’éloignent et se piquent s’ils se rapprochent trop. Comme on le voit par exemple dans le très émouvant chapitre sur la mort de sa grand-mère, mais aussi dans l’ensemble de les Pieds dans l’eau, il se tient toujours à la bonne distance, ni trop près ni trop loin de son sujet, trouvant toujours un équilibre élégant qui rend ce roman délicieux à lire.

Franck Delorieux


Les Pieds dans l’eau, de Benoît Duteurtre. Éditions Gallimard, 239 pages, 17,50 euros.