Cette magnifique intolérance au succès

Cette magnifique intolérance au succès

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« Que serions-nous donc sans le secours de ce qui n’existe pas ? », se demande Paul Valéry. C’est à cette interrogation que Paul Collins tente de répondre, sans doute sans le savoir, à travers son ouvrage La Folie de Banvard. C’est en tous cas à cette délicate réflexion qu’il nous convie en dressant le portrait de treize figures de l’Histoire, remarquables pour avoir persévéré dans l’erreur, tenté l’impossible, démontré l’indémontrable, et finalement dédié leur vie à l’échec. John Banvard, Ephraim Bull, François Sudre, George Psalmanazar, John Cleves Symmes, René Blondlot, Pleasonton… Qui se souvient aujourd’hui de ces noms qui n’ont pas changé le monde ? La réponse est dans la question, bien entendu. Mais à tort, et Paul Collins vient fort à propos réparer cette incurie. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur quelques-uns des cas d’école qu’il nous livre ici. Tout d’abord, John Banvard, le « peintre vivant le plus célèbre de son époque », « et peut-être le premier artiste millionnaire de l’histoire. Reconnu par le grand nombre, et par des contemporains comme Dickens, Longfellow ou la Reine Victoria »… Rien que cela ! Passons à François Sudre et son « Solrésol », l’une des premières langues destinées aux aveugles et aux sourds-muets, d’abord révérée en son temps puis tombée dans l’oubli, sauf pour quelques illuminés de nos contemporains en quête de frissons intellectuels. Et John Cleves Symmes, ce doux dingue qui s’est obstiné sa vie durant à monter une expédition vers les entrées arctiques et antarctiques à la seule fin de démontrer que la Terre était creuse, et qu’un monde fantastique dormait dans ses entrailles apocryphes. Résultat ? Il inspira, incidemment et bien malgré lui, Edgar Poe et Jules Verne !

Alors, malchanceux ? Fous ? Rêveurs ? Poètes ? Ou visionnaires ? A bien y regarder, l’échec n’est peut-être pas là où l’on croit. Songeons une seconde que si Einstein s’était adonné à une autre activité que la physique, il aurait tout de même changé le monde, certes, mais pour le meilleur et non le pire. Et que serions-nous si Samuel Colt s’était davantage occupé de son potager plutôt que d’inventer le premier revolver en 1835 ? Avec cette devise maison de surcroît, « Dieu a fait des hommes grands et d’autres petits je les ai rendus égaux. » Voilà qui donnerait presque envie de croire Dieu… Non décidément, la conduite d’échec n’a rien d’une pathologie, au contraire de ce que la pression sociale tente de nous inculquer. Les héros magnifiques de l’Histoire sont à compter dans les rangs de ces hommes dont la grande ambition aura été d’aller au bout de leurs convictions, sans jamais plier ni se soumettre aux nauséeuses lois de la Vox populi, dont le porte-étendard n’est jamais que la réussite à tout prix. Réussite, ô réussite, que ne commettrais-je en ton nom… La Folie de Banvard nous révèle qu’il n’est de succès que dans la réalisation de l’acte, à tout le moins. Et que les vainqueurs aux dents blanches sont finalement gonflés d’ennui.

Paul Collins, par la poésie de son récit, œuvre à bien plus que l’exhumation de ses marginaux favoris. Il nous transmet sa fièvre, sa jubilation à romancer des vies qui n’avait besoin que du rappel du souvenir, car c’est bien de romans en soi qu’il s’agit pour chacun des treize portraits brossés par Collins. Vies brisées mais entières, déçues mais regorgeant d’espoir à chaque minute, raillées trop vite mais honorées par le temps, disparues mais pas oubliées. Il nous faut seulement regretter que ces héros symboliques n’aient pas eu l’ego suffisant pour se raconter eux-mêmes – selon le mot d’Uwe Johnson, « un écrivain est quelqu’un dont la vie est un symbole ». Mais, tout le monde n’est pas écrivain.

Matthieu Lévy-Hardy

La Folie de Banvard, de Paul Collins, traduit de l’américain par Lionel Leforestier

Le Promeneur, 344 pages, 28,50 €

Zweig ou l’espoir refusé


Zweig ou l’espoir refusé

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« Je salue tous mes amis. Puissent-ils voir encore l’aurore après la longue nuit ! Moi je suis trop impatient, je pars avant eux. » Les derniers mots de Stefan Zweig, rédigés dans un message d’adieu, le 22 février 1942 à Petropolis, sont encore trop teintés de sa pudeur coutumière pour être tout à fait honnêtes. Non, le plus grand nouvelliste du XXème siècle n’attendait plus aucune aurore, et était encore moins impatient de la voir. C’est que le désespoir, lorsqu’il est une nature et non un état passager, transitoire avant le retour de la lumière, emporte avec lui même les plus grandes idées, les plus justes idéaux. Les derniers jours de Stefan Zweig, qui retrace les six derniers mois de la vie de l’auteur alors en exil au Brésil, plonge au cœur de ce désespoir en phase terminale par le roman. Roman ou récit ? On ne sait quoi en penser tant la précision des faits, des mots, des situations inscrit la petite histoire dans la grande.
Septembre 1941. Stefan Zweig et sa seconde épouse posent une dernière fois leurs valises à Petropolis, au Brésil, après avoir fui, quelques années auparavant, l’Allemagne nazie pour gagner l’Angleterre, puis les Etats-Unis. L’Angleterre lui offre un refuge de fortune, non pas matériel mais moral. En tant qu’ennemi potentiel de la patrie britannique puisque Autrichien, il n’y est pas le bienvenu. A New-York, l’asthme de sa femme, la quiétude et la liberté artificielles de la ville l’incommodent. Il ne sent pas bien, il peine à trouver ses repères. Ce sera le Brésil, comme pour Bernanos qu’il rencontrera chez lui, au fond de quelque jungle inaccessible aux atrocités du Vieux Continent. Sur cette ultime terre d’accueil, l’Autrichien songe à sa vie perdue, à cette Vienne envolée, à la Mitteleuropa disparue à jamais. Pour lui, le monde est en train de sombrer, emportant dans sa chute ses espoirs de voir une Europe unie, forte et soudée. Il ne sera pas du naufrage, il se noiera avant mais libre, comme le souligne Laurent Seksik, « lui ne se sentait coupable de rien, n’avait à se défendre de rien. Il ne se souciait que d’une chose : préserver sa propre liberté. Hélas, aujourd’hui, son monde intérieur était un tas de ruines. » Longtemps, ses amis l’encouragèrent à prendre part à la lutte en se servant de son nom, de sa renommée, de son aura de dimension mondiale. Tout le monde l’aurait écouté, lui, le grand auteur germanophone de son temps, comme ces écrivains en exil : Jules Romains, Roger Caillois, Bertolt Brecht, Alfred Döblin, Ernst Bloch, Heinrich Mann, Klaus Mann, Thomas Mann, Erich Maria Remarque, Walter Benjamin, Georges Bernanos. Ce dernier le conjure de sortir de son mutisme et lui propose même une tribune dans Les Lettres françaises. Le monde des lettres n’attend que lui, la résistance intellectuelle ne comprend pas sa léthargie. Mais c’est trop tard, Zweig est épuisé. Où qu’il fuie, son désespoir l’accompagne plus fidèlement que sa chère Lotte qui, elle, reste désarmée devant l’inertie du monument qu’elle adore. Dans une lettre à Max Brod, Zweig avait écrit : « Un peuple qui a donné au monde le livre le plus sacré et le plus précieux de tous les temps n’a pas besoin de se défendre quand on le décrète inférieur et n’a pas besoin de se vanter de tout ce qu’il a produit inlassablement dans tous les domaines de l’art, de la science, des actes de la pensée : tout cela est inscrit, on ne peut l’effacer de l’histoire de ce pays dans lequel nous étions chez nous. » Zweig vit désormais au passé, « le cœur des hommes s’était arrêté. Son esprit était à l’image du monde des juifs. Une terre sous la cendre. » Il est temps de songer à la fin et c’est son ami Ernst Feder, ancien rédacteur en chef du Berliner Tageblatt, qui en devine les plans. Zweig suivra les traces de son auteur de prédilection, Kleist, jusqu’au seuil du tombeau. Même destinée, même fin. Il quitte ce monde où il n’a plus sa place avec sa jeune épouse, prête à n’importe quoi pour l’amour d’un homme, par nature inadapté au bonheur.
Seksik donne à voir la déchéance morale d’un esprit habité par la douleur… Une douleur que vient confirmer la barbarie des hommes, comme la révélation d’un drame pressenti. Les derniers mois de Zweig illustrent tragiquement un parcours guidé entièrement par un pessimisme profond, une mélancolie consubstantielle. « Son œuvre allumait une succession d’incendies dans les cœurs, ses héros se jetaient dans les flammes – tandis que lui brûlait de l’intérieur. » Zweig a décrit comme personne le cœur des hommes, et mieux encore celui des femmes qui l’admiraient, l’aimaient à en perdre la raison. Seksik saisit avec une extrême justesse le rapport de l’auteur à son œuvre, donc à sa vie et par voie de conséquence, au choix de sa fin. Plus fort encore ce parallèle établi entre la romance vécue par Lotte, au soleil, sur une terre libre, avec la chute de son mari, irrémédiable, inéluctable où chaque geste est illusoire, chaque élan contrarié. Seksik promène l’ombre d’un géant vaincu par un cœur d’argile.

Matthieu Lévy-Hardy

Les derniers jours de Stefan Zweig, de Laurent Seksik, Flammarion, 186 pages, 17€
Les Lettres françaises, février 2010